Commentaires de la CEC après publication Présomptions de complicités diplomatiques - Rapport de la CEC -
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Présomptions de complicités diplomatiques

Mercredi 24 mars, après-midi

 

 

Commissaires :

  • Yves Ternon, président
  • François-Xavier Verschave, vice-président
  • Sharon Courtoux, coordonnatrice, rapporteure
  • Emmanuel Cattier, coordonnateur
  • Bernard Jouanneau
  • Jemal Ould Mohamed
  • Gérard Sadik
  • Michel Agboola Souhil

 

1. Constitution du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) à l’Ambassade de France à Kigali.

1.1

Le 6 avril 1994, le président rwandais Juvénal Habyarimana disparaît dans l’attentat commis contre l’avion qui ramenait ce dernier d’Arusha à Kigali. Colette Braeckman, citant une source diplomatique confidentielle, affirme qu’au lendemain de cet événement « les dignitaires du régime Habyarimana se réunirent à l’ambassade de France et y constituèrent le gouvernement intérimaire rwandais (GIR). »[1]

1.2 Extrait du témoignage de Vénuste Kayimahe [2]

« Un diplomate rwandais et son épouse ont été témoins attentifs et discrets de scènes édifiantes à l’ambassade de France où ils étaient parvenus à se réfugier en escaladant le mur de clôture qui la sépare de leur maison. Le couple savait qu’il trouverait asile et protection, car il était plus ou moins ami avec des jeunes paras qui venaient de temps en temps discuter avec lui à la maison lorsqu’il venait en vacances à Kigali. L’ambassadeur [rwandais], Callixte H., et son épouse furent en effet accueillis par de jeunes paras qui les conduisirent à l’ambassadeur [fran­çais] Marlaud. Mais ce dernier, en pleine discussion avec les membres de la CDR [3], du Hutu Power et du MRND [4], que l’ambassadeur connaissait bien, ne l’accueillait pas comme un homologue. Au contraire, il parut contrarié par la venue de ces deux personnes qui n’appartenaient pas à la mouvance qu’il avait contribué à faire émerger et qu’il soutenait de tout son poids. Le couple lui-même était terrorisé et choqué de voir quelle ra­caille l’ambassadeur de France avait comme interlocuteurs : les Froduald Karamira, Justin Mugenzi, Jean-Bosco Barayagwiza, Hassan Ngeze, Ferdinand Nahimana, Jérôme Bicamumpaka, Pauline Nyiramasuhoko, Bagosora et les autres…»[5]


Témoignage de Colette Braeckman (le 25 mars)

Sharon Courtoux

Un certain nombre de sources affirment que le GIR a été formé à l’ambassade à Kigali. Et c’est une chose que l’on lit sous votre plume, dans l’un de vos ouvrages. Il y a aussi Vénuste Kayimahe qui l’affirme. Est-ce que vous pouvez confirmer cela ?

Colette Braeckman

Oui, tout à fait. Comme je [1]vous l’avais dit, j’ai passé 10 jours au début du génocide à l’aéroport de Kigali, et là j’ai rencontré un Belge qui était ami avec l’ambassadeur de France et avec qui on refaisait un peu l’historique du GIR. Et il me fait part d’une réflexion de l’ambassadeur de France : « ça alors, c’est bien la première fois de ma vie que je constitue un gouvernement. » Parce que ce gouvernement intérimaire s’est constitué dans l’enceinte de l’ambassade de France, avec l’attention bienveillante de l’ambassadeur.

Sharon Courtoux

C’est énorme ! Est-ce que d’aventure, ce Belge est dans une posi­tion de s’exprimer publiquement ?

Colette Braeckman

Je ne crois pas… Mais à l’époque, ça ne m’avait pas choqué. On ne savait pas encore bien ce qu’était ce gouvernement intérimaire. Ça donnait l’impression que l’ambassadeur de France, voyant le pouvoir décapité, avait bricolé avec ce qu’il avait sous la main. Le propos rap­porté n’était pas du tout perçu comme péjoratif dans ce contexte.

François-Xavier Verschave

Ce qui est intéressant, c’est de placer ce propos en relief avec ce que dit le général Quesnot : « Nous n’avons pas agi au Rwanda, diffé­remment de ce que nous faisons dans les autres pays africains. »

Par ailleurs, un long passage de la mission parlementaire d’information montre qu’en 1993, c’est l’armée française qui a pris carrément les rênes de l’armée rwandaise. Votre témoignage nous montre en complément qu’au début du génocide, la France prend carrément les rênes d’un gouvernement, constitué par son ambassadeur avec, exclusivement, les factions Hutu Power. Vous pouvez nous le confirmer ?

Colette Braeckman

Oui, tout à fait. Dans Kigali, ce sont ces gens-là qui se réunissent, et le général Dallaire le confirme d’ailleurs. Ils mettent en place ce gouvernement intérimaire. Dans les toutes premières heures, les premiers jours, ça apparaissait comme un bricolage dans l’urgence. Ce n’est qu’après, quand on a vu qui en faisait partie et quel était leur rôle, qu’on s’est rendu compte que c’était pire que ça.

Sharon Courtoux

Tous étaient liés à la faction Hutu Power des partis politiques auxquels ils étaient attachés ?

Colette Braeckman

Oui absolument, c’était toujours la faction Hutu Power, mais avec l’autorité du colonel Bagosora qui était dominante. Le Premier ministre Jean Kambanda, lui, était issu du mouvement des ONG, de la société civile. Il était Hutu Power, mais ce n’était pas un militaire, ce n’était pas un « dur ». C’était toujours cette même histoire : on met quelqu’un de la société civile en avant pour avoir l’air présentable.

Sharon Courtoux

On appelle ça un cache-sexe…

Emmanuel Cattier

Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Le génocide est préparé par l’entourage de Habyarimana, il est déclenché. Et pourtant on évacue tous ceux qui semblent l’avoir préparé. Il ne reste que Bagosora et ceux qui ont créé le gouvernement intérimaire…

Colette Braeckman

On évacue des civils, des gens comme la veuve d’Habyarimana.

Emmanuel Cattier

Que des civils ?

Colette Braeckman

À ma connaissance, oui.

Sharon Courtoux

À votre avis, on les évacue parce que ces personnes de l’en­tourage du défunt président peuvent être en danger sous un pouvoir Bagosora, ou pour les mettre en réserve, par exemple ? Pour les faire re­venir au cas où « Bagosora » manquerait son coup ? Quel était le calcul ?

Colette Braeckman

À la limite, ni l’un ni l’autre. Les évacuer, c’est un grand geste humanitaire et ça accrédite, dès le départ, que c’est la FPR qui a abattu l’avion… La France sauve sa pauvre épouse et ses pauvres enfants. Je le lirais plutôt comme ça. Mais on laisse sur place des personnes qui ont le pouvoir effectif et qui vont l’exercer. On se garde bien, ceux-là, de les évacuer.

Emmanuel Cattier

Mais il y a aussi des dignitaires qui sont évacués.

Colette Braeckman

Il y a des gens qui n’étaient pas d’accord, qui n’étaient pas des jusqu’au-boutistes. Je me rappelle, je pourrais retrouver les noms, de l’un ou l’autre d’entre eux, qui connaissaient le projet de génocide, mais n’étaient pas d’accord. Et qui suppliaient les Belges des les évacuer, de les faire partir tout de suite. Ils n’ont pas dit qu’ils connaissaient le projet, mais ils disaient qu’ils étaient extrêmement mal à l’aise avec ce qui se passait. Et compte tenu de leurs bonnes relations avec l’ambassade de Belgique, ils suppliaient les avions belges de les embarquer. Je me souviens de l’un d’entre eux, qui était le secrétaire du président Habyarimana. Je l’ai vu à l’aéroport. Il est devenu gris parce que je l’ai reconnu. J’ai dit : « Bonjour, qu’est ce que vous faites là ? » Il a dit : « Je vous en supplie, ne dites pas que vous m’avez vu partir. » Je lui ai demandé : « Pourquoi voulez-vous partir ? » « Je ne peux pas vous le dire. » Manifestement, il était au courant de ce qui se préparait, il n’était pas d’accord et il voulait partir.

Emmanuel Cattier

Tous ceux qui partaient n’étaient pas forcément en opposition à ce qui allait se passer ? Nahimana, par exemple…

Colette Braeckman

Oui. Des gens qui ne voulaient pas se compromettre, ou bien rester en réserve. C’est vrai que, très vite, vers fin avril, début mai, on a vu apparaître en Belgique des gens clairement identifiés comme Hutu Power, mais qui n’étaient pas présents le 6 ou le 7 avril. Ils étaient vraiment dans les rouages du système. Ils véhiculaient les messages, ils menaient la campagne, disons, d’information, de contre-information depuis la Belgique. Ils étaient presque prêts à reprendre la relève. Et, très vite, ils étaient présentés comme des gens « qui n’ont pas de sang sur les mains », qui n’ont pas tué. Leur alibi premier, c’est qu’ils n’étaient pas au Rwanda en avril. Mais on savait bien qu’ils avaient été associés à tous les projets et les connaissaient. Ils étaient peut-être en réserve, effectivement.

Bernard Jouanneau

Parmi les personnes qui ont ainsi quitté le Rwanda et qui pouvaient être au courant du génocide, et même avoir participé à sa préparation, y en a-t-il qui se sont réfugiées en Belgique ?

Colette Braeckman

Oui…

Bernard Jouanneau

Les autorités belges ont-elles eu à leur égard, une attitude de soutien, de protection ? Et même d’entretien, puisqu’on sait par exemple que la veuve Habyarimana a été accueillie par Mme Mitterrand avec des fleurs et qu’on lui a fourni un subside. Est-ce que les autorités belges ont été jusque-là ?

Colette Braeckman

Non, pas de subside. Mais ils ont eu très vite des papiers, leur droit à rester en Belgique a été reconnu. Et il y avait aussi tout un réseau de soutien. Un point dont on ne parle pas beaucoup, c’est tout le réseau de jumelage de communes belges avec le Rwanda, extrêmement actif. Un certain nombre de ces personnalités rwandaises qui ont pu partir dès avril sont arrivées en Belgique et se sont réinsérées dans leur commune jumelée. Où on leur a donné des papiers, un logement. Ils ont été pris en charge sans aucun problème et ils sont toujours là.

Bernard Jouanneau

Aucune d’entre elles n’a fait l’objet de poursuites ?

Colette Braeckman

Si, il y a eu le procès de ceux qu’on a appelés les « 4 de Butare ». Les religieuses et le professeur Ntesimana qui ont été condamnés et qui sont maintenant en prison en Belgique.

Bernard Jouanneau

Condamnés définitivement ?

Colette Braeckman

Ils ont été condamnés à 15 ans de prison, me semble-t-il. Mais si vous voulez mon avis, dans quelque temps, ils seront libérés pour bonne conduite.

2. Les autorités françaises reçoivent des dignitaires du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) en train de commettre le génocide.

