La Commission  Mucyo dispose  des preuves  permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale.

 

 ( Interview réalisée conjointement par ARI et la MEtula News Agency (Ména) )

 

Du 11 au 19 décembre 2006, la commission rwandaise chargée d'enquêter sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda a entendu 35 témoins au cours de sa deuxième phase d'auditions publiques, et effectué une visite de terrain dans l'ancienne préfecture de Kibuye, notamment à Gishyita et Bisesero, sur les traces de l'opération Turquoise.

 

Au terme de cette phase importante du travail de ladite commission, son président, Jean De Dieu Mucyo, ancien ministre de la Justice, a accordé une interview exclusive à deux agences partenaires qui ont suivi de bout en bout son travail. Il s'agit de l'agence Ména (MEtula News Agency), et de l'agence ARI-RNA (Agence Rwandaise d'Information/Rwanda News Agency). Lisez.

 

ARI  : Qu'en est-il de la consistance des témoignages en comparaison avec ceux de la première phase ?

 

Jean de Dieu Mucyo: La précédente concernait les témoins de contexte qui parlaient d'une façon plus générale. La présente phase nous a permis de connaître ce qui s'est réellement passé sur le terrain. Cela nous permet d'avoir une vue globale, ainsi que de confronter ces déclarations avec ce qu'on a vu réellement sur   terrain.

 

ARI: Quelle est maintenant la prochaine étape ?

 

Jean de Dieu Mucyo: On va rédiger, mais aussi continuer à auditionner des témoins,  même si ceci n'est pas rendu public. De nombreuses personnes nous contactent. Aujourd'hui par exemple des personnes sont ici que je vais entendre après notre entrevue. Au niveau des archives, le travail continue également. Peut-être devra-t-on ouvrir une nouvelle séance d'auditions publiques.

 

La Ména: Vous n'êtes pas encore en mesure de savoir si de nouvelles auditions publiques vont avoir lieu ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Non, pas encore. Nous sommes actuellement en contact avec des gens, surtout des étrangers.

 

ARI: Etant donné que la Commission que vous dirigez ne concerne que le rôle de la France dans le génocide, on peut considérer son rapport comme un chapitre relatif à l'ensemble du génocide. N'y aurait-il pas lieu de demander que votre mandat soit étendu à l'ensemble du génocide et pas seulement au rôle que la France y a eu ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Non, vous savez, la loi, ainsi que le prévoient les articles 4 et 5, concerne le rôle de la France dans le génocide, avant, pendant et après. Donc je pense qu'il faut d'abord qu'on termine notre travail.

 

ARI: Nous ne vous demandons pas de changer aujourd'hui le mandat de votre Commission. C'est une suggestion relative aux recommandations de votre rapport. C'est quelque chose que les gens réclament. Ils disent que beaucoup de pays comme la France, la Belgique, mais aussi des organisations internationales comme les Nations Unies ou l'Union africaine ont déjà réalisé leur rapport sur le génocide. Or le Rwanda n'a pas encore fait ce travail. On apprécie qu'un travail soit fait sur le rôle de la France. Mais c'est un chapitre. Ne pourrait-on pas recommander que le Rwanda fasse un travail global ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Oui, pour moi ce serait très intéressant. Parce que si on connaît déjà la vérité sur ce qui a été fait par la France, il est également de l'intérêt de tout Rwandais, et plus largement de toute personne éprise de vérité, de savoir ce qui s'est globalement passé.

 

ARI: Vous sentez que vous pouvez suggérer cela dans les conclusions de votre rapport ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Oui, on va examiner cela au niveau de la Commission. Pour moi c'est très important

 

