CHAPITRE 19

LES CAMPS DE RÉFUGIÉS DU KIVU

(du rapport de l'OUA)

 

Les réfugiés

 

19.1.         Bien avant la fin du génocide, deux millions de Rwandais, pour la plupart Hutu, ont quitté le Rwanda pour se réfugier dans les pays voisins, sans statut et sans avenir bien défini[1]. Certains avaient été emmenés par les génocidaires durant leur fuite, à qui ils avaient servi de boucliers, tandis que la plupart, terrifiés par les atteintes aux droits de l’homme commises par le FPR et par la propagande hystérique du Hutu Power, cherchaient à se protéger des troupes de l’envahisseur. Voudraient-ils revenir? Allait-on leur faire confiance s’ils revenaient? Seraient-ils armés? Allait-on les désarmer? Pouvaient-ils faire confiance au nouveau gouvernement? Ce nouveau gouvernement pourrait-il faire face aux besoins qu’ils allaient créer? Qu’allait-il arriver aux anciens membres des FAR et des milices, qui étaient nombreux, et aux dirigeants du génocide qui avaient fui dans les camps? Le FPR savait bien que les réfugiés posaient non seulement un problème humanitaire, mais aussi un problème politique et militaire. Lui-même avait été une armée de soldats réfugiés. Créés par un conflit, ils revenaient 30 ans plus tard pour créer un autre conflit. Quel serait maintenant l’impact des réfugiés Hutu qui se trouvaient au Zaïre, au Burundi et en Tanzanie? La réponse s’avéra beaucoup plus convulsive qu’on ne pouvait l’imaginer.

 

19.2.         Les réfugiés en fuite jouèrent un rôle historique. Toute estimation numérique est forcément approximative dans ce genre de situation, mais d’après les études qui ont été faites, nous pouvons au moins nous faire une idée de l’ampleur de l’exode. Sur une période de 24 heures du 28 au 29 avril, moins de deux semaines après le déclenchement du génocide, 250 000 Rwandais de l’est du pays franchirent à Rusumo le petit pont qui marque la frontière avec l’ouest de la Tanzanie. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), il s’agissait là de l’exode le plus important et dans le laps de temps le plus court qu’il lui ait jamais été donné d’observer[2]. Pourtant, dans les six semaines qui suivirent, un autre record fut établi à l’autre extrémité du Rwanda. Entre le 14 et le 18 juillet, 850 000 Hutu franchirent la frontière nord-ouest du Rwanda pour se rendre à Goma, une petite ville du district du Kivu dans l’est du Zaïre[3]. En termes d’ampleur, de rapidité et de concentration, on n’avait jamais rien vu de semblable. Mais une désastreuse décision politique fut prise dès le départ : les réfugiés établirent leur camp à la frontière du Rwanda. Non seulement cette décision était contraire à la Convention de l’OUA de 1969 sur les réfugiés qui prévoit l’aménagement des camps de réfugiés pour raison de sécurité à une «distance raisonnable» du pays d’origine, mais elle offrait également aux dirigeants exilés du Hutu Power un point de départ idéal pour leurs offensives contre le Rwanda.

 

19.3.         La répartition géographique estimée des réfugiés Hutu en 1995 était la suivante :

 

Burundi            270 000

Tanzanie                      577 000

Ouganda                      10 000

Zaïre (Goma)     850 000

Zaïre (Bukavu)   333 000

Zaïre (Uvira)      62 000 [4]

 

19.4.         Signe de notre époque meurtrie par les catastrophes, presque personne ne porte attention aux quelque 10 000 réfugiés qui arrivèrent en Ouganda alors que ceux qui ont fui vers le sud au Burundi, et qui étaient plus d’un quart de million, sont généralement analysés dans le contexte des confrontations ethniques de ce pays. Pourtant, comme nous l’avons déjà noté, en Occident, il suffit de l’arrivée impromptue d’une poignée de réfugiés pour provoquer une crise politique.

 

Tanzanie

 

19.5.         À vrai dire, une intrusion de cette ampleur n’est jamais bienvenue et a toujours des effets dévastateurs dans un pays; et plus le pays est pauvre, plus la situation est difficile. Il est certain que ce fut le cas pour la Tanzanie. Le pays avait de sérieuses difficultés économiques, même avant 1994[5]. Sur ce, arrivèrent les 250 000 premiers réfugiés du Rwanda et voici comment le ministre des Affaires étrangères décrivait cette arrivée : «L’afflux [...] créa des tensions dans les districts frontaliers qui accueillaient les réfugiés, entraîna une destruction écologique et environnementale, un épuisement des réserves, eut un effet dévastateur sur les services sociaux et sur l’infrastructure et créa une situation d’insécurité et d’instabilité dans les régions frontalières [...][6]

 

19.6.         Pourtant, la Tanzanie semble avoir surmonté la crise de manière exemplaire et donne l’impression d’avoir rapidement maîtrisé la situation. En cela, la présence d’un gouvernement efficace fut un élément critique, car il fut capable de résoudre les problèmes de sécurité tout en élaborant rapidement un cadre de politique raisonnable. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés fut chargé de la coordination globale de l’aide, et la présence dans la région de 20 organisations non gouvernementales d’aide (ONG) lui facilita considérablement la tâche[7]. Le coordonnateur du HCR dans la région a déclaré par la suite que «la coopération entre le HCR et les ONG dans cette situation d’urgence était presque parfaite. Nous avions l’énorme avantage d’être déjà sur place, tout comme les ONG, pour les accueillir. Nous avions travaillé ensemble sur un projet pour les réfugiés du Burundi et nous nous connaissions bien[8]

 

