France- Rwanda/ génocide :

 

Le journaliste belge Jean-Pierre Martin entendu par la Commission Mucyo

Kigali, 17 avril (ARI) : Jean-Pierre Martin de RTL-TV, la plus grande chaîne de la communauté française de Belgique, vient de livrer des témoignages accablants contre la France à la  Commission Mucyo qui enquête à charge sur le rôle de la France dans le génocide de 1994 au Rwanda. Jean-Pierre Martin est  arrivé au Rwanda pour la première fois comme journaliste en 1985, entre cinq à six fois par an depuis 1994. 

Jean-Pierre Martin a été au Rwanda après l’offensive du FPR (Front Patriotique Rwandais) d’octobre 1990. Il était alors responsable de l’Afrique centrale et du Moyen-Orient à RTL-TV. Il affirme avoir été témoin de la brutalité répressive du régime Habyarimana sur la minorité tutsi. Il a parlé notamment des civils Tutsi arrêtés, parqués comme du bétail dans les jeeps de la gendarmerie et amassés au Stade,   au motif qu’ils étaient des complices du FPR sous l’attitude complaisante et participative de l’armée française.

«En 1990, la Belgique a arrêté son intervention militaire au Rwanda contrairement à la France qui a envoyé ses soldats et continué à soutenir le régime Habyarimana dont la brutalité contre la minorité tutsi était connue de tous», dit-il. «Je pense que ça a été la décision la plus importante prise par les autorités de mon pays. C’est ce qui explique, à mon avis, le ressentiment anti-belge grandissant depuis 1990 à l’intérieur du Rwanda, prélude à l’assassinat des dix casques bleus et civils belges en 1994».

Ce journaliste belge dit avoir été témoin à trois reprises des rafles et des coups portés contre des civils Tutsi à Kigali sous la barbe des soldats français : à côté de l’État-major, Chez Lando et au Grand Rond Point du Centre-ville. «Les soldats français étaient présents mais ils ne sont pas intervenus.», constate-t-il. 

En 1990, Jean-Pierre Martin s’est rendu sur la ligne de front à la frontière rwando-ougandaise, mais il a dû rebrousser chemin au niveau de Gabiro parce que pris sous le feu des soldats zaïrois qui combattaient aux côtés des ex-FAR. « Je n’ai pas vu des soldats français sur la ligne de front parce que je n’y suis pas arrivé. J’ai surtout travaillé à Kigali. Mais certains de mes collègues qui sont allés jusqu’à la ligne de front m’ont parlé de la participation directe des soldats français au combat»

Jean-Pierre Martin a été à Kigali au début de l’installation de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) fin 1993. «J’étais avec mon collègue Jacques Collet. Entre février et mars 1994, toutes les preuves sur la préparation du génocide étaient là. Il fallait être un mauvais ambassadeur ou un attaché militaire médiocre pour ne pas le savoir. Durant cette période, je n’ai pas vu des soldats français. D’autres font état de la présence des soldats français notamment des instructeurs français en février 1994, certains soldats belges avouent en avoir la conviction.», dit-il.

Pour ce journaliste belge, les massacres d’une centaine de personnes à Kigali après l’assassinat de Félicien Gatabazi (à l’époque président du PSD, Parti Social  Démocrate) en février 1994 montraient que des tueries de grande ampleur étaient imminentes. «Le premier bataillon belge qui a été à Kigali jusqu’au mois d’avril 1994 n’était pas dupe. Dans les entretiens que j’ai eus avec eux, ils me parlaient de la propagande anti-belge, de l’impossibilité de désarmer les Interahamwe et de la présence des soldats français à Kigali », précise-t-il. Jean-Pierre Martin a dû alerter les autorités belges (Premier Ministre, Ministre des Affaires étrangères, Secrétaire d’Etat à la Coopération) sur ce qui se tramait.

Jean-Pierre Martin savait que quelque chose de flagrant, de terrible allait se produire mais pas un génocide. L’une des autorités belges rencontrées lui avait dit qu’elle prenait bonne note, que ça recoupait ce qu’il avait glané comme information. Jean-Pierre Martin est revenu au Rwanda le 9 avril 1994 après la déflagration de l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le début du génocide d’avril à juillet 1994 au cours duquel plus d’un million des Tutsi ont péri.