2.1

Le 27 avril 1994, Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), et Jean-Bosco Barayagwiza, directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères du GIR et chef du parti ultra extrémiste, la Coalition pour la Défense de la République (CDR), sont reçus à Paris par les autorités fran­çaises (à l’Élysée par Bruno Delaye, conseiller du président Mitterrand pour les affaires africaines, et par le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé selon Alison Des Forges [6]. Éric Gillet, avocat, membre de la FIDH, rappelle : « Au cours d’un long entretien téléphonique la veille de cette “réception” [de Bicamumpaka et de Barayagwiza], Daniel Jacoby, président de la FIDH, avait vainement tenté de dissuader l’Élysée d’accomplir ce geste. »[7] Me Gillet rappelle également que ces deux personnes sont interdites d’accès aux États-Unis et en Belgique.

2.2 Extraits des témoignages de Patrick de Saint Exupéry

« À la fin juin 1994, en pleine opération “humanitaire”, le colonel Didier Tauzin est de retour au Rwanda dans le cadre de Turquoise. Cet officier connaît bien le pays : il dirigeait l’opération Chimère [8]. En plein génocide, le colonel Didier Tauzin prend ouvertement position pour les “organisations légitimes” que sont le “gouvernement rwandais ou ses forces armées”, autrement dit les tueurs. Le colonel Didier Tauzin sera nommé général par la suite. »[9]

« Le Figaro est en mesure d’apporter une pièce contradictoire [aux affirmations du général Lafourcade selon lequel les membres du gouver­nement intérimaire auraient quitté le Rwanda sans l’assistance de l’opé­ration Turquoise]. Comment interpréter ce compte rendu paru dans le journal de la légion, Képi Blanc, en date d’octobre 1994 ? Extrêmement complet, ce numéro spécial sur le Rwanda et l’opération Turquoise a été réalisé par “le SIHLE avec la participation du PC de l’EMT sierra, de la 1/2ème REI, de la 3/13ème DBLE et des CRAP du 2ème REP”. Qu’y lit-on ? Ces mots qui remettent totalement en cause la version officielle présentée quatre ans après les faits : « Battue sur le terrain, l’armée ruandaise se replie en désordre vers la “zone humanitaire sûre”. L’État-major tactique (EMT) provoque et organise l’évacuation du gouvernement de transition rwandais vers le Zaïre ». Autrement dit : […] l’État-major tactique de Turquoise a, de l’aveu même de l’armée, « provoqué et organisé l’éva­cuation du gouvernement de transition rwandais vers le Zaïre. »[10]

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Le 27 avril 1994, les principales autorités françaises – à l’Élysée, à Matignon et au Quai d’Orsay – reçoivent des dignitaires du Gouver­nement intérimaire rwandais en train de commettre le génocide. Il s’agit de Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du GIR, et de Jean-Bosco Barayagwiza, qui était le directeur des affaires politiques de ce ministère, mais aussi le chef d’un parti extrémiste, le CDR. Ce point est d’ailleurs confirmé par Éric Gillet. Que vous inspire cette réception ? Il semble que plusieurs associations de droits de l’Homme, dont la vôtre, Human Rights Watch, ont tenté de dissuader les autorités françaises d’ac­complir ce geste qui représentait une caution de ce gouvernement, en train de “gérer” le génocide..

Alison Des Forges

Pour apprécier l’importance de cet accueil, il faut voir la réaction qu’il a causée parmi les Rwandais sur le terrain. Le gouvernement rwan­dais était en train de dire à la population que les tueries des Tutsi, ce génocide, était obligatoire. Il était nécessaire pour la population de « se défendre ». Le fait que ces ordres ont été donnés par des autorités soi-disant légitimes a eu une importance énorme. La population, comme toute population n’importe où dans le monde, a l’instinct d’observer les ordres des autorités. C’est ainsi que se constituent les gouvernements du monde. Si un gouvernement est en train de donner des ordres qui sont contraires à la moralité, contre la loi, il faut quand même une certaine pression pour que ces ordres soient suivis d’effet, même si c’est le gouvernement.

Les autorités françaises, et celles d’autres pays, et même les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, n’ont rien fait pour indiquer une désapprobation, et ont même donné leur aval dans un certain sens aux autorités rwandaises. Cela a permis à ces dernières de renforcer l’idée de leur légitimité envers la population. S’il était venu de Paris, ou bien de New York, ou Washington, ou Bruxelles, ou bien du Vatican, un appel clair à la conscience des Rwandais pour dire : « Écoutez, ce gouver­nement n’est pas légitime, il est en train de donner des ordres qui sont tout à fait contre la loi et contre toute moralité, il ne faut pas obéir », cela aurait pu avoir un certain impact. Mais le fait que des gens de très grande importance, des alliés du pays depuis des années et des années ont conti­nué à traiter ces autorités, ces personnages comme des autorités légitimes, ça a renforcé de beaucoup leur contrôle sur la population.

François-Xavier Verschave

Êtes-vous vous-même allée à l’Élysée avec la FIDH, avant cette visite, pour tenter de faire comprendre qu’elle était vraiment impossible, indéfendable ?

Alison Des Forges

Je n’étais pas sur place, et je crois que le président de la FIDH est intervenu par téléphone plutôt que par une visite personnelle. Mais en effet, oui, on était tout à fait associés avec cette initiative de la FIDH, parce qu’on était d’accord sur le fait que c’était tout à fait inacceptable de recevoir ces personnes.

François-Xavier Verschave

Je rappelle que Jean Heinrich, qui était à l’époque directeur du Renseignement militaire, expliquait que la France était de très loin la mieux informée sur ce qui se passait au Rwanda, donc la France pouvait difficilement le 27 avril ne pas savoir ce qui se passait dans ce pays ?

Alison Des Forges

Bien sûr, la France en savait plus que n’importe quel autre pays.

Témoignage d’Éric Gillet

Sharon Courtoux

        Me Gillet, vous avez suivi de près la situation au Rwanda à partir de 1991. Est-ce que les autorités françaises qui recevaient le représentant du GIR pouvaient ignorer ce qui se passait dans ce pays et à qui elles avaient à faire ?

Éric Gillet

[…] [11]Je suis allé plusieurs fois au Rwanda dès 1991. L’administration rwandaise a été mise au service des massacres de l’époque, c’est-à-dire avant le génocide. Cela va se confirmer au-delà de toute imagination pendant le génocide lui-même et au cours des enquêtes que nous avons faites après.

Mais je voudrais insister sur la question de l’économie rwan­daise : elle était devenue, on l’entrevoit maintenant, une véritable économie du génocide. Il existe, je crois, un certain nombre d’études fragmentaires, parcellaires, qui se rejoindraient, je dirais, et peut-être mettent en lumière un autre rôle que la France pourrait avoir joué au Rwanda pendant toute cette période, entre 1990-91 et 1994. Je crois pour ma part que ce dont on débat ici, en termes de savoir – savait-on qu’un génocide était en cours, à partir de quand, quels termes allait-on utiliser ou ne pas utiliser pour qualifier ce qui se passait, quel soutien tacite a-t-il été donné–, est relati­vement dépassé. Mais les inquiétudes qu’on peut avoir, ce serait de découvrir que l’intervention ait été beaucoup plus loin que ça. Ce serait terrible évidemment. Mais je crois que cela reste les prémisses d’études à venir, qui vont devoir être faites dans le futur.

François-Xavier Verschave

La Mission d’information parlementaire s’est gardée de tout ce qui pouvait aboutir à une qualification juridique de complicité dans le génocide. Parce qu’avec pareille qualification, elle aurait ouvert la boîte de Pandore, elle aurait permis de voir au-delà de ce qu’on sait déjà. C’est donc sur cette qualification que nous travaillons. Quand on fournit des armes à ceux qui commettent un génocide, c’est une complicité de géno­cide, quand on leur fournit de l’argent, c’est une complicité. Est-ce que, à votre avis, le fait d’avoir exfiltré un gouvernement qui sera reconnu plus tard comme génocidaire par le tribunal d’Arusha, qui sera qualifié d’orga­nisateur du génocide par ce tribunal, peut rentrer dans cette qualification de complicité de génocide ?

Éric Gillet

L’exfiltration est un événement qui intervient très tard. Pour moi, ce qui engage la responsabilité, c’est la non-intervention dès le départ, et avec cette circonstance aggravante qu’on est sur place : les soldats belges, les soldats français sont sur place quelques jours après le déclenchement du génocide, et il y a un abandon caractérisé de la population rwandaise.

On a beaucoup parlé de la définition du mandat de la MINUAR : les spécialistes du droit international sont tout de même d’accord pour dire qu’il n’y avait pas besoin d’un mandat pour qu’il y ait un devoir d’intervention, et que cette discussion sur le mandat était absolument ridicule. On a discuté sur les moyens dont disposaient les Casques bleus pour arrêter ce qui se passait, on a beaucoup glosé sur le caractère ina­déquat de l’équipement de la MINUAR. Toujours est-il que l’on a eu à un moment donné des forces armées sur le territoire rwandais, belges et françaises conjuguées, qui étaient probablement capables de battre toutes les armées d’Afrique en une seule fois. On a eu là une force d’inter­vention parfaitement capable de s’interposer. Là, devant le devoir, il y a eu une abstention absolument fautive et évidente qui engage la respon­sabilité. Cela me semble assez clair.

Je crois que le pouvoir dont disposent les gens à un moment donné les engage en soi. Donc, s’ils n’en font pas usage c’est qu’il y a clairement un problème. C’est d’ailleurs sur cette base que nous avons déposé des plaintes en 1995 contre les ministres belges des Affaires étrangères et de la Défense nationale devant les autorités judiciaires belges : des plaintes basées sur le fait que, disposant de moyens d’inter­venir, ils ne les ont pas utilisés. Plus le temps passe, plus nous sommes convaincus de cette responsabilité, bien entendu. D’autant plus que Boutros-Ghali a reconnu plus tard qu’avec 400 hommes décidés on arrê­tait le génocide. Surtout quand on sait à quel point les Rwandais étaient sensibles à la manière dont leurs initiatives étaient perçues à l’étranger. Je dirais même qu’il est fort probable qu’une réprobation internationale unanime, sans même devoir engager des militaires sur le terrain, eût permis de stopper le génocide. Je suis convaincu de cela aujourd’hui.

Sharon Courtoux

Une réprobation qui pouvait être initiée par la France avec d’au­tant plus de force qu’elle était proche de l’ancien Président rwandais... Cela aurait eu une force extraordinaire à l’échelle internationale.

Éric Gillet

Les Rwandais étaient très préoccupés par ces réactions. D’ailleurs le modus operandi, la manière dont on a déclenché les choses, était planifié de longue date. L’assassinat des dix Casques bleus belges était une provocation. Les Rwandais connaissent l’opinion publique belge beaucoup mieux que les Belges ne connaissent l’opinion rwandaise, ils savaient très bien quelles seraient les réactions en Belgique, et que cela allait évidemment provoquer le retrait du contingent belge.

Yves Ternon

A propos de la présence de forces militaires françaises, le 7 avril, est-ce que vous avez une notion du nombre de militaires présents ? Est-ce que l’opération Amaryllis a évacué tous ces militaires le 12 avril ou est-ce qu’il en est resté ?