19.7.         Mais la Tanzanie devait subir plusieurs autres invasions pacifiques. Vers la fin du génocide, 300 000 autres Rwandais s’y réfugièrent et la plupart des camps reproduisaient les structures sociales qu’ils venaient de quitter, et sous le contrôle des mêmes chefs génocidaires[9]. Les miliciens étaient en liberté et pouvaient se livrer à des intimidations et à des meurtres à volonté. En mars, à cause de l’agitation au Burundi, 40 000 personnes cherchèrent à fuir en Tanzanie, qui cette fois en refoula la moitié, ferma la frontière et annonça son intention de rapatrier tous les réfugiés[10]. Les problèmes créés par ces afflux de réfugiés furent énormes, et la communauté internationale n’arrivait pas à fournir l’aide matérielle qui faisait cruellement défaut, alors que la Tanzanie n’était pas plus à l’origine de la crise que les pays des autres continents. Du point de vue de la Tanzanie, sa politique exemplaire de «portes ouvertes» destinée à offrir une aide temporaire aux réfugiés en fuite était en train de transformer le territoire en zone de trop-plein pour les conflits de ses voisins. Par sa position géographique, elle se retrouvait chargée d’un énorme fardeau que le reste du monde ne semblait pas prêt à partager[11].

 

19.8.         Le pays ne devait donc pas tarder à statuer qu’il ne pouvait plus assumer seul cette responsabilité. En 1996, la Tanzanie instaura une politique de rapatriement forcé de tous les réfugiés rwandais sauf s’ils pouvaient faire la preuve que leur vie était en danger s’ils retournaient dans leur pays[12]. À la fin de l’année, près de 475 000 réfugiés étaient retournés au Rwanda[13]. Cette décision de la Tanzanie fut critiquée par les organisations des droits de l’homme, mais appuyée par le HCR. Les dirigeants tanzaniens ont toujours essayé depuis de faire comprendre à la communauté internationale la position ingrate de pays comme la Tanzanie elle-même, assez malheureuse de se trouver en ligne de front. Mais la volonté de partager ces fardeaux est complètement absente.

 

Le rôle des médias

 

19.9.         La situation en Tanzanie était néanmoins un modèle en comparaison avec le désastre zaïrois qui fit de la situation de ce dernier un don providentiel pour les caméras des télévisions. Comme d’habitude, ils purent ignorer les complexités et sortir avec une irrésistible histoire d’intérêt humain. La vérité est que nul n’était préparé à s’émouvoir du sort de cette cohue humaine qui s’était produite à la frontière entre le Rwanda et le Zaïre.

 

19.10.      L’autorité du gouvernement central était partout remise en question; dans l’est du pays, la région autour du lac Kivu était au bord de l’effondrement. Seules quelques ONG étaient présentes et elles furent complètement prises au dépourvu, tout comme le HCR d’ailleurs. Leur plan d’intervention prévoyait l’arrivée de 50 000 réfugiés[14]. En deux jours, il avait fallu en accueillir cinq fois plus en Tanzanie. Pourtant, le HCR ne se servit pas de cette expérience pour modifier ses préparatifs, pas même après avoir participé à un exercice de planification coordonné par l’ONU qui signalait l’éventualité d’un déplacement massif de population venant du nord-ouest du Rwanda et qui franchirait la frontière à Goma au nord du Kivu[15]. C’est ainsi que l’exode de Goma s’est transformé en débâcle infernale. Les quelques ressources furent rapidement épuisées. Les rives du lac Kivu, en lave volcanique pratiquement impénétrable, étaient loin d’être hospitalières. Outre le manque de nourriture et de médicaments, des problèmes énormes étaient posés par l’insuffisance des latrines, par le manque d’abris d’urgence et d’eau non contaminée. Au bout d’une semaine, on comptait 600 décès par jour, 3 000 après deux semaines et, un mois après leur arrivée dans les camps de Goma, 50 000 réfugiés étaient morts, dont 30 000 de choléra[16].

 

19.11.      Devant ce spectacle de cauchemar qu’il n’avait rien fait pour empêcher, le reste du monde trouva tous les moyens imaginables de composer avec la crise. Les médias furent les premiers à s’en emparer et à répéter «l’effet CNN» qui venait de se produire au Rwanda. Les réfugiés du Kivu devinrent la cible rêvée des super-réseaux de télévision occidentaux. Les téléspectateurs du monde entier qui savaient à peine qu’un génocide ou une guerre venait d’avoir lieu en découvraient maintenant les autres victimes, les survivants, comme les médias les décrivaient, d’une autre explosion aveugle de violence entre des tribus africaines. Comme le montre une étude du rôle de la télévision américaine durant cette période au Rwanda[17], ceci allait de pair avec la politique des médias de masse. La plupart des correspondants et producteurs de télévision américains ignoraient tout du Rwanda lorsque les événements se produisirent dans les jours qui suivirent l’attentat de l’avion d’Habyarimana. Ils ne se faisaient aucune idée du passé du pays avant le 6 avril et se souciaient peu d’en savoir davantage.[18]

 

19.12.      Dans ce genre de situation, les choses se passent toujours à peu près de la même manière partout dans le monde, comme le montre une étude de Human Rights Watch sur les conflits communaux dans dix secteurs différents[19]. La plupart des journalistes se retrouvent généralement dans les mêmes bars où circulent les derniers potins et les dernières rumeurs qui deviennent ensuite les gros titres de la journée. Au Rwanda, un racisme implicite ne tarda pas à se faire sentir dans les reportages et les journalistes cherchèrent à présenter la crise comme la simple résurgence d’anciennes querelles ethniques entre Africains[20]. Le Rwanda n’était qu’un autre exemple de massacres entre «tribus» africaines, notion scandaleusement simpliste, bonne pour une trame sonore efficace de dix secondes. Il se trouve que le Rwanda n’était rien de plus sérieux qu’un cas d’Africains tuant d’autres Africains, notion coïncidant précisément avec la propagande ethnique des génocidaires et leur campagne systématique de désinformation en vue de masquer la réalité du génocide[21].