La Ména: une question sur la méthodologie de la Commission. A de nombreuses reprises, j'ai remarqué que vous repreniez les témoins en leur demandant d'être plus précis. Ou bien vous releviez des contradictions et demandiez de les réécouter à nouveau pour en juger. J'ai l'impression qu'il y avait au départ de cette Commission une méthodologie très précise pour apporter des preuves. Pouvez-vous nous décrire la façon dont cette méthodologie a été pensée au préalable ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Vous savez, j'ai travaillé dans le domaine de la justice depuis longtemps. Avant j'étais directeur de la police, puis ministre de la Justice puis procureur général. Au niveau des Gacacas également, il y a des gens qui parlent. Après douze ans quelques fois, ce qu'ils ont écouté, ils disent qu'ils l'ont vu. C'est la raison pour laquelle je disais toujours, au cours des auditions de la Commission, qu'il fallait être très précis: « Qu'est-ce que vous avez vu, qu'est-ce que vous avez appris ? Si vous avez appris quelque chose, qui vous a dit ça ? » C'est pour arriver à ce témoignage que je qualifierais de primaire. Pour connaître la vérité, il faut parvenir au témoin qui a vu et puis après, si possible, confronter ses déclarations avec celles d'autres témoins. L'essentiel, c'est pour nous la vérité.

 

La Ména: Quelle est la suite juridique que vous comptez donner à cette Commission ? On a eu quelques échos contradictoires dans la presse selon laquelle certains politiques ou responsables français haut placés pourraient être déférés devant une cour de justice internationale. Est-ce que c'est ce que vous envisagez éventuellement si vous en avez les moyens ? Y aura-t-il une suite juridique à cette affaire ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Selon la loi organique qui met en place la Commission, nous établissons la vérité et puis nous donnons le rapport à son excellence le président de la république, avec copie au sénat, à la chambre des députés, au gouvernement et à la Cour Suprême. Ce avec des recommandations. C'est ensuite à eux de voir.

 

La Ména: Je vais poser la question autrement. Sans parler de la décision qui sera prise par les autorités rwandaises, je fais appel à votre compétence dans le domaine juridique: est-ce que certaines preuves sont susceptibles de permettre de déférer de hauts responsables français devant une Cour de justice internationale ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Oui, oui. Il y a plusieurs preuves.

 

La Ména: D'accord. C'est-à-dire qu'aujourd'hui déjà, sachant qu'il reste encore à la Commission le travail consistant à poursuivre l'analyse de toutes ces auditions, vous savez  que juridiquement c'est tout à fait possible. Est-ce ce que vous êtes en train de dire ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Moi je dis que c'est possible, mais la décision sera prise par les autorités concernées.

 

ARI: Pourquoi, pour la descente sur le terrain, vous avez choisi Bisesero, étant donné que les témoignages ont aussi évoqué Murambi et d'autres endroits à Gikongoro et Cyangugu?

 

Jean de Dieu Mucyo: Vous savez, on a commencé par Bisesero parce que beaucoup de gens y ont été tués. Ailleurs aussi ça a été la même chose. Mais à Bisesero, les Français sont arrivés là, ils ont vu, ils suivaient tout ce qui s'y passait, ils avaient des hélicoptères, .... On a   voulu confronter ce qui avait été dit avec la réalité sur le terrain.

 

ARI: Selon certains articles de la presse française, la commission a déclenché la deuxième phase des auditions après la publication de l'ordonnance du juge Bruguière. Cela suggère un peu que vous avez fait cela en réaction. Que répondez-vous à cela ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Non, c'était programmé. Au début, lors de la première phase, on avait dit que la deuxième phase aurait lieu en novembre-décembre. Il n'y a donc aucun rapport avec la décision du juge Bruguière.

 

ARI: Votre travail n'est-il pas un peu noyé dans la polémique sur les relations franco-rwandaises qui a dominé l'actualité ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Je crois qu'il s'agit là d'une stratégie des Français car on avait déjà terminé la première phase et annoncé la deuxième. Or c'est dans l'intervalle qu'il y a eu émission de ces mandats. Donc, ils savaient qu'on allait commencer la deuxième phase. Je crois qu'ils l'ont fait exprès.

 

La Ména : Je voudrais ouvrir une parenthèse quant à l'affaire Guy Theunis. Vous n'étiez pas concerné en tant   que ministre de la Justice lorsqu'il y a eu le transfert du dossier de ce père blanc ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Je me souviens. De ce temps, j'étais procureur général. Pour ce qui concerne les transferts c'est le ministère de la Justice.