Éric Gillet

Officiellement, les militaires français ont quitté complètement le territoire au moment de la mise en place de la MINUAR qui les remplace, donc il n’y avait en principe plus personne. Mais on apprend inci­demment, soit par des témoins rwandais ou au cours de nos enquêtes, qu’il y a probablement eu des soldats et des civils français qui sont restés sur le territoire et y ont opéré à divers titres : en tout cas comme conseil­lers, instructeurs ou encadreurs, alors qu’ils étaient censés ne pas s’y trouver. Nous n’avons jamais enquêté particulièrement sur cette question. Mais nous avons un certain nombre d’informations sur l’utilisation de soldats d’origine africaine ou antillaise qui passaient plus facilement ina­perçus. Cela reste à vérifier, à valider bien entendu. N’étant pas offi­ciellement présents, ils n’étaient pas officiellement capables d’aider la MINUAR, c’était l’ambiguïté… Sauf qu’à un moment donné, ils ont été officiellement présents, pour l’intervention Amaryllis, justement. Là, ils étaient officiellement présents et les Belges aussi. Ils étaient donc parfaitement en mesure d’épauler la MINUAR à ce moment.

Emmanuel Cattier

Vous nous dites que la non-intervention est déjà en soi une complicité objective, mais vous nous faites part aussi d’inquiétudes sur des engagements plus actifs de la part des Français au Rwanda. Il se trouve que nous avons chargé un des membres de la commission de recueillir des témoignages filmés au Rwanda. Il nous a ramené des témoi­gnages de prisonniers rwandais qui vont dans le sens de vos inquiétudes. Avez-vous, à la FIDH, des éléments qui justifient cette inquiétude ?

Éric Gillet

On a reçu à l’époque, et depuis lors, un certain nombre de témoignages de Rwandais faisant état de la présence de soldats français sur le territoire. Je ne parle pas de la zone Turquoise bien entendu, ni de l’opération Amaryllis. Nous avons procédé selon nos usages. On part de ces témoignages, on les prend en considération. Nous avons été amenés à avoir une opinion assez positive de leur crédibilité. Donc on a des inquié­tudes. Nous avons un certain nombre d’éléments qui permettent de dire qu’il vaudrait la peine d’enquêter sérieusement sur le sujet. On a des indices, ou des commencements de preuve comme on dit en droit, qui montrent qu’il n’est pas stupide de se mettre à enquêter sur cet aspect là de l’intervention française. Je crois que si on se mettait à réunir ce dont les uns ou les autres disposent déjà, on aurait un tableau un peu plus charpenté, mais pas pour autant encore des preuves. La question serait de savoir s’il y a moyen d’avoir des témoignages concordants, de terrain, de gens qui ont été au contact avec la réalité du terrain, qui se retrouvent à divers endroits, éventuellement en prison, et de voir s’il y a des sources documentaires écrites éventuelles.

Les ONG procèdent ainsi, en recueillant d’abord des témoi­gnages. Parce que bien sûr on n’a pas accès aux informations confiden­tielles, celles que les services de renseignements s’échangent ou échangent avec leur gouvernement. Ni à ce que s’échangent les gouvernements entre eux. On a accès aux victimes d’abord, qui décrivent ce qu’elles ont vu sur le terrain. Cela donne déjà des tableaux extrêmement intéressants de la réalité, cela fait émerger des soupçons.

Ce sont des soupçons que nous avions déjà en 1992 et 1993. On mettait en cause la responsabilité du président de la République rwandaise de l’époque, non pas sur base de preuves écrites d’une participation à des réunions qui organisaient des massacres, mais nous savions déjà qui avait organisé des massacres sur le terrain, parce que les victimes nous le disaient. Et on savait qui était au bout de cette chaîne de commandement, et on savait que cette chaîne de commandement fonctionnait bien. Donc il était possible de mettre en cause la responsabilité du chef de l’État à l’époque. Qui était également chef des armées, et de son parti, et donc des milices.

Toutes sortes de choses se sont confirmées par la suite, notam­ment lorsqu’on a découvert – ce qu’on ne soupçonnait pas au départ – qu’en réalité les massacres entre 1990 et 1994 et le génocide lui-même étaient extrêmement bien documentés en sources écrites. Pourquoi ? Parce que le Rwanda est un pays qui a appris de ses colons à administrer. Il avait une administration qui fonctionnait remarquablement bien, où personne ne pouvait envoyer une lettre à un destinataire sans en envoyer copie à des dizaines d’autres personnes. C’est ainsi que les choses se sont passées pour l’organisation des massacres qui ont été, d’une certaine manière, les préludes du génocide, et pendant le génocide lui-même.

Au début des épisodes judiciaires qui ont donné lieu aux procès devant la cour d’assises de Bruxelles, il y a trois ans, nous avons été confrontés à une tentative de décrédibilisation du témoignage comme tel. Pourquoi ? Parce qu’un certain nombre de gens croyaient, comme nous d’ailleurs, que le témoignage serait définitivement la seule source de documentation possible. Puis, en enquêtant de manière systématique à Butare, on a constaté qu’il y avait beaucoup de documentation écrite, qui a posteriori corroborait tout ce que nous savions déjà par les témoignages.

Pour ce qui concerne l’intervention française, on a déjà un certain nombre de témoignages de Rwandais de l’époque, qui nous disent : « Mais enfin, nous les Rwandais, on sait tout. C’est vous les étrangers qui ne savez rien, qui faites semblant de ne rien savoir. Mais nous, les militaires français, on les voyait revenir du front nord où l’armée rwandaise se battait. » Selon ces témoins, les paras français se vantaient dans les boîtes de nuit de Kigali le vendredi ou samedi soir de ce qu’ils faisaient au nord. « Nous qui fréquentons ces boîtes de nuit, on sait par les paras français tout ce qui se passe pendant que la hiérarchie française continue à le nier », disent-ils.

Nous avons un certain nombre de convictions bien entendu. Nous en avions déjà avant 1994 en ce qui concerne l’engagement français aux côtés de l’armée rwandaise contre le FPR. De là à apporter des preuves, c’est autre chose. Et je crois que le même travail pourrait être fait à propos des inquiétudes auxquelles nous faisons allusion aujourd’hui.

Emmanuel Cattier

Ce que nous avons vu dans les films de témoignages, ce sont des allégations selon lesquelles l’armée française aurait en quelque sorte managé les derniers massacres de Tutsi à Bisesero.

Éric Gillet

C’est possible. Oui c’est possible.

Emmanuel Cattier

Tout en ménageant devant les journalistes des issues de secours médiatiques.

Éric Gillet

Oui bien entendu. Mais Bisesero, c’est déjà dans la zone Turquoise et c’est pendant l’opération Turquoise.

Emmanuel Cattier

Qu’est ce qui constitue des preuves dans de telles situations ?

Éric Gillet

On découvrira peut-être un jour des instructions, des comptes-rendus d’échanges qui ont eu lieu entre des militaires. Sinon, il y a évidemment les témoins sur le terrain, et notamment les victimes, les rescapés, voire des Rwandais qui ont travaillé avec l’armée française ou qui ont bénéficié de ce soutien de l’armée française à Bisesero – car il peut y avoir de tels témoins bien entendu aussi.

Sharon Courtoux

Voire des militaires français qui ne supportent plus de garder pour eux de tels secrets.

Éric Gillet

Oui bien sûr, mais beaucoup ont peur de se découvrir. Je fais beaucoup confiance – c’est une question d’expérience de mes enquêtes sur le terrain – aux personnes qui ont été directement victimes parce qu’elles ont vu, elles sont victimes de gens qui sont intervenus contre elles. Nous avons tendance à nous fonder sur ce qui est écrit noir sur blanc, mais je crois que des témoignages recueillis dans certaines circonstances avec des méthodes scientifiques, des recoupements, peuvent amener à de véritables preuves de l’intervention. Je suis persuadé de cela. Mais évidemment, ce sont des témoignages qui ne seront pas recueillis devant une commission d’enquête formelle comme la vôtre, devant une Mission d’Information de l’Assemblée Nationale ou devant le Sénat belge, parce que là les gens sont muets. Ils ne parlent pas. Combien de gens ai-je rencontré qui me disaient des choses absolument invraisemblables quand je les écoutais et puis en audition ne disaient plus rien. Parce que là ils sont tétanisés par la peur. Mais je crois que les enquêtes, selon les méthodes qu’utilisent les ONG, telles que nous les utilisons à la FIDH, peuvent donner des résultats vraiment remarquables. Je crois que c’est la méthode qu’il faut utiliser dans un premier temps, on rencontre parfois des choses tout à fait inattendues.

Il se pose aussi le problème de la responsabilité passive, comme dans le cas de la tragédie de l’ETO, l’École technique officielle de Kicukiro, à Kigali, où un petit contingent de soldats belges protégeaient 4 000 Tutsi qui s’y étaient réfugiés. Depuis plusieurs jours, les Interahamwe et la Garde présidentielle rwandaise les encerclaient. Avec l’évacuation du contingent belge de la MINUAR, le contingent de l’École technique est retiré. Les réfugiés seront exterminés presque jusqu’au dernier, dans les heures qui ont suivi le départ du contingent belge. La Belgique les a abandonnés.

On a là un cas d’école de la responsabilité belge. Il y a des témoignages qui mettront longtemps à arriver. On veut exterminer les gens jusqu’au dernier, mais il y a toujours des rescapés, qui finissent par parler après des mois ou des années. Nous sommes tombés sur une transcription faite par un militaire belge des dernières vingt-quatre heures de communications orales par radio avec le colonel Marchal qui dirigeait le commando belge de la MINUAR. La question de savoir ce qu’on allait faire des réfugiés est évoquée. Pendant vingt-quatre heures. Et puis la question des réfugiés disparaît, dans l’heure ou les deux heures qui précèdent le retrait du contingent belge. Il n’est plus question que de ce qu’on va faire du matériel qu’on va abandonner. Et puis, coupure : les Belges s’en vont, et les gens sont massacrés. C’est le genre de témoi­gnage, de preuve, tout à fait inattendu, qu’on ne s’attendait pas à avoir au départ et qui tout à coup arrive parce qu’un type qui était là, un soldat, qui a particulièrement mal vécu la chose, a fait une transcription intégrale des dialogues qu’il a eus, où il a dit : « Mais qu’est-ce qu’on fait avec ces gens, on ne peut pas quitter. » Et puis, à un moment donné, il reçoit l’ordre formel et militaire de quitter. Et il quitte.

Jemal Ould Mohamed

En 1993, dans le cadre de l’opération Chimère, le colonel Tauzin arrive au Rwanda pour une mission d’assistance aux forces gouver­nementales. Toute ambassade française en Afrique, et ailleurs, comprend dans ses rangs un élément des services de renseignement. Celle de Kigali savait donc forcément à cette époque qu’un génocide se préparait. Quand en 1994 ce même colonel revient à Kigali [sous un autre nom], est-ce que cela ne vous a pas inquiétés à la FIDH, ou est-ce que c’est passé inaperçu ?