 

19.13.      Des universitaires ont préparé un graphe révélateur des reportages télévisés par les réseaux américains[22]. Avant le 6 avril, il n’y avait pratiquement rien. Les Américains se sont lancés dans le sujet sans presque rien connaître du contexte. En avril, en mai et en juin, les reportages n’étaient pas très nombreux et leur analyse était simpliste. C’est en juillet que la couverture médiatique explosa dans un esprit de sensationnalisme et les événements rwandais devinrent chaque jour le sujet vedette des nouvelles télévisées. Au mois d’août, la couverture médiatique ralentit peu à peu jusqu’à disparaître définitivement. Et encore faut-il préciser que les reportages de juillet ne portaient pas sur le génocide ni même sur la guerre, sauf en guise de vague contexte pour expliquer la famine, les souffrances, les épidémies de choléra dont souffraient les réfugiés de l’est du Zaïre — sujets parfaits pour les caméras de télévision et pour les journalistes mal informés qui les couvraient. Au cours du processus, le fait que le génocide a été l’un des événements les plus sinistres de notre époque n’a pratiquement pas été soulevé.

 

19.14.      Il semble que ce genre de désinformation par les médias soit assez souvent bien accueillie par la communauté internationale; en effet, si le conflit est considéré inévitable, ou impossible à maîtriser, une intervention extérieure n’a pas de sens. Et c’était bien le cas. Pour les États-Unis, par exemple, les conséquences politiques du rôle des médias avaient été parfaitement évidentes et absolument tragiques pour les Tutsi du Rwanda. L’administration Clinton put facilement mettre en application la Directive présidentielle 25 qui limitait fortement les futures interventions américaines dans les crises étrangères, à commencer par le Rwanda. Mais les nombreux reportages télévisés sur les réfugiés du Kivu — l’effet CNN dans toute sa splendeur — poussèrent Clinton à déployer les considérables ressources du Pentagone dans ce que l’armée a appelé une opération «de distribution de vivres et d’eau» dans l’est du Zaïre[23] .

 

19.15.      Un haut fonctionnaire de l’administration a décrit par la suite comment fonctionnait le «facteur CNN». Soudain, les multiples horreurs de Goma «ont été diffusées à l’heure du dîner dans tous [...] les États-Unis, ce qui a provoqué presque immédiatement la réaction outrée du public et les gens ont commencé à contacter leurs députés au Congrès lequel à son tour a contacté la Maison Blanche et le Département d’État pour demander une intervention. Deux semaines auparavant, le même Congrès s’était félicité de la non-intervention des États-Unis dans une autre aventure africaine suite au traumatisme somalien. Mais après que CNN et d’autres médias eurent commencé à décrire ce désastre à Goma et que le public eut fait pression sur le Congrès, le gouvernement des États-Unis fut obligé d’intervenir[24]

 

19.16.      Il fallut aux Américains presque deux mois pour fournir les véhicules promis pour la MINUAR II, véhicules qui en fait n’arrivèrent pas au Rwanda avant la fin du conflit[25]. Mais dès que la Maison Blanche ordonna au Pentagone d’aider les réfugiés du Kivu, les troupes américaines furent déployées sur le terrain dans les trois ou quatre jours[26]. La formule était simple : le monde laisse les massacres avoir lieu puis essaie de résoudre du mieux qu’il peut certaines des conséquences inévitables et surtout visibles.

 

19.17.      Cette réaction ne fut en aucun cas limitée aux États-Unis. Au contraire, les images de camps sordides de réfugiés fréquemment montrées à la télévision réussirent à susciter de la part de la communauté internationale des préoccupations et un sentiment de culpabilité que le génocide n’avait pas réussi à éveiller. D’avril à décembre, elle réagit en envoyant près de 1,4 milliard de dollars, dont la moitié provenait de l’Union Européenne et des États-Unis[27]. Les fonds qui n’avaient pu être débloqués pour le maintien de la paix furent généreusement mis à la disposition des réfugiés. Les fonds qui n’étaient pas disponibles pour la reconstruction du Rwanda l’étaient pour les camps de l’est du Zaïre contrôlés par les génocidaires; les deux tiers environ de tous les fonds d’aide ont été versés hors du Rwanda et seulement 10 pour cent de ces fonds ont servi à la reconstruction. La crise des réfugiés faisait elle-même l’objet de ce déséquilibre; vers le milieu de l’année 1995, l’aide versée aux réfugiés à l’extérieur du pays était 20 fois plus élevée que l’aide apportée à l’énorme tâche de réintégration des réfugiés au Rwanda[28]. La communauté internationale se contenta de répondre à une urgence humanitaire unidimensionnelle (tout au moins tant qu’elle était sous l’objectif des caméras de télévision). Mais il était plus facile de fermer les yeux sur l’ampleur, la complexité et les multiples aspects des situations d’urgence des réfugiés du Kivu et de la reconstruction du Rwanda.

 

Les organismes d’aide au Zaïre

 

19.18.      De tous les coins du globe, le personnel humanitaire afflua dans les provinces du Kivu. Une centaine d’ONG différentes étaient présentes à Goma et au nord du Kivu au plus gros de l’intervention pour faire face à l’afflux de réfugiés[29]. Nous ne doutons pas qu’un nombre important de travailleurs de l’aide aient été motivés par une authentique préoccupation envers les réfugiés. De nombreuses ONG ont fait un travail extrêmement utile et impressionnant, et un bon nombre ont travaillé en étroite coopération entre elles. Nul doute qu’elles ont secouru un nombre incalculable de réfugiés.

