IIème phase des auditions de la Commission sur le rôle de la France dans le génocide de 1994 au Rwanda.

 

Synthèse de la 2ème journée.

 

Kigali, 12 déc.(ARI) – La deuxième journée d'audition des témoins des faits par la « Commission Nationale Indépendante chargée de Rassembler les Preuves de l'Implication de l'Etat Français dans le Génocide perpétré au Rwanda en 1994 » a vu défiler 5 témoins dont 4 n'ont pas révélé leurs noms au public. L'Agence Rwandaise d'Information (ARI) les identifiera par leur numérotation continue (du 1 er au dernier jour d'audition de la 2ème phase).

 

Témoin n° 5: Anonyme.

 

Identification : Né en 1972, cultivateur, recruté et formé au camp Mukamira en 1991 comme

                           Interahamwe ; transféré en septembre 1991 au camp Gisenyi ; a participé à

                           l'expédition des ex-FAR, Gendarmes et Interahamwe partis de Gisenyi à

                           Kibuye en renfort pour le massacre à Bisesero ; a combattu dans l'armée sans

                           matricule ; s'est exilé au Congo par bateau ; a vécu au camp Bulengo ; est

                           ensuite revenu au Rwanda déguisé en civil ; réside aujourd'hui à Gisenyi.

 

Eléments essentiels de son témoignage  :

 

- Les Français ont formé les Interahamwe. Confirmant les témoignages recueillis lors de la première journée d'audition, le témoin a indiqué avoir été formé par des soldats français au camp Mukamira. Il a plusieurs fois évoqué la présence d'un capitaine Français qui avait son bureau au camp Mukamira, et de trois ou cinq autres soldats Français qui se relayaient selon les jours.

 

- Les Français ont fourni les armes du génocide.

   Le témoin a également confirmé – comme d'autres avant lui- avoir participé au déchargement d'armes fournies par les Français à l'aéroport de Goma.

 

- Les Français étaient complices des génocidaires.

Le témoin a évoqué une série de massacres de Tutsi auxquels les soldats Français ont assisté, et d'autres où ils ont joué un rôle actif :

. « Les Français ont accueilli avec joie les Interahamwe partis de Gisenyi en renfort pour tuer à Bisesero. L'accueil a eu lieu au camp de gendarmerie de Kibuye. »

. Un convoi de soldats Français a escorté plus d'une centaine de Tutsis, de Mukamira au camp Gisenyi où ils ont été tués et leurs cadavres jetés dans le lac vert entre Goma et Sake. «  Le Lieutenant Habyarimana Alexis qui était chargé de notre peloton m'a dit que c'était des complices arrêtés à Mulindi. Leurs corps ont été jetés au lac vert. C'était vers le 15 avril 1994. »

 

- Les Français ont continué à former les Interahamwe et les ex-FAR en exil au Congo. Le témoin évoque le camp de Bulengo, où il a vécu.

 

 

 

 

 

 Témoin n° 6 : Anonyme.   

 

Identification :        Ex-FAR, entré dans l'armée en 1989 ; formé à l'Ecole des sous officiers 

                              (Butare) jusque mai 1991 ; instructeur au camp Bigogwe ; affecté au

                              bataillon 64 (appelé Zoulou, célèbre pour ses méfaits) ; puis au bataillon

                              65 au Mutara ; formé à l'artillerie à Mukamira ; retour au bataillon 65 au

                              Mutara ; affecté à Ruhengeri ; exilé

                              au Congo ; retour au pays et réintégration dans l'armée ; inculpation pour

                              génocide ; aveu de culpabilité en 2000 ; condamné en 2006 à 12 ans de

                              prison par Gacaca ; actuellement libre parce qu'il avait déjà épuisé les 12

                              ans en détention.

