Bernard Lugan, historien militaire et "témoin expert de la défense au TPIR" a un blog. Sur ce blog le webmaster de la CEC a déposé un simple commentaire ... auquel l'historien militaire a répondu par un long article. Voici donc ma réponse à la réponse.

Monsieur Lugan


On m'a signalé votre réponse. Vous auriez pu vous contenter d’une réponse dans les commentaires, mais j'ai droit à un long article, quel honneur car j’ai en effet appris par du personnel militaire que vous faites des interventions de formation en tant qu’historien au sein de l’armée et que vous semblez avoir un statut très emblématique d’historien militaire.

J'évacue tout de suite la question du camp de la Garde présidentielle. Effectivement Kanombe est un camp des Forces armées rwandaises. Mes amis m’ont aussi signalé cette erreur de langage. Il y avait une petite caserne de la GP à côté du camp Kanombe, en plus de son propre camp près du CND. Elle n'était d'ailleurs pas étrangère aux forces armées rwandaises...

Vous me dites aussi que le rapport des députés est obsolète. C’est discutable. Il demeure un point de repère sur ce que les députés ont bien voulu reconnaître ou contourner en 1998. Nous avons relevé de nombreux points où ils ont botté en touche, mais il y a des points qu'ils ont approfondis et qui restent difficiles à contester. Certes de nouveaux éléments peuvent en effet apparaître, mais leur rapport restera une source de documents bien réels, notamment par ses auditions et ses annexes.

Vous citez à ce sujet les travaux du TPIR. Il est vrai que, comme les députés, nous n'avons pas autant d'informations que vous sur les sinuosités des procédures puisque vous avez été « témoin expert » pour la défense des présumés génocidaires. Vous n’êtes donc pas témoin expert auprès du TPIR, votre rôle est d’une autre nature, il est uniquement de participer à la défense des présumés génocidaires. J’ai d’ailleurs le souvenir que votre comportement quelque peu surjoué fut publiquement contesté au TPIR.

Dans ce cadre, vous dites que le timing date la mise en marche du FPR avant le 10 avril. J'imagine en effet que le FPR ne s'est pas tourné les pouces dès l'attentat commis, ni même avant. J'ai même un scoop pour vous : il s’est mis en route dès le 1 octobre 1990, soit plus de trois ans avant.

Mais je vous fais observer que les ordres de conduite de l'opération Amaryllis de l’armée française ne sont pas discutables et ne sont pas obsolètes, en tant que documents historiques, qu’ils soient relatés dans le rapport de nos députés de 1998, où ailleurs. Le fait indiscutable est que, après l'attentat à Kigali, le FPR a fait mouvement le 10 avril dans l'après-midi à partir du CND. A ce que je sache notre armée était très bien informée (où elle est nulle) et ces documents ne sont donc certainement pas obsolètes du fait du bourdonnement de la défense des présumés génocidaires devant le TPIR et dont la quasi totalité fut effectivement condamnée pour génocide à divers titres. Prétendriez-vous que ces ordres de conduite de notre armée produits par nos députés seraient des faux ?

Alors j'en viens à l'essentiel, le choc des versions sur les auteurs de l'attentat.

Les experts de Trévidic ont, de l'avis général, travaillé très sérieusement. Leur problème n'était pas les témoignages et contre témoignages de Ruzibiza qui de toute façon ne peut plus s'expliquer et qui a confirmé au juge Trévidic, selon la presse bien informée, qu'il n'était pas sur les lieux de l'attentat contrairement à ce qu'il a dit devant le TPIR sous serment ou tel que le rapportent l’ordonnance de Bruguière et vous-même. L’important pour ces experts était ce qu’on pouvait déduire des éléments matériels de l’attentat : l’épave de l’avion et les témoins crédibles par rapport à ce que dit l’épave de l’avion. Le reste est désormais du bavardage stérile. De plus ce rapport confirme celui des spécialistes de l’académie royale britannique qui ne sont pas plus bêtes que nous.

L'élément le plus important pour déterminer le lieu de tir est que l’avion fut touché par l’avant gauche


Puisque l'avion fut touché par l'avant, compte tenu de l'altitude de sa trajectoire à l’atterrissage et de son point de chute, cela exclu Masaka comme lieu de tir des missiles. Certains de mes amis l’avaient constaté eux-mêmes sur place. C’est l’épave qui parle, ce que Bruguière a refusé d'aller voir sur le terrain.

L’acousticien est intervenu pour analyser les témoignages de ceux qui ont entendu le souffle de départ des missiles et ensuite vu leur trajectoire, puis l’explosion de l’avion. Le timing de ces faits de quelques secondes montre que ces personnes ne pouvaient être qu’à un endroit où le son du souffle leur est parvenu plus vite que la lumière de l’explosion de l’avion1. Donc très proche du lieu du tir… Ce que j’ai compris des déclarations provenant des deux parties, c’est que l’acousticien ne semble être intervenu que pour savoir si ces témoins auraient pu entendre, avant les autres bruits d'explosion, le souffle de départ de missiles SA-16 tirés d’un autre lieu, situé à trois km environ de leur emplacement au moment de l’attentat, en intégrant des éléments d’environnement du jour et du lieu comme la direction du vent par exemple. Sa réponse est non. Si la partie adverse pense qu’il s’est trompé, elle a trois mois pour faire une contre-expertise. En l’absence de cette contre-expertise, vous ne pouvez pas contester ce premier expert.