 

19.19.      Mais cette histoire avait un autre côté moins positif. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’y avait pas plus de «communauté des ONG» que de «communauté internationale». Ce que les événements du Kivu ont montré, c’est qu’il existe en fait de multiples organismes et groupes individuels dont la plupart ont eu sur les lieux un comportement totalement opposé à leur système de valeurs ostentatoire et à la rhétorique dont ils usaient pendant les campagnes de financement[30].

 

19.20.      Pendant que certaines ONG travaillaient en étroite collaboration comme nous venons de le dire, dans de nombreux cas cela n’était pas vrai. La coordination et la coopération entre les ONG étaient minimales et elles le demeurèrent jusqu’à la fin, créant une concurrence pour l’utilisation des ressources locales comme l’hébergement, les espaces de bureau et l’équipement. Ceci eut un effet inflationniste sur le coût des opérations et sur le coût de la vie des Zaïrois de ces régions. Certaines ONG n’avaient aucunement le droit d’être là, leur personnel étant insuffisamment formé ou équipé pour la tâche à remplir. Certaines qui avaient entrepris de couvrir un secteur ou un besoin particulier ont lamentablement échoué. D’autres refusaient toute coordination, comme si des étrangers avaient le droit d’opérer sans contrainte sur le sol africain. Certaines n’étaient là que parce que ce genre d’opération avait une valeur publicitaire inestimable pour les campagnes de financement. Les ONG étrangères ont probablement réussi à recueillir 500 millions de dollars auprès du grand public, ce qui conférait aux réfugiés rwandais un grand attrait commercial. Elles se faisaient une concurrence intense pour attirer l’attention — le meilleur moyen d’exploiter un désastre et d’attirer davantage de fonds — et pas forcément dans l’intérêt des réfugiés[31].

 

19.21.      Par la terreur et l’intimidation, les ex-FAR et les milices contrôlaient les camps de l’est du Zaïre et détournaient ainsi efficacement la distribution d’une bonne partie de l’aide humanitaire. Les réfugiés qui voulaient rentrer au Rwanda étaient ainsi quasiment pris en otages. Ce fait était largement connu, tout comme la détermination des dirigeants extrémistes Hutu à retourner au pouvoir au Rwanda. Mais ceci n’empêcha pas la plupart des ONG de travailler main dans la main avec eux. De même, les tactiques des dirigeants extrémistes Hutu étaient largement connues : ils avaient l’habitude de grossir les nombres des réfugiés dans les camps pour recevoir plus de rations, monopoliser la part qu’ils voulaient et vendre le reste pour financer d’autres opérations politiques ou militaires[32]. On savait tout cela, mais la plupart des organismes d’aide pensaient qu’ils n’avaient pas le choix[33]. Plusieurs songèrent sérieusement à se retirer complètement mais, à l’instar du HCR, arrivèrent à la conclusion que leur mandat «et l’impératif humanitaire de s’occuper de la majorité de civils vulnérables et dans le besoin, femmes et enfants, [ont] rendu le retrait impossible[34].» Le dilemme était inévitable : il fallait soit jouer le jeu des extrémistes Hutu, soit abandonner d’innocents civils à leur sort — une décision déchirante que nous ne sous-estimons pas.

 

19.22.      Comme résultat, de nombreuses ONG ont dans la pratique été au service des ex-FAR et des milices dont certains éléments avaient commis des crimes contre l’humanité et de génocide. En pratique, elles dépendaient des militaires contrôlant des camps pour remplir leur mission humanitaire — si c’est possible de réconcilier ces deux concepts. Certaines ont livré de la nourriture dans des camps militaires, sous prétexte que l’aide humanitaire ne prend pas parti. Quelques-uns ont embauché des criminels de guerre notoires comme assistants et ont veillé à ce que leurs familles reçoivent de la nourriture et des soins de santé. Même un an plus tard, peu de choses avaient changé et une ONG américaine déclarait : «Trop nombreuses sont les ONG internationales à Goma [...] qui continuent d’employer des Rwandais fortement soupçonnés d’avoir participé à [...] des massacres [...] Dans bien des cas, les participants au génocide sont bien connus et facilement identifiés[35].» Tout ceci contribua malheureusement à détourner l’attention et à réduire les ressources disponibles pour la reconstruction du Rwanda. Ses besoins immenses furent relégués au second plan, derrière les souffrances dans les camps, plus photogéniques, et derrière la multitude des réfugiés, dont 10 pour cent n’étaient pas du tout réfugiés, mais des criminels de guerre qui souffraient seulement de n’avoir pas pu massacrer davantage de Tutsi[36]. Comme l’estimait le Représentant spécial du Secrétaire général pour le Rwanda, c’était là un facteur tout particulièrement irritant pour le FPR; aux yeux du gouvernement, «le monde ne faisait rien» pendant que l’aide humanitaire allait aux génocidaires dans les camps où l’on se réarmait et à partir desquels on commettait des actes de sabotage à une échelle de plus en plus grande au Rwanda[37].

 

19.23.      Il est important de souligner qu’au moins certaines ONG, scandalisées par les déprédations du Hutu Power et embarrassées par leur propre complicité involontaire, ont effectivement essayé de résoudre leur dilemme. Quinze ONG importantes du nord-Kivu se sont regroupées pour avertir le HCR qu’elles allaient se retirer des camps si des mesures immédiates et décisives n’étaient pas prises pour protéger les réfugiés et le personnel d’intervention[38]. Dans une déclaration commune, ces organismes insistaient sur le fait que ni eux ni le HCR ne pouvaient remplir leur mandat qui était de protéger et d’aider les réfugiés, compte tenu des circonstances. Comme ils le faisaient remarquer, lorsque des travailleurs de l’Aide essayaient d’intervenir au nom des victimes de pratiques discriminatoires, leur propre vie était menacée, menace que ces travailleurs prenaient tous très au sérieux. Malheureusement, cette action commune resta une action isolée et eut peu d’effet. Elle n’entraîna pas de meilleure coordination entre les ONG et, le HCR n’ayant pas fait cause commune avec les 15 organismes, la plupart d’entre eux reprirent leurs activités. Seule l’organisation Médecins Sans Frontières finit par se retirer, déclarant qu’elle faisait plus de mal en venant en aide aux génocidaires qu’en apportant de l’aide aux vrais réfugiés[39].