 

Eléments essentiels de son témoignage  :

 

- Les Français ont donné un entraînement militaire et idéologique aux miliciens Interahamwe et aux ex-FAR. Le témoin évoque spécialement les militaires Français du DAMI (Détachement d'Assistance Militaire et d'Instruction) au camp Bigogwe et Mukamira. « Comme instructeur, j'étais une sorte d'intermédiaire entre les Français et les jeunes qu'on formait. Le Français faisait la démonstration d'une tactique sur moi ; ensuite j'appliquais la même tactique sur un autre tout en traduisant. »

 

- Les Français participaient aux combats aux côtés des FAR. Le témoin indique qu'à trois

  reprises, il a fait partie de l'équipe chargée de tirer au mortier contre les positions du FPR

  dans la localité de Kirambo (Ruhengeri).

  « Il y avait en tout 12 mortiers 105, et sur chaque engin étaient affectées 7 personnes.

  J'étais responsable du numéro 5. J'avais un adjoint français ainsi que deux autres à des postes techniques importants. Ces trois postes étaient particulièrement importants pour chaque engin, et ils étaient toujours occupés par des Français. Les Rwandais n'étaient pas encore bien formés pour manier ces nouvelles armes. La coordination de l'opération était assurée par un général français qui opérait à une certaine distance en compagnie du Colonel Serubuga, et c'est ce général qui nous donnait les institutions par transmission Radio (icyombo). »

 

Témoin n° 7 : Anonyme.

 

Identification :        Cultivateur, puis milicien Interahamwe formé à Bigogwe et Mukamira ;

                                déployé à la barrière « poids lourds » au début du génocide ; envoyé

                                 combattre à Mburabuturo (Kigali) dans l'armée mais sans matricule ;

                                exilé au Congo (Katale, puis Tingi-Tingi), revenu au pays, actuellement

                                installé à Gisenyi.

 

Eléments essentiels de son témoignage  :

 

- Les Français contrôlaient les barrières de protection . Le témoin les a vus à Shyorongi et Mukamira.

«  A Mukamira spécialement, j'ai eu un grave problème.

Nous venions de Kigali dans un taxi. J'étais avec mon cousin Mudenge qui travaillait à la limonaderie de la Bralirwa. Les Français demandaient les cartes d'identité…. Mon cousin était Tutsi. Les Français lui ont demandé de sortir, et il est resté là. Je ne l'ai plus jamais revu. »

 

- Les Français entraînaient les Interahamwe. Le témoin affirme qu'au camp Bigogwe, lui et ses collègues miliciens recevaient une formation militaire et idéologique de la part des soldats Français.

 

- Les Français ont continué à fournir des armes qui ont servi au génocide. Le témoin est revenu sur le déchargement des armes à l'aéroport de Goma. A la question d'un Commissaire qui voulait savoir comment il avait su que ces armes provenaient des Français, il a rétorqué :

 

« Anatole et Bizumuremyi (officiers dont ils dépendaient, ndlr) sont venus nous dire : «  les Français nous ont emmené des armes, venez les décharger. » Arrivés à l'aéroport, j'ai vu des gens habillés en tenue militaire qui parlaient Français. Quand nous commencions à ralentir le rythme de déchargement à cause de la fatigue, on nous a dit : faites vite, l'avion doit bientôt retourner à Bangui. »

 

Selon le témoin, ces armes ont le plus servi à tuer des civils Tutsi. Comme illustration, il dit qu'elles étaient principalement distribuées à 2000 Interahamwe au camp Gisenyi. Or, seuls 350 d'entre eux ont été envoyés combattre dans l'armée. Le reste a tué des civils dans les communes.

 

- Les Français ont continué à entraîner militairement les génocidaires en exil, à leur fournir des armes, des vivres et des soins médicaux. Le témoin donne en exemple un Centre de Santé dans lequel il a été lui-même hospitalisé à Katale, près de Goma, un centre de formation militaire dans le même camp, et un avion avec les insignes de l'UNICEF qui avait atterri à Tingi Tingi et qui leur avait livré armes et biscuits.