Éric Gillet

        Je ne sais plus quelle information nous avions à cette époque. Il faut toujours se garder des reconstitutions inconscientes que l’on fait de l’histoire, des choses que l’on apprend après un événement et que l’on croit avoir connues au moment où il s’est produit. En réalité, les seuls qui, avant le génocide, savaient précisément ce qui se passait étaient ceux qui avaient des services de renseignement sur place, et qui du coup étaient extrêmement bien renseignés sur ce qui se préparait. Nous n’étions pas en mesure, je l’ai répété à la Mission d’information française qui m’a auditionné, de dire : « Il se prépare un génocide ». Nous, ONG, vu le type d’informations dont nous disposions à l’époque, étions en mesure de dire : « Il y a une situation violente qui se prépare sur le terrain », et d’alerter un certain nombre de gens – j’ai les courriers sous la main – que ces violences méritaient une intervention, qu’elles condui­saient nécessairement vers quelque chose dont on ne pouvait encore déterminer le profil mais qui serait tragique, évidemment.

La manière dont on a alerté les autorités quand on est rentré de notre Commission internationale d’enquête en janvier 1993, était de dire : « Oui, il y a des crimes en train d’être commis qu’on estime correspondre à la qualification de génocide. Mais comme on raisonne toujours en fonction des références événementielles ou historiques que l’on a au moment d’un événement, à ce moment-là on réfléchissait surtout en termes de « somalisation ». On disait : « Il y a des milices qui sont créées par tous les partis, non seulement le MRND, le CDR, mais aussi les partis d’opposition, elles sont armées, certaines plus que d’autres. Il y a des conflits entre elles, des bagarres sur les collines à l’occasion de meetings, etc. et donc on peut imaginer un processus proche de celui qui s’est opéré en Somalie. »

Aujourd’hui, on constate que l’État rwandais maîtrisait parfai­tement la violence, qu’il l’a créée, et pouvait la faire arrêter quand il le voulait. C’est le diagnostic que nous faisions déjà à l’époque. Les vio­lences épousaient les frontières administratives du pays. Les massacres entre 1990 et 1994 s’arrêtaient à une frontière parce que le bourgmestre avait autorité sur les gens jusqu’à cette frontière, il avait autorité pour leur dire : « Vous massacrez, puis vous arrêtez de massacrer, jusqu’à la frontière administrative. » Si le bourgmestre de la localité d’à côté n’était pas impliqué, il n’y avait pas de massacres chez lui. Voici ce que nous constations sur le terrain, la manière dont nous voyions arriver les choses. Ce qu’on craignait, c’était un éclatement, l’apparition de gangs, de chefs de guerre qui allaient se faire la guerre les uns aux autres. On ne soupçonnait pas à quel point, en réalité, l’État rwandais garderait sa maîtrise, l’approfondirait et asservirait non seulement son appareil admi­nistratif mais toute son économie, à un but parfaitement tenu en main qui était déjà à l’époque, début 1993, un véritable plan d’extermination totale des Tutsi. Il est apparu ensuite que nos États, la Belgique, la France, les États-Unis, étaient au courant du plan d’extermination systématique de l’État rwandais beaucoup plus tôt que nous : ils savaient parfaitement prédire que ce qui pouvait se produire, ce n’était pas un scénario à la somalienne, c’était un génocide.

Gérard Sadik

J’ai une question sur la rencontre avec Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du GIR. La France a reconnu ce gouver­nement pratiquement dès sa constitution, c’est-à-dire le 9 avril si je ne m’abuse. Est-ce que la Belgique a reconnu ce gouvernement ?

Éric Gillet

La Belgique n’a, à ma connaissance, pas reconnu ce gouver­nement. Il est difficile de dire qui l’a reconnu, et de savoir si la réception en Allemagne a valu reconnaissance. Les États-Unis l’ont-ils reconnu ? Je ne le crois pas, puisque ses membres étaient interdits de passage aux États-Unis sauf pour se rendre aux Nations Unies. Je crois que la France était très isolée.

Bernard Jouanneau

Vous avez fait état de poursuites engagées contre des ministres belges. Qui poursuivait et quel en a été le résultat ?

Éric Gillet

Qui poursuivait ? Des victimes du génocide, des familles belges, rwandaises ou belgo-rwandaises se trouvant en Belgique. Ce sont partiel­lement ceux qui ont déposé les plaintes qui ont conduit au procès d’assi­ses concernant Butare ; il y aura d’ailleurs un deuxième procès d’assises en Belgique à l’automne prochain ou au début 2005, concernant une autre préfecture, celle de Kibongo. Des plaintes ont été déposées contre ces ministres, et ont été pour l’instant classées sans suite par le parquet général de la Cour de cassation. C’est une initiative qu’on doit reprendre : réactiver ces plaintes pour obtenir la condamnation de ces deux per­sonnes, voire d’autres si les développements judiciaires conduisaient à mettre en cause d’autres personnes du gouvernement belge de l’époque.

Bernard Jouanneau

Y a-t-il des initiatives d’ores et déjà envisagées, ou des plaintes qu’il est prévu de reprendre ?


Éric Gillet

Difficile à dire pour l’instant. Des gens y pensent, mais le problème c’est d’en trouver qui ont l’énergie, le temps et les ressources financières pour le faire. De telles procédures sont extrêmement coûteuses pour le plaignant, non seulement en termes financiers mais en termes d’engagement personnel. Tous ces gens vivent toujours leur tragédie à l’heure actuelle, donc c’est très difficile.

Bernard Jouanneau

Est-ce qu’il serait envisageable, en termes de droit belge, de met­tre en cause la responsabilité de la puissance publique intrinsèquement, indépendamment de poursuites pénales, je pense à des procédures civiles ?

Éric Gillet

Tout à fait. Selon le droit belge, il n’y aurait vraiment aucun problème pour le faire.

3. Au nom de l’Élysée : Bruno Delaye

3.1 Alison Des Forges écrit [12]

« Dans un entretien avec des représentants de Human Rights Watch et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, Bruno Delaye, principal conseiller de Mitterrand pour les affaires africaines, admit que les “Hutu” avaient commis des actes horribles, tout en insistant sur le fait qu’ils luttaient pour leur survie. Il a ajouté que de tels agisse­ments étaient regrettables, mais que c’était ainsi que les Africains se comportaient. »

3.2 L’historien Gérard Prunier écrit [13]

« Le 9 mai 1994, Bruno Delaye, conseiller spécial pour les affaires africaines au cabinet du Président, dit à l’auteur : “Nous ne voulons aucune de ces rencontres en Tanzanie. La prochaine doit avoir lieu à Kinshasa. Nous ne pouvons laisser les pays anglophones décider du futur d’un pays francophone. En tout cas, nous voulons que Mobutu revienne au premier plan, il est incontournable et nous allons y parvenir avec cette histoire du Rwanda”. Moins de deux ans plus tôt, la France avait refusé au président Mobutu un visa pour une visite privée. »

3.3

Au début du mois de mai 1994, Paris demande, et obtient immé­diatement du chef d’état-major des Forces Armées Rwandaises (FAR) qu’il s’abstienne de laisser massacrer les Rwandais réfugiés à l’Hôtel des Mille collines à Kigali. Le journaliste Alain Frilet écrit [14]:

« À Paris, on se déclare impuissant face aux tueries en cours. Mais on ne conteste pas que le patron de la cellule africaine de l’Élysée, Bruno Delaye, ait réussi […] à faire intervenir personnellement le chef d’état major des forces armées rwandaises pour qu’il empêche les miliciens hutu de massacrer les personnalités réfugiées à l’hôtel des Mille Collines. “Une intervention ponctuelle, mais qui montre à quel point Paris peut encore peser dans le déroulement des événements”, confie un fonctionnaire du Quai d’Orsay qui, dégoûté, trahit pour la première fois le sacro-saint devoir de réserve. »

Pourtant, quinze jours après cet incident :

« [Bruno] Delaye déclara à des représentants de Médecins sans Fron­tières qu’il ne pouvait exercer aucune influence sur les autorités rwan­daises, car il ne parvenait pas à les joindre au téléphone. […] Lorsque quatre ans après les événements, un haut responsable français connaissant bien le dossier rwandais, était interrogé pour préciser si les pressions venant de Paris avaient apporté des changements significatifs dans la politique du gouvernement génocidaire, il rétorqua : “Quelles pressions ? Il n’y avait pas de pressions” »[15]

3.4

Mi-juillet, le président et le Premier ministre du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) étaient à Cyangugu, en zone Turquoise, où ils « reconstituaient leur gouvernement ». Le diplomate représentant la France à Goma (Zaïre), Yannick Gérard, propose à Paris qu’ils soient arrêtés. Bruno Delaye (suivi d’Alain Juppé qui avait pourtant déclaré trois semai­nes plus tôt : « La France n’aura aucune complaisance à l’égard des assas­sins ou de leurs commanditaires ») s’y opposa [16].

Sharon Courtoux

Nous allons maintenant parler de l’Élysée et du rôle de Bruno Delaye à la présidence de la République. Nous allons commencer par le témoignage d’Alison Des Forges qui a fait état [17] d’un entretien entre des représentants de Human Rights Watch et de la Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme et Bruno Delaye, principal conseiller du président Mitterrand pour les affaires africaines.

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Vous rapportez un entretien entre M. Bruno Delaye et des repré­sentants de HRW et de la FIDH. Selon vous, Bruno Delaye a admis que les Hutu avaient commis des actes horribles mais insistait sur le fait qu’ils luttaient pour leur survie, et il aurait ajouté que ces agissements étaient regrettables mais que c’était « ainsi que les Africains se comportaient ». Vous confirmez ?

Alison Des Forges

Oui, c’est exact.

François-Xavier Verschave

D’autre part, au mois de mai 1994, Paris demande et obtient immédiatement du chef d’état-major des Forces armées rwandaises qu’il s’abstienne de laisser massacrer des Rwandais réfugiés à l’hôtel des Mille collines à Kigali. Il y a eu une intervention directe de M. Bruno Delaye pour empêcher les miliciens hutu de massacrer les personnalités réfugiées dans cet hôtel. Vous-même, vous indiquez ensuite dans votre rapport que Bruno Delaye a déclaré quinze jours après cette affaire, à des repré­sentants de MSF, qu’il ne pouvait exercer aucune influence sur les autorités rwandaises car il ne parvenait pas à les joindre au téléphone. Lorsque, quatre ans après les événements, un haut responsable français connaissant bien le dossier rwandais était interrogé pour préciser si les pressions venant de Paris avaient apporté des changements significatifs dans la politique du gouvernement génocidaire, ce haut responsable rétor­qua : « Quelles pressions ? Il n’y avait pas de pressions. » C’est cité dans votre livre. Vous maintenez aussi cette confidence et cette interprétation ? Autrement dit, on a quelque part le témoignage qu’une pression dans un cas précis a été efficace, mais qu’il n’y en a pas eu d’autres.

Alison Des Forges

C’est exactement ça. Il y a eu certains cas ponctuels où la France a répondu à des demandes d’interventions avec, dans certains de ces cas au moins, un succès formidable. Cela indique clairement les possibilités d’agir qui existaient à ce moment-là pour les autorités françaises.