 

19.24.      Les activités des ONG dans l’est du Zaïre durant cette période ont soulevé d’importantes questions. Pourquoi un si grand nombre d’entre elles ont choisi de travailler là plutôt qu’au Rwanda? Pourquoi ont-elles continué de faire un travail dont elles savaient qu’il était moralement douteux? Pourquoi les médias ont-ils laissé si souvent certains porte-parole des ONG faire des déclarations sur des situations auxquelles il était évident qu’ils ne comprenaient pas grand-chose? Comme il est dit en conclusion d’un rapport publié en 1996 sur l’évaluation de l’aide d’urgence au Rwanda, une bonne partie de la réponse doit se trouver dans la position institutionnelle des ONG qui se trouvent en concurrence lors des campagnes de financement. Dès qu’une catastrophe est portée à l’attention internationale par les médias de masse, toutes les ONG doivent montrer qu’elles interviennent, même si l’intervention est mal orientée ou objectivement de faible priorité, faute de quoi elles risquent de perdre leur crédibilité auprès des donateurs. Pour les ONG, il s’agit, comme l’a admis avec candeur un travailleur de l’Aide à Goma, «d’être sur place ou de mourir» et pour les organismes habiles, il s’agit maintenant «d’être sur place et de se faire voir»[40]. Une fois sur place, les impératifs des relations publiques prennent le dessus : il est nécessaire de faire montrer à la fois l’ampleur du désastre et l’efficacité de leur propre contribution. Inutile de dire que, parfois, il devient difficile de résister à la tentation de grossir ces deux aspects.

 

La résurrection du mouvement extrémiste Hutu au Zaïre

 

19.25.      Il faut souligner que le rôle des leaders du Hutu Power dans les camps était loin d’être clandestin. Leurs activités étaient de notoriété publique car ils parlaient publiquement de leurs plans et se livraient ouvertement à leurs actes terroristes. «Non découragés par la crainte d’être poursuivis, ils accordaient avec audace des audiences aux journalistes, au personnel des Nations Unies et aux représentants d’organisations non gouvernementales (ONG) dans les camps et les villes de l’est du Zaïre, dans la capitale zaïroise Kinshasa et à Nairobi pour justifier leurs actes.[41]» Les ex FAR recevaient des cargaisons d’armes dans les camps[42], organisaient des exercices militaires, recrutaient des combattants et (selon les termes utilisés dans des documents trouvés par la suite dans l’un des camps) se préparaient pour une «victoire finale» et une solution définitive aux antagonismes Hutu-Tutsi. Les génocidaires «déclarèrent ouvertement leur intention de retourner au Rwanda et [...] de tuer tous les Tutsi qui les en empêcheraient»  et comme le maître à penser du génocide,et comme le Colonel Théoneste Bagosora, l’un des maître à penser, le dit dans un entretien avec un journaliste, en novembre, d’entreprendre «une guerre longue et meurtrière jusqu’à ce qu’on viennent à bout de la minorité Tutsi et qu’elle soit mise e le pays soit complètemen hors du pays débarrassé de la minorité tutsi[43]

 

19.26.      Les camps abritaient alors des leaders politiques du Hutu Power, des anciens membres des FAR et des milices Interahamwe. Les estimations pour chaque catégorie varient largement d’une autorité reconnue à l’autre et nous ne sommes pas en mesure de les faire concorder. Il semble qu’on aurait compté entre 50 et 230 dirigeants politiques et probablement près de 70 000 soldats et miliciens. Quels que soient les calculs, c’était une force énorme[44].

 

19.27.      Ces éléments n’étaient pas d’authentiques réfugiés selon les définitions courantes du terme. En vertu du droit international et de la Convention de l’OUA, un réfugié ne peut pas, par définition, avoir recours à la violence[45]. Ceux qui sont coupables de crimes contre l’humanité ne peuvent pas non plus être considérés comme des réfugiés ni même être reconnus d’une manière quasi-formelle comme des soldats-réfugiés — un concept plutôt exalté et moralement ambigu; les organismes humanitaires ne comprennent pas dans leur définition de réfugié ceux qui prennent les armes contre le régime qu’ils ont fui (bien qu’ils soient souvent au coeur de la solution des problèmes des réfugiés)[46]. Malgré ces considérations, l’ONU, les ONG internationales, la plupart des pays occidentaux et la plupart des médias ont toutefois à multiples reprises qualifié ces installations de camps ordinaires de réfugiés.

 

19.28.      Il était en réalité impossible, même pour les moins informées des ONG, de ne pas connaître la vérité à propos des camps : ils représentaient un véritable État parallèle à la frontière du Rwanda. Dès le 3 août, deux semaines seulement après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, le Secrétaire général faisait observer dans un rapport : «Nous savons que des nombres considérables d’anciennes forces du gouvernement rwandais et de miliciens, ainsi que des éléments extrémistes soupçonnés d’avoir participé aux massacres des opposants Hutu et des sympathisants du FPR, se sont mélangés aux réfugiés au Zaïre et qu’ils essaient d’empêcher leur retour[47].» Le même mois, un peu plus tard, un responsable du HCR déclarait : «Nous sommes pratiquement en guerre dans les camps[48]

 