 

Témoin n° 8 : Anonyme

 

Identification :         Paysan ; originaire de Kibirizi (Gikongoro) ; vendeur de baignets ; a été

                                arrêté en juin 1994 par des soldats Français à Gikongoro ; torturé puis

                                 largué du haut d'un hélicoptère dans la forêt de Nyungwe.

 

Eléments essentiels de son témoignage  :

 

- Les Français torturaient et tuaient des civils soupçonnés d'être complices du FPR.

«  J'étais assis à l'endroit habituel où je vendais mes baignets. D'un   coup, un soldat Français m'a pris par la gorge en criant « debout ». …leur interprète m'expliqua que les réfugiés qui étaient à côté leur avaient dit que j'étais un complice des Inyenzi. Ils m'ont conduit dans des maisons où j'ai rencontré 12 autres personnes battues   et entrain de saigner. Je ne sais pas ce qui est advenu à ces 12 personnes. On m'a ligoté les mains sur le dos et envoloppé dans un sac jusqu'au cou. Les Français voulaient que je les conduise chez moi à Kibirizi. Ils m'ont jeté dans une jeep, et une deuxième était devant. J'étais allongé, le pied d'un soldat français sur mon coup, son arme sur ma joue. »

 

De retour de Kibirizi dans les Jeeps, les soldats Français ont fait monter le témoin dans un hélicoptère après l'avoir délié. Il était assis sur le côté, et la portière de l'hélicoptère était entrouverte. L'avion volait à une basse altitude (le témoin a indiqué le niveau du plafond de la salle de conférence où se déroulent les auditions, ndlr) et soudain, on l'a poussé dehors. C'était en plein milieu de la forêt de Nyungwe, à un endroit appellé Mu wa Senkoko.

 

Le témoin était sérieusement blessé comme le revèlent les traces sur son corps qu'il a exposées à l'assistance. Mais il a réussi à se relever et à s'appuyer sur un baton pour rentrer chez lui. La forêt de Nyungwe lui était familière pour y avoir travaillé. Mais il lui a fallu toute une journée pour effectuer une distance qui normalement prend 2 heures à pied.

 

 

Témoin n° 9  : Bugirimfura Charles.

 

Identification :       Ex-FAR dans l'armée en 1981 au Bugesera. Brevêt de paracommando à

                              Bigogwe en 1982 ; affecté au bataillon paracommando de kanombe jusque

                              1994, déplacé jusque Kibuye, Gikongoro et Cyangugu (Nyarushishi) 

                              durant le génocide ; aujourd'hui démobilisé ; reconverti à l'agri-élevage.

 

Eléments essentiels de son témoignage  :

 

- Les Français contrôlaient des barrières à Karuruma et Shyorongi.

 

- Les français ont créé et entraîné des corps spécialisés au sein de l'armée pour accomplir des tâches criminelles. Ces organisations travaillaient étroitement avec les escadrons de la mort. Il s'agit du CRAP (Commando de Reconnaissance en Profondeur), du DAMI (Détachement d'Assistance et d'Instruction)  et du Commando de chasse.

 

- Les Français ont entraîné les Interahamwe à Bigogwe et Gabiro.

- Au cours de l'opération turquoise, les Français larguaient des personnes vivantes du haut de deux hélicoptères dans la forêt de Nyungwe. Le témoin affirme avoir vu deux hélicoptères effectuer au moins cinq tours : 1 hélicoptère Gazelle des ex-FAR ; et un hélicoptère Puma de l'armée française.

 

-         Les français ont participé au génocide. Le témoin affirme les avoir vu à une barrière sur le pont de la Rusizi contrôler les identités et empêcher les Tutsi de fuir au Congo. Le témoin soutien que les Français appuyés par les Interahamwe poignardaient des Tutsi et les jetaient dans la rivière Rusizi. (Fin)

 

 

 

ARI-RNA/Gén./P.R/12.12.06/19 :20 GMT


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