4. La France à l’ONU avec son allié rwandais

4.1

Instruite des événements qui se déroulent au Rwanda, en avril 1994 de même qu’au cours des années précédentes, la France a tenu son siège au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies en toute connaissance de cause. Elle n’y a pourtant pas lancé les alertes qui s’imposaient, avant et à partir du 6 avril, et qui auraient pu orienter la détermination de la commu­nauté internationale dans la seule direction à même d’empêcher le pire de s’accomplir.

Le 5 avril 1994 [18], à l’ONU, la France a soutenu la demande rwandaise de « surmonter […] l’obstacle […] à la mise en place immé­diate des institutions de la transition [au Rwanda] » : il s’agit de la parti­cipation à ces institutions d’un parti politique extrémiste (CDR), dont la France ne peut ignorer l’idéologie, et dont les anciens dirigeants figurent depuis lors parmi les principaux accusés de la justice internationale. Le génocide est déclenché un peu plus de 24 heures après cette réunion du Conseil de Sécurité.

La France a des officiers sur place, elle est parmi les pays les mieux informés. Dans les deux mois qui suivent, jamais la France n’a déclaré devant le Conseil de sécurité que l’arrêt immédiat de ce génocide, par tous les moyens appropriés, devait être la priorité d’une instance internationale dans laquelle elle occupait une position influente. Elle n’a pas jugé opportun d’exiger que le représentant du gouvernement rwandais qui commettait le génocide se retire du Conseil de Sécurité [19].

4.2

M. Jean-Bernard Mérimée, représentant permanent de la France à l’ONU (mars 1991 - août 1995), a agi au sein de cette institution au nom de la France. Il a très certainement, comme tout diplomate, agi selon les instructions qui lui ont été données par les autorités politiques de son pays.

Auditionné à huis clos par la Mission d’information parle­mentaire [20], M. Mérimée réagit à une réflexion du président de la Mission, Paul Quilès, sur le « double langage » du FPR :

« [Il] a confirmé qu’il s’agissait d’un double langage, le Front Patrio­tique n’ayant jamais eu qu’une ambition, celle d’un double langage, celle de reprendre le pouvoir et rejeter la responsabilité du génocide sur la France afin d’avoir sur elle un moyen de pression qui aurait fait couler une manne ininterrompue de crédits français. Il a indiqué que M. Dusaidi, le représentant du Front Patriotique aux Nations Unies, avait exactement présenté ainsi la position du Front puisque, lors de leur première ren­contre, il avait demandé que la France reconnaisse sa responsabilité dans les massacres. »  [21]

Si telle est la position française, elle manque singulièrement de vraisemblance.

Pourquoi la France n’a-t-elle pas utilisé la tribune des Nations Unies pour contribuer à ce que le dernier génocide du XXe siècle ne s’accomplisse ?

4.3 Extraits
4.3.1. Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre [22]

« La confusion des Nations Unies : “Un peuple plongé dans des circonstances catastrophiques.” 

Après la première déclaration du Conseil de Sécurité des Nations Unies le 7 avril, dans lequel il identifiait “les unités militaires et paramilitaires rwandaises” comme les responsables des “horribles” exactions, le Conseil, ainsi que le personnel du Secrétariat tombèrent dans des décla­rations vagues et confuses qui ne coïncidaient pas du tout avec la nature véritable du génocide.

Parmi les membres du Conseil de Sécurité, les États-Unis et la France échangeaient des informations entre eux, avec la Belgique et la plupart du temps avec le Royaume-Uni. Le Rwanda, par hasard membre du Conseil de sécurité en 1994, travaillait étroitement avec la France, puis avec Djibouti et Oman, autres membres non permanents du Conseil de sécu­rité. Les autres membres du Conseil semblent avoir adopté leur position, en grande partie sur la base des données fournies par le personnel du secrétariat.

Le personnel qui préparait les résumés sur la situation au Rwanda recevait des informations du terrain par deux voix très différentes, celle de Booh-Booh [23] et celle de Dallaire [24]. Certains observateurs attribuaient les divergences d’appréciation au fait que l’un était diplomate et l’autre militaire, d’autres laissaient entendre qu’elles tenaient plus aux loyautés politiques. Booh-Booh, qui appartenait à l’élite camerounaise, était censé être plus lié à la France et donc mieux disposé envers l’entourage de Habyarimana. Ayant été nommé par le Secrétaire général, qui bénéficiait lui-même habituellement d’un soutien appuyé de la France, Booh-Booh avait davantage la confiance de Boutros-Ghali [25] que Dallaire.

Un télégramme adressé le 8 avril au siège des Nations unies à New York montre clairement la manière différente dont les deux hommes analysaient la situation. Booh-Booh […] l’attribuait à une intensification des combats entre la Garde présidentielle et le FPR. Il indiquait que dans le reste du pays, l’atmosphère était “calme bien que tendue”. Il signalait […] que “des éléments de la Garde présidentielle” avaient enlevé “plu­sieurs” personnalités politiques, dont le Premier ministre, et tué “plusieurs” sympathisants du FPR. […] Booh-Booh indiquait : “J’ai le regret de confirmer la mort de dix (10) soldats du contingent belge qui avaient été capturés et détenus par des éléments de la Garde Présidentielle.”

La seconde partie du télégramme était entièrement rédigée en majus­cules. Le ton tout autant que le contenu différaient de la première partie et reflétaient vigoureusement la colère de Dallaire :

“L’apparition d’une campagne de terreur, très bien planifiée, orga­nisée, délibérée et menée, initiée essentiellement par la garde présiden­tielle depuis le matin qui a suivi la mort du chef de l’État a complètement bouleversé la situation à Kigali. Des actions agressives visent non seulement les dirigeants de l’opposition mais également le FPR (par des tirs visant le CND), certains groupes ethniques (massacre de Tutsi à Remera), la population civile en général (banditisme) et la MINUAR (tirs directs ou indirects contre les installations, les véhicules et le personnel des Nations Unies et des organismes qui en dépendent comme le PNUD) et qui ont fait des morts et des blessés. Le meurtre particulièrement barbare des 10 soldats belges faits prisonniers, accentue cette situation…”

En parlant de “plusieurs” personnes ou résidences attaquées, Booh-Booh ne laissait absolument pas entendre qu’il s’agissait d’une “cam­pagne de terreur” planifiée et de grande ampleur. Lorsqu’il signalait que le FPR s’était opposé à l’armée rwandaise dans “une violente fusillade”, il oubliait de mentionner les “actions agressives” de l’armée rwandaise tirant en direction du complexe du CND (Conseil National du Dévelop­pement) où était installé le FPR. […]

Après le déclenchement des hostilités, le personnel des Nations unies informa fréquemment les membres du Conseil sur la situation, parfois jusqu’à deux fois par jour. Selon les notes de ces séances et les infor­mations fournies par ceux qui avaient assisté aux réunions d’information, le personnel du secrétariat après le 7 avril, privilégiait l’interprétation de Booh-Booh sans évoquer le rôle du gouvernement rwandais dans l’orga­nisation des violences. Les massacres n’étaient que rarement mentionnés et caractérisés alors de “chaos avec des milliers de morts”, comme le Secrétaire général adjoint Riza les avaient décrits. Quatre années plus tard, Riza reconnaissait que les premiers rapports de terrain envoyés à New York étaient inexacts et que “nous n’avons peut-être pas donné tous les détails” des meurtres ethniques aux membres du Conseil. Il déclara : “Je ne peux vraiment pas vous dire ce qui s’est ensuite passé pour nous empêcher de donner ces détails”.

Le Secrétaire général qui se trouvait en Europe ne participa pas aux premières discussions sur le sort de la MINUAR et ne soumit son premier rapport officiel sur la situation que le 20 avril. Il évita également toute description précise du génocide qui se déroulait depuis quinze jours. […] Il attribua les premiers massacres à “des éléments insubordonnés de la Garde présidentielle”[…]. Il indiqua que “le pouvoir s’était effondré” et que l’on avait “assisté à la désintégration du gouvernement provisoire dont quelques membres avaient été tués”, description des plus indirectes et trompeuses du meurtre délibéré du Premier ministre et d’autres membres du gouvernement. […]

En ignorant la véritable nature des massacres ou en l’interprétant de manière erronée, le Secrétaire général ou son entourage ont peut-être sim­plement présenté les informations selon des formules familières emprun­tées à d’autres situations, dans lesquelles la guerre s’accompagnait de violences contre les civils. Le vocabulaire utilisé par le Secrétaire général semble cependant refléter le point de vue du gouvernement intérimaire, renforcé sans nul doute par la France. Selon Claes, c’est le Secrétaire général lui même qui aurait aussi décidé de permettre au Rwanda de rester présent à la table du Conseil, une décision de grande importance politique, qui aurait été dictée par des considérations juridiques. »

Pourquoi la France, qui ne pouvait ignorer que « les premiers rapports du terrain envoyés à New York étaient inexacts », n’a-t-elle pas fait savoir que d’autres informations – qu’elle détenait – étaient disponi-bles, qui devaient d’urgence être prises en compte et « traitées » ?

« La France ne cessa pas d’apporter [son soutien] au gouvernement intérimaire. Certains responsables politiques français, menés par Mitterrand, étaient déterminés à empêcher une victoire du FPR, même si cela devait signifier de continuer de collaborer avec des tueurs en train de commettre un génocide. »

« La France accorda au gouvernement intérimaire un soutien politique discret mais vital. »

« Aux Nations Unies, les diplomates français qui essayaient d’obtenir un soutien pour l’opération Turquoise, montrèrent pour commencer une carte qui proposait une zone sous contrôle de la France, devant englober tout le territoire situé à l’ouest d’une ligne qui partait de Ruhengeri au nord, puis qui descendait en direction du sud-est, vers Kigali, et finissait sa course, dans une direction sud-ouest, à Butare. Cette zone aurait compris Gisenyi, là où le gouvernement intérimaire s’était réfugié, de même que la région d’où Habyarimana était originaire, comme beaucoup d’officiers de haut rang […], où les forces du gouvernement avaient concentré le gros des troupes et du ravitaillement […], le site idéal pour lancer une contre-offensive. »

4.3.2 Général Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable [26]

« L’ONU avait finalement désigné un responsable à la tête de la mission : Jacques-Roger Booh-Booh. Son titre exact était représentant spécial du Secrétaire Général des Nations Unies (RSSG). Ancien diplo­mate camerounais, il était un ami de Boutros Boutros-Ghali. » (p. 143).

« Booh-Booh m’a confié qu’il avait fallu un appel de Boutros Boutros-Ghali en personne pour le forcer à accepter ce poste. Étant donné ses antécédents en politique, en diplomatie, dans les affaires et dans les champs d’activité de l’ONU, il semblait être l’homme tout désigné pour ce travail. » (pp. 162-163).

« À ma grande surprise et à ma profonde déception, Jacques-Roger Booh-Booh s’est avéré être un gentilhomme dégagé des contraintes de ce bas monde […]. Il n’a manifesté aucun intérêt pour m’aider à m’occuper des conséquences des massacres et de la guerre de propagande qu’ils avaient provoquée. » (pp. 166-167).