19.29.      En octobre, dirigés par le Haut Commissaire pour les réfugiés des Nations Unies, Sadako Ogata, qui avait vite compris qu’il fallait sortir les éléments armés des camps, des agents supérieurs du HCR commencèrent à prévenir le public de toute l’urgence des risques encourus si la situation était maintenue telle quelle[49]. En décembre, un rapport de l’ONU indiquait que «d’anciens soldats et miliciens ont pris le contrôle absolu des camps [...] Ils ont décidé d’arrêter, au besoin par la force, le retour des réfugiés au Rwanda [...] Il semble maintenant que ces éléments soient en train de préparer une invasion armée du Rwanda et qu’ils accumulent et vendent l’aide alimentaire distribuée par les organismes de charité [sic], et ce afin de préparer cette invasion[50] Des observateurs ont rapporté qu’il était «fréquent de voir à l’entrée de chaque camp […] une berline Mercedes, immatriculée au Rwanda, de laquelle des hommes portant complets foncés et verres fumés distribuaient des liasses de billets à des jeunes voyous vivant dans les camps[51]». Ceux qui n’étaient pas d’accord étaient tout simplement tués, le moyen le plus sûr de dissuader le retour au Rwanda.

 

19.30.      Les chefs génocidaires avaient facilement accès aux médias internationaux qui les présentaient effectivement comme la voix authentique du peuple Hutu[52]. Ils n’ont jamais montré de remords pour leurs actes passés et ils n’ont jamais non plus caché leurs projets. Ils proclamaient ouvertement leur intention d’attaquer le Rwanda. En novembre, à peine quelques mois après le génocide, le puissant colonel Théoneste Bagosora déclara aux gens qui l’interrogeaient que les exilés avaient promis «de déclarer une guerre qui serait longue et meurtrière jusqu’à ce que le pays soit complètement débarrassé de la minorité Tutsi[53]

 

19.31.      À l’intérieur des camps, la campagne de propagande anti-Tutsi qui avait commencé avec l’invasion du FPR en 1990 se poursuivit avec la même intensité.

 

19.32.      «Les occupants des camps ont été endoctrinés par un discours génocidaire et une histoire réécrite du Rwanda. À la fin de l’année 1996, on a retrouvé au camp de Mugunga [après la fuite des Hutu] des documents de propagande qui faisaient état d’une répression incessante exercée par les Tutsi contre les Hutu. Ces documents appelaient à une juste guerre de libération contre les oppresseurs et faisaient porter toute la responsabilité de ce qui était arrivé au FPR dominé par les Tutsi[54]

 

19.33.      À la fin du mois de décembre, le Président et le Premier ministre sous le génocide, Théodore Sindikubwabo et Jean Kambanda proclamèrent publiquement un nouveau gouvernement en exil au Zaïre et appelèrent à la préparation d’une relance de la guerre. (Kambanda marqua quelques années plus tard l’histoire mondiale lorsqu’il devint la première personne à plaider coupable pour le crime de génocide.) Soulignons ce que le FPR n’a pas manqué de remarquer à l’époque : c’étaient ces hommes que la communauté internationale voulait inclure dans les négociations pour un nouveau «gouvernement élargi».

 

Zaïre : l’échec du désarmement

 

19.34.      Dans le cadre de l’Opération Turquoise organisée par la France et fortement controversée, un nombre important des membres du Hutu Power furent autorisés à traverser la frontière depuis la zone de sécurité française vers le sud-ouest du Rwanda, souvent en emportant toutes leurs armes; les conséquences étaient à tout le moins prévisibles[55].» Les camps de réfugiés furent rapidement militarisés, la sécurité des vrais réfugiés fut rapidement compromise et les camps commencèrent à servir de point de départ pour des expéditions visant des Tutsi de l’autre côté de la frontière au Rwanda. En réaction, le FPR, les gouvernements voisins et l’OUA demandèrent le rapatriement urgent de tous les réfugiés légitimes et la séparation immédiate et le désarmement des éléments armés qui se trouvaient parmi les réfugiés. L’OUA exerça de fortes pressions en faveur de ces objectifs, en particulier le besoin urgent de séparer et de désarmer les tueurs[56].

 

19.35.      En septembre 1994 eurent lieu à Arusha, en Tanzanie, des réunions entre l’OUA et les dirigeants régionaux, auxquelles assistaient le Secrétaire d’État américain Warren Christopher, puis à Bujumbura, au Burundi, au début de 1995, puis au Caire sous les auspices de l’ancien Président des États-Unis Jimmy Carter, avec l’Archevêque Desmond Tutu et les anciens chefs d’État Julius Nyerere de Tanzanie et le général Amadou Toumani Toure du Mali, puis à nouveau à Tunis. La position des Africains était claire et cohérente, mais elle dépendait néanmoins pour son exécution de ressources provenant de l’ONU et de la communauté internationale. Mais cette position était largement ignorée et ces ressources ne furent pas offertes.

 

19.36.      Les Nations Unies avaient pris la situation en main dans les camps mais refusèrent à la fois le rapatriement et la séparation. D’après Boutros-Ghali, sur les 60 États contactés pour contribuer à une force de sécurité dans l’est du Zaïre, un seul a répondu positivement. En conséquence, le Conseil de sécurité, avec le concours du Secrétaire général, décida que les problèmes de sécurité dans les camps devaient être placés sous la responsabilité du HCR[57]. En ce qui concerne le rapatriement, le HCR, malgré son accord de principe avec le retour immédiat, décida qu’un tel déplacement n’était pas réaliste si rapidement après la guerre[58]. Ce fut ce deuxième point qui fut de loin le plus controversé.