Sur la traçabilité des missiles utilisés, je vous trouve léger


Je lis dans le rapport des députés français, que vous avez pris soin de dévaloriser :
«  […]. D’après les relevés établis par les militaires français présents au Rwanda -commandant des opérations ou attaché de défense- des livraisons de matériels de guerre ont été régulièrement effectuées par ces pays dès l’offensive d’octobre 1990.
[…]Le 15 juillet 1991, le chargé d’affaires russe indique à l’attaché de défense français que le Rwanda a passé commande à titre onéreux à son pays de 50 mortiers, 6 obusiers, 30 mitrailleuses et de missiles SA 16 dont le nombre n’est pas précisé, ainsi que des munitions correspondant à ces armements. Le chargé d’affaires russe indique que la commande est prête à livrer sous réserve de la confirmation du Rwanda qui devra alors verser une provision.
».
Cette information venant de notre armée, et transmise par nos députés, ne me semble pas obsolète. C’est un fait rapporté par nos militaires avec leurs relevés. Nous avons donc une volonté constante des FAR de 1991 à 1994 d'acquérir des missiles SA-16, exprimée dans divers documents, cette commande, le courrier de Serubuga, la facture pro-forma, reconnue par Bagosora au TPIR, qui n'aurait pas eu de suite selon lui. Mais les documents qui relateraient l'acquisition n'existent pas ou n'ont pas été retrouvés ou furent détruits... Coïncidence ? il y eut pourtant des tirs de SA-16 au camp militaire des FAR le 6 avril 1994.

Le document de Munyaneza qui note les numéros de lance missiles SA 16 que vous citez et qui auraient été trouvés à Masaka le 25 avril 1994 rend-il  compte d'une situation authentique ? Car maintenant qu’on sait de façon certaine que le tir a eu lieu depuis le cimetière du camp de Kanombe, ou en un lieu proche, cela suppose donc que les tireurs, s’ils s’étaient infiltrés dans le camp adverse, se seraient enfuis par Masaka, zone également contrôlée par les Forces Armées Rwandaises, et donc auraient traversé le fond de la vallée située à environ 140 mètres plus bas que l’aéroport et dans lequel, parait-il à l’époque, il y aurait eu une zone de papyrus, c’est-à-dire un mètre d’eau et de vase2. C’est en contre-bas de la zone où vous dites avoir chassé la perdrix…. Si ces infiltrés voulaient cacher leurs tubes de lance missiles après l'attentat, ne les auraient-ils pas laissés dans cette zone au fond de la vase ? Et s’ils voulaient au contraire faire croire que c’étaient les FAR, ne les auraient-ils pas laissés sur place à Kanombe ? Enfin quel besoin auraient-ils eu de conserver ce poids alors qu’ils devaient avoir les FAR à leur trousse ? De nombreux témoins, dont la famille Habyarimana, ont parlé de tirs immédiats à Kanombe. Sur qui, si ce n'est sur les tireurs ? Est-ce que cela prouve qu'il s'agit d'un commando externe ? Certainement pas... il fallait dans tous les cas de figure agir à l'insu des troupes des FAR.
Les députés français qui avaient d’ailleurs étudié avec beaucoup d’attention ce document Munyaneza, et les faits corrélatifs liés à Reyntjens, avaient conclu à une probable manipulation. Leurs derniers mots sur cette série de missiles : « L’intervention des FAR en exil dans cette tentative de désinformation ne les désigne-t-elle pas comme possibles protagonistes d’une tentative de dissimulation ? A moins que sincères, les FAR en exil aient elles-mêmes été manipulées mais, dans ce cas, par qui ? ».
Bonne question.

Pourquoi cela fut-il resservi par Pierre Péan, puis par le juge Bruguière, sans qu’à aucun moment ils n’évoquent l’enquête des députés et même en affirmant comme Pierre Péan, c'est un spécialiste de la "culture du mensonge" selon ses propres termes, qu’il n’y en aurait pas eu ? Les numéros de missile sont probablement exacts… mais rien ne prouve que ces missiles  étaient en possession du FPR en 1994… d’autant plus que les FAR ont pris des SA-16 au FPR en 1991, selon nos militaires, et auraient donc pu en photographier quelques uns d’une série provenant d’Ouganda. A propos de ces missiles « trouvés par les FAR », lire notre page :
http://cec.rwanda.free.fr/informations/attentat.html

Le militant, le militaire et la perdrix perdue


Donc le militant, historien aux pieds nus, invite le chasseur, historien militaire, à retourner chasser la perdrix à Kanombe comme il revendique de l'avoir fait longtemps avant l'attentat. Avec un peu de chance vous y retrouverez les morceaux manquants de l'histoire à raconter.

Emmanuel Cattier
18 janvier 2012

1 Contrairement à ce qu'affirment ceux que l'enquête des experts français fait parler de "pétage de plombs", les témoins en questions ont déposé leur témoignage dès avril 1994. Ils ont été ré-entendus par la suite, certains par Bruguière qui n'en a pas tenu compte.
2 On me signale qu'actuellement, janvier 2012, le fond de la vallée de Masaka est sous un mètre d'eau... La période janvier février est en générale relativement sèche. En mars, avril il pleut énormément au Rwanda, cette année l'eau va peut être monter très haut... seules les perdrix pourront passer.