« Un peu plus tard [en décembre 1993], lorsque j’ai reçu copie du document qui avait été présenté au Conseil de sécurité, j’ai été vraiment scandalisé : là où Brent [27] et moi avions présenté une vision réaliste de la situation, un portrait fidèle des défis énormes auxquels la mission devait faire face, Booh-Booh et son équipe avaient livré à nos supérieurs à New York un rapport modifié, présentant un portrait rassurant de la situation décrivant un progrès “lent mais constant”. » (p. 182).

« La relation que j’avais pu entretenir avec Booh-Booh à son arrivée a été perturbée lorsqu’il s’est entouré d’un groupe de conseillers franco-africains qui, à l’exception du Dr Kabia [28] et de Beadengar Dessande [29] m’étaient hostiles.

Le premier dans ce groupe était Mamadou Kane, le conseiller poli­tique en chef de Booh-Booh et dirigeant de cette cabale. » (p. 269).

Nous sommes le 18 avril 1994, les troupes belges quittent le Rwanda, la MINUAR va bientôt être réduite à sa plus simple expression (270 hommes). L’ONU envisage un retrait total de sa présence si le FPR et les FAR ne signent pas un cessez le feu, un câble de New York en informe Kigali. Dallaire s’entretient avec Booh-Booh sur cette question en la présence de Mamadou Kane et du Dr Kabia :

« Je lui ai dit qu’il était hors de question de procéder à un retrait complet du pays – nous devions continuer à faire flotter le drapeau de l’ONU sur Kigali, ne serait-ce que comme témoignage de notre présence. Il m’a répondu que je devais arrêter de discuter et de me préparer à évacuer nos troupes vers le Kenya, comme j’en avais reçu l’ordre. […] Mamadou Kane épiçait le tout d’interventions en faveur de son maître, en m’accusant notamment d’être un marchand d’épouvante. […] [Le Dr Kabia] a totalement appuyé ma proposition. Nous devions conserver 250 hommes à l’intérieur du pays. Nous ne pouvions pas complètement abandonner les Rwandais. Booh-Booh a accepté sans broncher son jugement, mais Kane m’a lancé des regards meurtriers. » (p. 397).

Qui est Mamadou Kane ? Quelles sont ses motivations ? Qu’est-ce qui peut pousser cet homme à traiter de « marchand d’épouvante » celui qui, devant l’épouvantable, refuse de baisser les bras ?

4.3.3. Alison Des Forges écrit encore [30] :

« Lorsque les violences commencèrent, le représentant spécial du Secrétaire général, Roger Booh-Booh, minimisa l’étendue comme le caractère organisé des tueries. Dallaire réclamait avec véhémence une intervention immédiate et décisive. Confrontées à ces deux points de vue, les Nations unies présentaient aux membres du Conseil de sécurité l’analyse la plus rassurante. »

Pourquoi la France a-t-elle fait semblant d’être “rassurée” ? Nous allons entendre maintenant le témoignage d’Alison des Forges :

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Vous expliquez qu’il y avait en quelque sorte un groupe au sein du Conseil de sécurité, comprenant le représentant de la France, quelques pays alliés comme Djibouti, le Gouvernement Intérimaire Rwandais, autour du secrétaire général des Nations Unies qui lui-même était représenté à Kigali par Jacques Roger Booh-Booh, et que ce groupe a contribué pendant une période décisive, le premier mois du génocide, à mal informer ou désinformer le Conseil de sécurité. Est-ce que vous pouvez nous donner des explications à ce sujet ?

Alison Des Forges

Oui, car nous avons eu de longs entretiens avec des membres du Conseil de sécurité. Nous avons eu des entretiens avec des membres du secrétariat, avec le général Dallaire et d’autres membres de la MINUAR pour arriver à ces conclusions-là. Ceux qui étaient à la table des membres du Conseil de sécurité ont eu maintes fois l’occasion de constater cette collaboration entre la France et le Rwanda et d’autres pays comme Oman et Djibouti, qui y siégeaient. C’était une cause de beaucoup de frustration pour les autres membres non permanents du Conseil de sécurité comme la République tchèque par exemple, ou la Nouvelle Zélande, qui ont voulu aller de l’avant pour essayer d’arrêter le génocide.

François-Xavier Verschave

C’est un témoignage très important, Mme Des Forges. Nous avons contacté certains diplomates, et vous savez que, quand il s’agit de parole publique, les diplomates sont très prudents. Ils ne s’accusent pas mutuellement. Donc vous-même, vous avez recueilli ces témoignages pour Human Rights Watch, et vous nous confirmez que, pour ces diplo­mates, s’exprimant en confidence, cette complicité, ce jeu commun de la France, de ses alliés et du Gouvernement intérimaire rwandais était de l’ordre de l’évidence ?

Alison Des Forges

C’est ça, c’est exact. S’agissant de Boutros Ghali et de M. Booh-Booh, il paraît qu’il y a eu un lien étroit entre ces deux hommes, que M. Booh-Booh a été le choix personnel du secrétaire général pour ce poste au Rwanda. Ce dernier, donc, avec ses capacités de représentant du Secrétaire général, avait la plus grande responsabilité dans la présence de l’ONU au Rwanda. Cela a eu beaucoup d’importance parce que son interprétation des faits différait de beaucoup de l’interprétation du général Dallaire au moment du commencement du génocide. Alors il y a eu pres­que deux canaux différents, ou deux sortes de présentations différentes des données sur le terrain qui sont arrivées à New York. Il y avait une interprétation du côté de Booh-Booh, et l’autre du côté de Dallaire. Du côté de Booh-Booh, c’était largement pour minimiser la qualité organisée des violences et la qualité génocidaire des tueries, tandis que le général Dallaire était beaucoup plus clair, il indiquait des tueries sur base ethnique, exécutées de façon organisée par des éléments de l’armée rwandaise, y compris de la Garde présidentielle, et des miliciens.

En tant que responsable au sommet du secrétariat de l’ONU, le Secrétaire général avait bien sûr l’obligation de présenter au Conseil de sécurité des données complètes, objectives, qui reflétaient des réalités sur le terrain, pour aider les membres du Conseil à prendre des décisions comme il fallait. ça avait surtout de l’importance pour les pays non permanents du Conseil, parce que les grands, c’est à dire la France, les États-Unis et même le Royaume-Uni avaient leurs propres sources de renseignement. Pour la Russie et la Chine, ils n’ont pas joué un grand rôle en tout cas. Cela a pris du temps malheureusement, mais les petits pays non permanents qui ont pris au sérieux leur responsabilité de bien suivre la situation au Rwanda avaient l’impression d’être mal informés, en tout cas de n’être pas informés de toute la vérité. Et cette question de l’infor­mation présentée aux membres du Conseil de sécurité relève directement de la responsabilité, touche directement la responsabilité du Secrétaire général.

Il est exact qu’il n’était pas à New York. Même si on suppose qu’il a suivi la situation par téléphone, ce n’était pas la même chose que d’être présent pour prendre en main la direction des délibérations du Conseil de sécurité, pour guider la politique. Et, en effet, les membres du Conseil de sécurité eux mêmes se sentaient un peu abandonnés par le Secrétaire général pendant cette période, parce qu’il a fallu à peu près deux semaines pour avoir enfin un exposé politique et des alternatives possibles présentées par le Secrétaire général.

François-Xavier Verschave

Et durant ces deux semaines, il y a eu plusieurs centaines de milliers de morts.

Alison Des Forges

Exactement.

4.4

Le 1er octobre 1990, le FPR attaque le Rwanda depuis la frontière ougandaise. L’Égypte, qui refusait depuis des années de vendre des armes au Rwanda, modifie subitement sa politique et rejoint les principaux fournisseurs d’armements (dont la France). L’artisan de ce revirement est Boutros Boutros-Ghali, alors ministre égyptien des Affaires étrangères. L’ambassadeur rwandais au Caire, Célestin Kabanda, rencontre ce dernier le 16 octobre 1990. Douze jours plus tard, le 28 octobre, un premier contrat est signé concernant la livraison d’armes de l’Égypte au Rwanda pour un montant de 5 889 millions de $US. Kabanda remercie chaleureusement Boutros-Ghali. Il informe le ministre rwandais des Affaires étrangères, Casimir Bizimungu, que l’intervention personnelle de Boutros-Ghali auprès du ministre égyptien de la défense a été le facteur déterminant dans la conclusion du contrat, et ajoute que Boutros-Ghali observait attentivement les événements survenus à la frontière ougando-rwandaise [31].

Il est à noter que Casimir Bizimungu, devenu ministre de la Santé du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), est aujourd’hui détenu par la justice internationale accusé de génocide.

Il est à noter également que Boutros Boutros-Ghali connaissait le Rwanda depuis les années 80 [32]. Il n’a pu ignorer la réalité du régime en place dans ce pays, ni avoir omis d’observer la dégradation d’une situation effrayante qui le caractérise. Proche des autorités françaises, il avait accès à toutes les informations nécessaires pour savoir à qui il facilitait l’achat des armes produites par son pays. Il est devenu Secrétaire général des Nations Unies en 1991 (sa candidature a été appuyée par la France) en possession de cette connaissance et de ces informations. Le moins que l’on puisse en dire est qu’il n’en a pas tenu grand compte. La moindre des questions que l’on peut se poser est celle de savoir pourquoi.

On peut également constater que la désignation de Boutros Boutros-Ghali au secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en novembre 1997 est due à la pression française qui l’a imposé à ce poste en dépit des réticences de nombreux pays, notam­ment africains.

Débat

Yves Ternon

Des questions ?

Emmanuel Cattier

Boutros Boutros Ghali a signé un contrat d’armes deux jours après la déclaration de guerre au FPR. L’année suivante, le conflit est bien engagé. En 1991, on sait ce qui se passe au Rwanda, le massacre des Bagogwe, avec une éventuelle implication de la France comme l’indi­quent certains témoignages, et c’est durant cette année-là qu’il est nommé Secrétaire général de l’ONU.

François-Xavier Verschave

Je précise que ce n’est pas lui qui a signé le contrat, il en a été l’intermédiaire.

Emmanuel Cattier

En effet. Je pose la question, qui peut paraître énorme : on a l’impression – peut-être est-ce un hasard – d’une politique française volontairement menée qui va porter des fruits désastreux.

François-Xavier Verschave

Je ne sais pas si la nomination de Boutros-Ghali s’est réduite à ça, mais il vient de déclarer récemment que la France n’était pas coupable dans le génocide. Donc nous n’avons rien à faire ici, puisque le person­nage le mieux informé de la situation déclare qu’il n’y a rien à voir.

Sharon Courtoux

Il a également déclaré qu’il avait beaucoup de choses à ajouter, qu’il le ferait dans vingt ans. Nous l’avons invité à venir ici, mais la lettre nous est revenue.

Yves Ternon

Il n’a pas été nommé général ensuite, mais il est devenu Secrétaire général de la Francophonie.

François-Xavier Verschave

Je signale quand même que, vers la fin de sa vie, Mitterrand allait très souvent en Égypte. Il s’y trouvait bien.