 

19.37.      En effet, le Conseil de sécurité abandonnait ainsi le sort des camps, pour ne pas dire de la région tout entière, au mouvement extrémiste Hutu, une décision que nous avons du mal à comprendre. Le mandat du HCR précise que ses activités doivent être de nature humanitaire et non pas politique et qu’il n’a en aucun cas la capacité d’agir hors de ce mandat. Pour le HCR, il était littéralement impossible d’intervenir pour désarmer les milices par la force ou pour les séparer des réfugiés et aucune tentative dans ce sens n’a d’ailleurs été faite[59]. Les hauts fonctionnaires du HCR firent pression d’urgence auprès de plusieurs gouvernements, en insistant sur le besoin crucial de désarmer les tueurs et sur leur propre incapacité d’agir dans ce sens, mais sans résultat. Le HCR finit par signer un accord inhabituel avec le gouvernement du Zaïre visant à fournir des «troupes d’élite» afin d’assurer la sécurité dans les camps. Même si le ministre zaïrois de la Défense les appela les «soldats d’Ogata», il reste que l’influence du HCR sur ces troupes était plus que limitée. Alors que le HCR les employait principalement pour cette raison, les hommes refusèrent de désarmer les «réfugiés-guerriers» et, comme on les payait le gros prix, leur corruption et leur brutalité finirent par devenir trop flagrantes pour qu’on les endure plus longtemps[60].

 

19.38.      Cependant, pour un organisme approprié, comme une opération bien équipée des Nations Unies sur le terrain en faveur des droits de l’homme, la tâche n’était pas insurmontable. On dira plus tard pour se justifier que l’opération était simplement trop risquée et qu’elle aurait fait de nombreuses victimes. Mais les observateurs qui avaient étudié la situation et qui connaissaient bien les camps estimaient qu’il était possible de séparer sans affrontement majeur les dirigeants politiques, identifiables, et les soldats en uniforme[61]. Quant aux miliciens, qui souvent n’étaient pas identifiables en tant que tels, ils opéraient sous les ordres de leurs supérieurs et si la chaîne de commandement avait été brisée au sommet, ils auraient perdu une grande part de leur efficacité. Compte tenu des conséquences prévisibles si l’on ne désarmait pas cette force, il était au moins logique d’essayer.

 

19.39.      En résumé, une fois encore suite à un choix politique délibéré de la communauté internationale, les camps restèrent sous le contrôle des tueurs armés à qui ils servaient de bases pour des raids au Rwanda voisin, ce qui contribua à alourdir considérablement le fardeau déjà écrasant du FPR.

 

19.40.      Pourquoi les dirigeants des plus grandes puissances mondiales ont-ils laissé s’envenimer cette terrible situation? Pourquoi ont-ils refusé d’insister pour que les génocidaires soient effectivement désarmés et séparés? Nos recherches indiquent trois raisons. Premièrement, ces opérations auraient coûté plus que les pays occidentaux n’étaient prêts à envisager. Deuxièmement, toute action militaire aurait été dangereuse; peu d’États étaient prêts à accepter de faire de nombreuses victimes pour une opération dont l’intérêt était pour eux, comme toujours, marginal. D’ailleurs, après avoir consulté 60 pays qui auraient pu mettre des troupes à contribution, le Secrétaire général mentionnait au début de 1995 qu’un seul de ces pays avait formellement offert une unité[62].

 

19.41.      Troisièmement, dans un revirement vraiment surréaliste, de nombreuses ONG dans les Kivus craignaient que le rapatriement des réfugiés au Rwanda ne compromette leurs propres intérêts. Les ONG jouissaient en effet à cette occasion d’une influence exceptionnelle par leur présence sur le terrain et leur compréhension des réalités de la situation. Cette perception de leur rôle était tout au moins exagérée, pour ne pas dire mythique. Comme on l’a dit sans détour à un universitaire, «des travailleurs de l’Aide sans expérience [...] étaient traités comme des experts par des journalistes encore plus ignorants qui avaient été parachutés pour la circonstance[63].» En réalité, les astucieux travailleurs de l’Aide avaient leur propre salade à vendre. Plusieurs d’entre eux étaient trop heureux d’exploiter ce moment pour se faire valoir. L’aide humanitaire aux réfugiés était devenue pour eux une activité lucrative et les reportages télévisés montrant les terribles conditions dans lesquelles vivaient les réfugiés étaient faits sur mesure pour faciliter les campagnes de financement dans les pays riches.

 

19.42.      Les ONG étaient beaucoup moins présentes au Rwanda que dans les Kivus, mais la plupart avaient bien l’intention de s’y rendre car c’était là une occasion rêvée d’améliorer leur réputation pour leurs collectes de fonds. Près de 154 ONG se manifestèrent, pratiquement sans coordination entre elles et sans se préoccuper des priorités du nouveau gouvernement[64]. La plupart d’entre elles ne semblaient pas saisir la situation dans laquelle elles s’étaient engagées. Selon un responsable de longue date de l’aide humanitaire, «les ONG ont envoyé ici des centaines d’enfants sans expérience qui ne savent rien du Rwanda et, ce qui est pire, qui ne sont même pas intéressés[65].» Le FPR, qui avait à peine de quoi se procurer les moindres fournitures, était furieux de voir ces jeunes Occidentaux désordonnés, ambitieux et souvent peu serviables sillonner Kigali dans de coûteux véhicules à quatre roues motrices et accaparer les espaces de bureaux et l’équipement[66]. Un an plus tard, lassé de leur manque de coopération, le gouvernement expulsa 38 ONG et suspendit les activités de 18 autres[67].