Jean-Pierre Martin affirme que les journalistes belges ont travaillé dans des conditions on ne peut plus difficiles. Lui, son collègue Jacques Collet et Marie-France Cross de la Libre Belgique étaient indésirables au Rwanda. «Les journalistes français étaient accueillis en héros, ils venaient et allaient  où ils voulaient, alors que pour nous comme pour les journalistes de la BBC c’était une question de vie et de mort».

Pour la petite histoire, au mois de mars l’Ambassadeur de Belgique à Kigali a demandé au Président Habyarimana de fermer l’émetteur de la RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines) qui incitait à la haine et aux tueries génocidaires contre les Tutsi. En réaction, le Président Habyarimana avait demandé au diplomate belge d’ordonner d’abord la fermeture de RTL-TV qui employait Jean-Pierre Martin.

Dans sa déposition, Jean-Pierre Martin a également parlé des relations tendues entre l’Ambassade de Belgique et celle de France à Kigali, plus d’échange d’informations, même avant le génocide. Un détail. Les Belges avaient programmé un vol pour aller récupérer les corps des coopérants belges tués près du Camp de Bigogwe au nord du Rwanda et mener une enquête sur les conditions de leur assassinat. Les Français les en avaient dissuadé. 

Jean-Pierre Martin a affirmé devant les sept membres de la Commission Mucyo avoir vu entre le 10 et 11 avril une ou deux batteries anti-aériennes à l’aéroport qui tiraient sur la ville alors qu’une batterie anti-aérienne est faite pour un autre usage. « Ce sont les Français qui nous disent où nous devons tirer », lui avait alors dit sèchement un ex-FAR qu’il avait interviewé.

De l’avis de Jean-Pierre Martin, «au début du génocide, l’on avait l’impression que ce sont les Français qui faisaient tout, qui organisaient toutes les opérations. Ils avaient quadrillé toute la ville, il y avait un soldat français à chaque 100 mètres. L’objectif était de créer la panique, de faire peur à la population. Grâce à ce climat, les services spéciaux rwandais ont pu rafler des personnes, les enfermer dans les cachots de la gendarmerie».         

Un autre fait. Jean-Pierre Martin qui est resté au Rwanda les neuf premiers jours du génocide accompagnait les soldats belges qui allaient chercher des expatriés à évacuer. Il affirme avoir vu une femme enceinte éventrée. «Deux soldats français étaient à 50 mètres de là, ils n’ont rien fait, sauf rigoler comme s’ils étaient au cinéma. »

 A propos du comportement des militaires français à l’aéroport, Jean-Pierre Martin dit qu’ils contrôlaient totalement l’aéroport. Il a parlé d’une forte connivence entre militaires et journalistes français.  « Les journalistes français se prenaient pour des militaires; et des militaires français se prenaient pour des journalistes. Il y avait même des officiers spécialement chargés des médias. » Ceci, alors que les journalistes belges étaient tout simplement marginalisés; ils ne pouvaient même pas manger; ils avaient de la peine à trouver un endroit où poser leurs sacs de couchage.

« L’on se méfiait des journalistes belges qui ne faisaient pas allégeance à la France, ils étaient écartés de toutes les missions. Les missions les plus éclairantes étaient faites uniquement par des journalistes français. A titre d’exemple, nous ne pouvions pas filmer qui montaient dans les avions français. Et ça se faisait généralement la nuit. Alors qu’il n’y avait pas ce genre de problème avec les avions belges. Tout se faisait dans la transparence.»

Dans sa déposition, Jean-Pierre Martin a parlé également des scènes de beuveries. Déjà surpris de constater qu’il y avait une bouteille de vin dans la ration de combat de chaque soldat français alors qu’un militaire au combat doit rester tout le temps en état d’éveil. Pire, officiers et journalistes français ont forcé la porte du magasin « duty free shop » situé au premier étage de l’aérogare pour se servir des boissons alcoolisées.

Jean-Pierre Martin n’a pas été dans la Zone Humanitaire Sûre mise en place par l’opération Turquoise dans les préfectures de Gisenyi, Kibuye et Gikongoro. Donc, il n’a pas de témoignages sur les agissements de militaires français de  l’opération Turquoise. Cependant, il dit avoir été choqué par «la récupération de cette option pseudo humanitaire». (Fin).

ARI-RNA/ Gen./ D.M/ 17 : 04/ 12 : 13 GMT