Yves Ternon

Oui, et à ce propos, il y a un passage dans le texte de Melvern que vous citez qui dit : « On ne sait pas si le président Moubarak était au courant du détail du commerce d’armes, mais il a fait un geste de bonne volonté en offrant au Rwanda deux ambulances de terrain, qui ont plus tard été envoyées par mer. »

François-Xavier Verschave

On parle beaucoup du rôle des ambulances pour transporter les miliciens…

Yves Ternon

Oui, et il peut y avoir eu d’autres pressions pour persuader l’Égypte d’envoyer des armes au Rwanda, mais entre Kambanda et Boutros-Ghali, il y a une compromission égyptienne indéniable.

Gérard Sadik

Sans vouloir du tout relativiser, en 1990, d’après mes infor­mations, il n’y a pas encore de préparation de génocide, donc il faut rester calme. Peut-être y a-t-il eu d’autres livraisons d’armes par la suite, alors que le projet de génocide était déjà bien entamé ? Nous avons justement examiné ce matin la livraison d’ustensiles agricoles. Il faut regarder de plus près qui les fournit. Je crois que c’est plutôt la Chine, il nous faut des précisions.

François-Xavier Vershave

Pierre Galand a témoigné sur le dossier « fournitures d’armes » dont il a étudié de très près les traces dans les locaux de la Banque centrale du Rwanda. Il disait qu’il y avait eu 5 fournisseurs d’armes im­portants : l’Afrique du Sud, l’Égypte, la Chine, la France et j’oublie le cin­quième. L’Égypte a été une source importante de ce genre de fournitures. Par ailleurs, en plein génocide, on a un document, publié par L’Humanité, d’un secrétaire de l’ambassade du Caire qui décrit un envoi d’armes au camp du génocide, fin mai 1994 je crois. L’Égypte paraît quand même bien placée dans le soutien logistique.

Sharon Courtoux

Ce qu’il faut probablement examiner de près, et élucider, c’est le besoin qu’a la France, à l’avance, de prévoir que s’il y a “dégradation” de la situation (je mets ce mot entre guillemets), elle ne devra pas paraître comme le seul fournisseur d’armes à la catastrophe en train de survenir. Du coup, il faut trouver des sources d’approvisionnement, en armes ou autres, qui soient sûres. Je pense pouvoir affirmer que les relations entre Boutros Boutros-Ghali et la France sont des relations sûres. Je pense qu’il faut examiner la question sous cet angle.

Bernard Jouanneau

On ne peut pas s’empêcher, en vous écoutant et en examinant ces documents, de constater qu’au fur et à mesure que s’accomplit le génocide, se met en place un processus de dissimulation, qui va sans doute servir ultérieurement la cause de sa négation. Ce n’est pas à M. Ternon que je vais rappeler qu’il y a des parallèles à faire avec les autres génocides. Il m’est arrivé d’écrire un article sur la question, pour dire que le génocide est une négation : une négation de l’autre d’abord, de l’accomplissement du processus d’extermination ensuite.

Mais je suis bien obligé de reconnaître ici, au fil des heures, que la négation ne devrait tromper personne, ses ficelles sont vraiment trop grosses. Il y a des gens qui sont enclins à avaler des couleuvres, à mécon­naître la réalité de ce qui s’accomplit, que ce soit l’Élysée, que soit à l’ONU, que ce soit chez les militaires. Bref, ne veulent pas savoir ceux qui ferment les yeux. Il y a à s’interroger sur la raison de cette complicité qui fait que les Français entraînent les Rwandais, que les Rwandais profi­tent de l’enseignement, tout le monde le sait, tout le monde le voit, mais tout le monde le nie, et tout le monde fait semblant de croire aux men­songes. Alors, quand est-ce que cette vaste hypocrisie va prendre fin ?

Yves Ternon

Je crois que c’est là une question absolument essentielle. C’est certainement l’étude comparatiste des génocides qui permet de com­prendre que, bien que ce ne soit pas encore inscrit dans la loi, ni dans les textes juridiques, la négation est au cœur même du génocide. Elle commence déjà avant le génocide par la mise en culpabilité de la future victime. Ça, on le retrouve quel que soit le génocide, quels que soient même les massacres génocidaires : une sorte de logique de la négation qui se déroule toujours de la même manière. La question qui se pose est de savoir qui nie et comment.

En l’occurrence, en ce qui concerne la négation du génocide des Tutsi au Rwanda, on sait très bien que les tueurs ne vont pas pouvoir nier longtemps, parce que là c’est vraiment très très gros. Ce sont donc les complices, tous ceux qui les ont soutenus, qui vont orchestrer la négation. On s’aperçoit, plus on approfondit la question, que cette négation est à l’échelle internationale, puisqu’elle va au cœur même de la structure, l’ONU, qui est chargée de protéger les nations contre les crimes de génocide. Ici, on atteint une dimension considérable, qui est celle de la pénétration de l’un des aspects du phénomène génocidaire, la négation, au cœur de la structure qui a défini les moyens de lutte active contre le génocide, à travers le Conseil de sécurité en particulier.

Bernard Jouanneau

        Ça va encore plus loin, parce que si le génocide se caractérise par un vouloir, un acte de volonté, qui consiste à éliminer l’autre parce qu’il est l’autre, et à mettre en œuvre une doctrine de l’État qui a décidé de l’élimination, la recherche que nous menons au sein de cette Commission consiste à savoir si la France, et ses organes que nous examinons sous différents aspects, ont pu avoir connaissance de cette volonté. Et ce sont précisément les complices français qui gomment la dimension génocidaire de l’exécution. Les témoignages que nous avons entendus hier nous montrent que ceux qui accomplissent le génocide se sentent soulagés que les Français les instruisent : si les Français les instruisent, c’est qu’ils leur apprennent que leur combat est nécessaire, qu’il n’est pas seulement inspiré par la volonté démoniaque de détruire l’autre Rwandais parce qu’il est Tutsi. Celui-ci est présenté par les Français comme l’ad­versaire qui va les chasser de leur pays, de leur terre, de leurs richesses – le génocide est transformé en guerre ordinaire par ceux qui instruisent les génocidaires.

Ce sont finalement ceux-là qui portent la plus lourde respon­sabilité, parce qu’ils ont ethnicisé ou – comme vous l’aviez fort bien souligné – instrumentalisé l’ethnicisation du phénomène. Alors qu’on a affaire à certains exécutants qui ne sont pas forcément des tenants d’une théorie d’élimination des Tutsi par rapport aux Hutu. Est-ce qu’on n’est pas là en train de toucher du doigt, non seulement la réalité, mais aussi la gravité de la compromission des instruments français dans l’exécution du génocide ?

Yves Ternon

Cela se résume d’ailleurs en un mot, qu’a trouvé Saint-Exupéry : l’inavouable. Donc, étant inavouable, ce serait inavoué. Il faut bien savoir que nous travaillons sur ce terrain.

François-Xavier Verschave

Je crois que le texte d’Alison Des Forges qu’a lu Sharon Courtoux et son témoignage filmé sont très importants. C’est, je pense, la seule personne au monde qui a pu suivre ainsi l’événement au jour le jour, comme l’a rappelé Éric Gillet ce matin. Pendant les 15 premiers jours du génocide, elle était à plein temps sur cette affaire, elle contactait tout le monde à longueur de journée et elle essayait de bouger les membres du Conseil de sécurité qui avaient un petit peu de sensibilité en leur disant : « Il ne faut pas laisser faire des choses comme ça ». Donc, elle a eu les échos de tout le monde. Et le témoignage qu’elle rapporte est unique en ce sens, parce qu’il fait la synthèse de l’état d’esprit des uns et des autres.

Si on résume, on a la bande des cyniques, les meilleurs poli­ticiens, c’est-à-dire les membres permanents du Conseil de sécurité, qui tous n’en ont rien à faire. Ça c’est clair. Que ce soient les Américains, les Britanniques, les Français… Ils ont tous rivalisé de cynisme et d’indif­férence, pour des raisons d’ailleurs différentes. À côté, l’équivalent des citoyens, ce sont les petits pays, les membres non permanents, qui eux pouvaient soutenir ou relayer l’opinion internationale, et en particulier les Néo-Zélandais et les Tchèques. Nous avons contacté le président néo-zélandais du Conseil de sécurité. Il nous a fait part, discrètement, de ses réserves, mais il n’a pas voulu aller jusqu’à témoigner parce que ça ne se fait pas dans ces milieux.

Ce que Mme Des Forges nous décrit, c’est comment les choses se passent : par des complicités. Et ces complicités, c’est la clientèle frança­fricaine de la France, c’est-à-dire Djibouti, le gouvernement rwandais, plus Oman - la France est très impliquée dans cette région du Golfe, elle y a quelques alliés sûrs. Avec ça, elle a besoin de permanents. Les per­manents, c’est Boutros-Ghali, qu’ensuite elle récompense. Et il ne faut pas oublier que Booh-Booh est le diplomate d’un pays, le Cameroun, dont Le Floch-Prigent dit en substance : « quand il y a changement de Président, c’est Elf qui installe le nouveau. »

Yves Ternon

Je voudrais simplement faire remarquer, dans tous ces docu­ments, un rapprochement de dates qui me paraît extrêmement troublant, probablement une coïncidence. Il s’agit du 5 avril, où le mandat de la MINUAR doit être prolongé de 4 mois, où l’on pose la question de l’intégration de la CDR dans le système multipartiste ultérieur. On sait quand même que l’un des mobiles du Hutu Power en vue du génocide, c’est d’éviter d’être exclu de toute possibilité de participation au pouvoir. Ça se passe le 5 avril, l’avion tombe le 6 avril. C’est tout.

Emmanuel Cattier

Je peux peut-être citer une anecdote racontée par Vénuste Kayimahe, qui était à cette date hébergé par le Centre culturel français à Kigali parce que sa maison avait été détruite. Il dit que le matin du 6 avril la directrice du Centre culturel français lui a demandé, sans prévenir, de quitter immédiatement le Centre. Vénuste Kayimahe y a toujours vu un signe – même s’il n’a pas de preuve, et nous non plus – que cette dame était au courant que quelque chose se préparait, que c’est pour cette raison qu’il avait été prié de quitter le lieu, un lieu public français.

Sharon Courtoux

Il serait opportun de retrouver cette dame pour lui poser la question.

Bernard Jouanneau

Je voudrais vous demander aussi si, dans le cadre de ces manœuvres diplomatiques, stratégiques et internationales, la récente dif­fusion de l’information selon laquelle le président Kagame aurait été, en tant que chef du FPR, responsable de l’exécution de l’attentat contre Habyarimana, ne constitue pas la manipulation suprême. Celle qui démontre qu’on élimine la question du génocide, que la France se débarrasse complètement du problème en mettant sur le dos d’un adversaire politique aujourd’hui au pouvoir la responsabilité du déclen­chement des hostilités, le jour même ou le lendemain de la mort du président Habyarimana dans l’attentat contre son avion ? C’est quand même assez bizarre que cette « information » nous soit offerte sur un plateau par le journal Le Monde, et présentée comme une découverte alors qu’on sait que cette thèse est depuis deux ans celle du juge Bruguière, proche des services secrets français. Moi, je ressens cette nouvelle, qui n’en est pas une mais qui est présentée comme telle à la veille du 10e anniversaire, comme étant une énième tentative d’annulation de la culpabilité française.