 

La Ména: Toujours toutefois du point de vue de votre expérience. L'affaire Guy Theunis en deux mots, c'est un père blanc qui est traduit devant les Gacacas, et qui, après que le tribunal populaire ait décidé de le mettre dans la catégorie 1 des planificateurs du génocide, voit son dossier être transféré à la justice conventionnelle. Après des négociations entre la Belgique et le Rwanda, la Belgique obtient le transfert du prêtre vers Bruxelles, le juge de la haute cour rwandaise, Tharcisse Karugarama, ayant alors reçu l'assurance du parquet belge qu'il entamerait des poursuites contre Theunis. Et De Gucht, le ministre belge des Affaires Etrangères avait alors dit que cette décision était   basée sur la confiance accordée par les autorités rwandaises à la justice belge. Or un an après, rien n'a été fait, à ma connaissance. Est-ce que vous avez le sentiment, et là je fais appel à votre expérience encore une fois, aussi bien d'ancien ministre de la Justice que de procureur général, qu'il y a eu là une certaine forme de trahison, ou bien est-ce normal ?

 

Jean de Dieu Mucyo: J'ai récemment eu une visite de l'ambassadeur de Belgique. Je lui ai demandé où on en était avec le dossier de Guy Theunis. Il m'a dit que le dossier était en cours.

 

La Ména: A l'époque, on parlait toutefois de trois à quatre semaines de délai.

 

Jean de Dieu Mucyo: Prenez les quatre individus qui ont été jugés en Belgique. Ils étaient venus enquêter en 1995. La décision a été prise vers 2000. Ca dure, ça dure. Mais pour moi l'essentiel, c'est que les choses continuent. J'ai posé cette question à l'ambassadeur de Belgique. Il m'a répondu que ce n'était pas clôturé.

 

ARI: Certains milieux de la diaspora rwandaise sont critiques par rapport au travail de la Commission. Ils disent que les témoins de la Commission sont payés ou qu'ils agissent sur intimidation ou sur pression (rire de Jean de Dieu Mucyo). D'abord quelle est votre réaction par rapport à ces allégations ? Et est-ce que les témoins viennent à la Commission de leur initiative ou bien sont-ils invités ? Et s'ils sont invités, quels sont vos critères ?

 

Jean de Dieu Mucyo: J'entendais quelqu'un qui disait qu'on avait donnait 3 millions à un témoin. Puis j'ai lu sur internet qu'il a dit ensuite qu'il s'était trompé et que c'était 300'000 francs. Il y a des gens qui critiquent toujours. Je ne veux donner aucune importance à ces déclarations. Nous avons plusieurs témoins dont certains veulent témoigner publiquement tandis que d'autres préfèrent témoigner à huis clos. Beaucoup de gens nous contactent. Il y a ceux qui ne peuvent même pas parler à cause des pleurs, ce qui prend des heures et des heures pour les écouter. Donc il faut faire un choix. (...) Certains témoins nous contactent aussi après avoir entendu, à la radio, les informations relatives à la Commission.

 

La Ména: De temps en temps, la Commission a demandé aux témoins s'ils sauraient notamment reconnaître le visage de militaires français présents pendant le génocide. Ils ont répondu affirmativement. Est-ce que s'il fallait poursuivre cette enquête, il serait nécessaire de faire une commission rogatoire afin de permettre de poursuivre l'enquête en France ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Oui. Nous avons quelques photos de chefs. Pour les autres, vous avez remarqué qu'il est difficile d'avoir leur nom. (Les militaires français ne se faisaient souvent connaître que par des surnoms, ndlr). Ce serait très intéressant d'avoir les photos et les noms. Pour ce qui concerne toutefois les coopérants militaires français qui ont travaillé ici, nous avons leurs photos ainsi que leurs noms.

 

ARI: Après tout le travail que vous venez d'effectuer, quelle est l'évaluation préliminaire que vous pouvez faire quant à l'implication de la France dans le génocide ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Il nous faut continuer à travailler. Vous avez vu qu'il faut aller sur le terrain, qu'il faut confronter les déclarations.

 

La Ména: La remise du rapport est toujours prévue pour le 6 avril ?

 

Jean de Dieu Mucyo: Oui c'est bien le 6 avril. Toutefois, la loi nous permet de repousser l'échéance.

 

 

 

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