Gérard Sadik

J’ai une question assez simple. Combien de temps le représentant du Rwanda à l’ONU, Jean-Damascène Bizimana, est-il resté au Conseil de Sécurité après la chute du gouvernement intérimaire ?

Sharon Courtoux

Il est resté durant tout le génocide, jusque juillet.

Gérard Sadik

Le 19 juillet a été formé le Gouvernement de réconciliation natio­nale, qui reprenait tous les partis d’Arusha sauf le MRND (et le CDR qui n’a pas signé Arusha). À quelle date son représentant a-t-il pris ses fonctions au Conseil de sécurité ?

François-Xavier Verschave

Je pense qu’il n’y a pas eu de temps de latence. Je me souviens d’une séance de fin juin, où un représentant éminent du GIR, Jérôme Bicamumpaka, est venu au Conseil de sécurité, et ça a quand même pas mal tangué à cette occasion. C’est la dernière fois qu’il est venu, il com­mençait à y avoir des gens qui trouvaient que c’était un peu abusif. Je ne pense pas qu’il ait dépassé le cap du second trimestre.

Emmanuel Cattier

Dallaire raconte qu’il avait l’impression que les FAR et le Gouvernement intérimaire étaient au courant avant lui des décisions de l’ONU. C’est un point tout à fait étonnant : le responsable de la MINUAR sur place, représentant l’ONU, n’était au courant des décisions de l’ONU qu’après l’un des protagonistes.

Gérard Sadik

Je voudrais revenir sur la résolution du 21 avril 1994, qui en gros demande le cessez-le-feu. Est-ce qu’on sait aujourd’hui qui a inspiré le texte ? Boutros-Ghali présente un texte qui, selon le rapport de la Mission d’information, propose trois hypothèses : un retrait total, dernière hypo­thèse ; une première hypothèse, le renforcement de la mission sous chapi­tre VII ; et la deuxième hypothèse, l’obtention d’un cessez-le-feu puis des négociations politiques, et la diminution des forces de la MINUAR. Est-ce qu’on sait qui a inspiré cette résolution ?

François-Xavier Verschave

Il faudrait une enquête au sein de l’ONU. C’est pour cette raison que le témoignage d’Alison Des Forges est précieux. Nous avons épluché de fond en comble toutes les délibérations de l’ONU de cette époque. Le langage diplomatique a ceci d’extraordinaire, c’est qu’on peut lire, relire, on ne trouve rien. Tout ce qui est en amont de la décision, les aspérités, les conflits, les jeux d’influence, c’est impossible de le voir, c’est com­plètement masqué. Il faut vraiment des gens qui ont vécu cela pour en avoir une idée. On s’est battu pour faire venir des diplomates ici. On a eu divers contacts. Manifestement, ce n’est pas un métier où on témoigne.

Sharon Courtoux

Le président du Conseil de sécurité d’alors s’est battu à l’ONU. J’ai pu le joindre par téléphone, sans difficulté. Il a confirmé ses critiques de la période, qu’il a d’ailleurs exprimées publiquement. Mais il respecte les pratiques de la diplomatie. Or ce respect des pratiques profes­sionnelles a des limites. Ces questions, sur l’honneur de la France et de son armée, sur la protection des relations diplomatiques, aux dépens de la vérité lorsqu’il est question d’un million de morts, relèvent d’un même cynisme outrancier qui caractérise le fonctionnement de notre société humaine. Ce serait moins dur à vivre si d’aucuns trouvaient le courage de dire : « Voilà la réalité que j’ai vécue, peu importe l’ombre qu’elle jette et sur qui, il importe plus que tout qu’elle soit connue. »

Yves Ternon

Comment se font les « tournantes », si je puis dire, des pays non permanents à l’intérieur de l’ONU ? Est-ce qu’on savait depuis longtemps que le 1er janvier 1994, le Rwanda serait dans le Conseil de sécurité ? Depuis combien de temps le Rwanda savait-il qu’il serait au Conseil de sécurité ?

Gérard Sadik

Autour de 1993, il a été élu par l’Assemblée générale dans le groupe africain.

Sharon Courtoux

C’est un vrai hasard, que le Rwanda connaissait. Mais il ne pouvait pas savoir que, dans le contexte d’un génocide en train de se commettre, le Conseil de sécurité allait lui laisser son siège. Il ne pouvait pas prévoir ça, parce que c’est énorme.

Yves Ternon

Mais le Conseil de sécurité pouvait savoir que le Rwanda y serait.

Gérard Sadik

J’ai trouvé la réponse à la question de tout à l’heure. Le repré­sentant du gouvernement rwandais, puis du Gouvernement intérimaire, a été prié par les autorités françaises de quitter le Conseil de sécurité le 19 juillet 1994, c’est-à-dire le jour de la formation du Gouvernement de réconciliation nationale.

Emmanuel Cattier

Tout ce dont on vient de parler touche au fonctionnement des Nations Unies. Est-ce que les Nations Unies ont prévu dans leurs statuts des moyens de contrôle interne qui permettent de faire la discipline sur ce qui se passe en leur sein ?

Sharon Courtoux

Il y a toutes sortes de moyens. Mais qu’est ce qu’un fonction­nement de l’ONU ? L’ONU, c’est quoi ? L’ONU c’est la France, c’est l’Allemagne… Ce sont les États, c’est nous. Si on veut que quelque chose fonctionne correctement, elle fonctionnera correctement. Quand on s’en fiche, elle va à vau l’eau. L’ONU dispose de toutes sortes de commissions. Bien avant le déclenchement du génocide, un rapport de la commission des droits de l’Homme de l’ONU a été publié en septembre 1993 à la suite de la mission de M. Ndiaye au Rwanda. M. Ndiaye s’était rendu au Rwanda en avril. Son rapport utilise le mot génocide, le rapporteur affirme que ce mot pourrait s’appliquer à certains événements qu’il a constatés. Plus tard, il a dit : « Mon rapport me fait penser à une bouteille à la mer. On a certes pu le lire, mais j’ai l’impression qu’on n’en a pas tenu compte. » Comment faire pour obliger nos États à lire des rapports dès lors qu’il s’agit de choses aussi graves ? Qui se charge de les leur mettre sous le nez ? Il y a autant de rouages utilisables à cet effet que d’obstacles, et seule la volonté politique peut balayer ces derniers.

 

 

 

 

 


[1]. Braeckman, 1994 (p.263).

[2]. Kayimahe, 2002 (p.170). Employé au Centre culturel français de Kigali, l’auteur a été abandonné par ses employeurs et sauvé par des soldats belges.

[3]. Coalition pour la défense de la République, parti extrémiste hutu.

[4]. Mouvement révolutionnaire national pour le développement. Parti du prési-dent Habyarimana, dont nombre des dignitaires ont figuré parmi les organi-sateurs du génocide. Ancien parti unique, devenu ultérieurement MRNDD : et la démocratie.

[5]. Toutes ces personnes (sauf Froduald Karamira, condamné à mort par la justice rwandaise, condamnation exécutée) ont été condamnées par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) pour génocide ou figurent parmi les accusés du TPIR dans des procès en cours.

[6]. Des Forges, 1999 (p.766). Selon l’historien Gérard Prunier, ils auraient également été reçus par le président Mitterrand et le Premier ministre Édouard Balladur (Prunier, 1997, p.331). Patrick de Saint Exupéry confirme la rencontre avec Édouard Balladur (Saint-Exupéry, 2004, p.181).

[7]. Les Temps Modernes, n°583, juillet 1995, p.241.

[8]. L’opération Chimère (22 février - 28 mars 1993) est conçue pour apporter une assistance opérationnelle aux Forces armées rwandaises (FAR). Elle est placée sous le commandement du colonel Tauzin, lequel reviendra avec l’opération Turquoise sous le pseudonyme de Thibault.

[9]. Saint-Exupéry, 2004 (p.260).

[10]. Patrick de Saint Exupéry, Le Figaro du 17/12/1998 : « Rwanda : les « trous noirs » d’une enquête : Le Figaro est en mesure de prouver que, contrairement aux conclusions des parlementaires, l’état major de l’opération Turquoise « a provoqué et organisé » l’évacuation des responsables du génocide ».

[11]. Le début du témoignage n’a pas été enregistré.

[12]. Des Forges, 1999 (p.766).

[13]. Prunier, 1997 (p.333, note 139). L’auteur ajoute : « Déjà, au cours de la troisième semaine d’avril [1994], le président zaïrois a réussi à torpiller discrètement une rencontre régionale au sommet sur le Rwanda, qui devait se tenir en Tanzanie, soutenu en cela par le gouvernement français. »

[14]. Libération, 18/05/1994.

[15]. Des Forges, 1999 (p.768).

[16]. Des Forges, 1999 (pp.794-797).

[17]. Des Forges, 1999 (p.766).

[18]. Date à laquelle le Conseil de sécurité vote la prolongation du mandat de la MINUAR pour une durée de 4 mois, et aborde la question du Gouvernement intérimaire à base élargie qui tarde à être institué (depuis la signature du protocole d’accord sur le partage du pouvoir signé le 9 janvier 1993), notamment en raison de la volonté du gouvernement rwandais que le parti extrémiste CDR y participe.

[19]. Le Rwanda, en vertu du règlement concernant le tour de rôle des membres non permanents du Conseil, y siégeait depuis le 1er janvier 1994.

[20]. MIPR, tome III, vol.2 (pp.147-148), voir Annexe 6.

[21]. Devant la Mission, il venait d’être question des « parties anglo-saxonnes [qui] développaient un procès contre la France ». M. Mérimée a partagé cet avis, ajoutant que, « pour le Front patriotique, la France avait aidé le Président Habyarimana ». M. Quilès « a ajouté que le FPR avait apparemment tenu un double langage puisque, à l’issue des accords d’Arusha, il avait envoyé, en août 1993, une lettre de remerciement à la France pour se féliciter du rôle qu’elle avait joué ».

[22]. Des Forges, 1999 (pp.731-734, 742, 765, 779).

[23]. Jacques-Roger Booh-Booh, représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies au Rwanda (novembre 1993 à mai 1994), ancien ministre des Affaires étrangères et diplomate camerounais.

[24]. Le général Roméo Dallaire, commandant (canadien) des forces de la Mission d’assistance des Nations unies au Rwanda (MINUAR).

[25]. Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général des Nations Unies de janvier 1992 à décembre 1996.

[26]. Dallaire, 2003.

[27]. Le major Brent Beardsley, assistant militaire (canadien) du général Dallaire, à la MINUAR de juillet 1993 à mai 1994.

[28]. Dr. Abdul Hamid Kabia, directeur exécutif par intérim de la MINUAR. Diplomate sierra-léonais, un « expert politique onusien qui possède une vaste expérience de terrain et de QG » selon le général Dallaire.

[29]. Ancien ambassadeur du Tchad et officier politique du RSSG.

[30]. Desforges, 1999 (p.27).

[31]. Melvern, 2000 (p.31-33).

[32]. Melvern, 2000 (p.34-35).