 

19.43.      Les dirigeants du Hutu Power s’opposaient eux aussi au retour des réfugiés et n’hésitaient pas à assassiner ou tout au moins à intimider ceux qui n’étaient pas du même avis. Les réfugiés étaient devenus pour les génocidaires une monnaie d’échange et c’était précisément l’une des raisons pour lesquelles le nouveau gouvernement de Kigali demandait leur retour. En premier lieu, ils étaient une source de fonds pour les extrémistes Hutu par l’aide humanitaire qu’il recevaient. Deuxièmement, ils constituaient un formidable outil de propagande servant à montrer l’insensibilité du FPR que l’on accusait à tort de ne pas les autoriser à revenir. Troisièmement, ils jouaient un rôle tampon inestimable en empêchant l’arrestation ou le désarmement des conspirateurs. Dans l’ensemble, les camps étaient donc pour les radicaux Hutu un contexte idéal pour mettre en oeuvre leur plan à long terme, se réorganiser, se réarmer, rallier des sympathisants, envahir le Rwanda, restaurer le pouvoir Hutu et «terminer le travail».

 

Le réarmement du mouvement Hutu

 

19.44.      Malgré toutes les conséquences prévisibles, les réfugiés restèrent dans les camps, de même que les tueurs armés qui poursuivirent leurs raids au Rwanda. Ce n’était pas un secret. Devant l’intensification des activités militaires dans les camps et des activités d’infiltration et de sabotage au Rwanda, le Conseil de sécurité prit la décision d’établir une Commission internationale d’enquête sur les allégations de livraisons d’armes aux forces de l’ancien gouvernement[68].

 

19.45.      Créée en novembre 1995, près d’un an et demi après l’exode massif aux Kivus, la Commission publia trois rapports avant que ses travaux ne soient suspendus un an plus tard (pour être réactivés pendant six mois en 1998). Elle fit plusieurs recommandations pour la mise en oeuvre d’un embargo sur les armes et pour freiner l’entraînement militaire dans les camps. Aucune de ces recommandations n’a été appliquée. La constatation majeure n’était pourtant pas inattendue pour quiconque avait la moindre connaissance de la région et du commerce des armes. Mobutu avait appuyé sans faillir le gouvernement rwandais qui avait mené le pays au génocide et lui avait notamment fourni un soutien militaire; il continuait désormais d’appuyer ce même gouvernement en exil[69]. Le Human Rights Watch Arms Project venait d’ailleurs de publier un rapport dont les accusations avaient été confirmées par Amnistie Internationale et divers reportages télévisés de la BBC. Il était clair que Mobutu était complice des FAR[70].

 

19.46.      Dans un rapport daté de mars 1996, la Commission confirmait ses accusations : les camps faisaient l’objet d’un réarmement intensif; les ex FAR et les milices Interahamwe entraînaient de nouvelles recrues et l’armée zaïroise participait à ces activités. Le gouvernement du Zaïre déclara allégrement à la Commission qu’il avait fait sa propre enquête sur les allégations et avait constaté qu’elles étaient toutes fausses. Tous les autres pays sur lesquels portaient les accusations, la Belgique, la France, la Bulgarie, la Chine et l’Afrique du Sud, ont nié avoir procédé à des livraisons d’armes.

 

19.47.      La Commission se retrouva alors dans une situation impossible; manquant de ressources pour mener ses propres investigations, elle était obligée de demander l’aide des pays mêmes qu’elle accusait de rompre l’embargo sur les armes. Lorsque ces pays déclarèrent, comme le Zaïre, avoir effectué leurs propres investigations sans avoir pu trouver de preuves d’infraction, la Commission n’eut pas d’autre choix que de faire un rapport en conséquence[71]. Les États n’avaient pas à prendre la Commission au sérieux et agirent dans ce sens. Les Nations Unies se retrouvèrent donc affublées d’une piteuse image de faiblesse et d’incapacité à résister à ce qu’il convient d’appeler la culture mondiale d’impunité. Pourtant, les conclusions de la Commission glaçaient le sang. Elle attira l’attention sur le problème critique que pose la prolifération des armes. Car des armes de toutes sortes étaient en réalité disponibles partout et facilement. La plupart provenaient de pays non africains où l’industrie de l’armement représentait une importante source de revenu. Nous l’avons vu, rien n’était plus facile que de trouver des moyens licites et légitimes de faire entrer ces armes en Afrique. De plus, avec la fin de la guerre froide, de grandes quantités d’armes devenues inutiles étaient désormais disponibles à des prix ridiculement bas.

 

19.48.      Mais l’Afrique avait aussi ses propres sources de prolifération d’armes. En particulier, selon le président de la Commission Mahmoud Kassem, les mouvements de libération victorieux des décennies précédentes étaient à l’origine de cette prolifération; des centaines de millions d’armes provenant des guerres de libération au Mozambique, au Zimbabwe, en Angola et en Afrique du Sud étaient encore en circulation. Des armes provenaient également des divers groupes rebelles qui avaient été autrefois des soldats de gouvernements, entre autres des armées des Présidents Habyarimana et Mobutu. Cet état de choses est un autre défi majeur dans la recherche d’une solution pacifique aux conflits en Afrique.

 

19.49.      En septembre 1996, à la suite d’autres investigations, la Commission déposa un second rapport qui précisait le premier et concluait à nouveau qu’il existait des preuves abondantes et convaincantes que les ex FAR et les milices Interahamwe recevaient des armes malgré l’embargo du Conseil de sécurité et se livraient à un entraînement intensif au Zaïre et en Tanzanie en vue d’envahir le Rwanda. Un peu partout dans le monde, des collectes de fonds servaient à financer leurs activités, et le trafic de drogue faisait partie de leurs moyens de financement. La Commission avait également établi des liens entre ces rebelles rwandais et les insurgés anti-gouvernement et anti-Tutsi du Burundi. Enfin, le rapport apportait des preuves supplémentaires montrant que le Zaïre continuait de jouer un rôle central dans l’acheminement des livraisons d’armes et autorisait l’entraînement militaire des insurgés rwandais et burundais sur son territoire.

19.50.      La Commission présenta à nouveau ses recommandations, mais cette fois, il était trop tard. Ce qui était prévisible devait arriver. Le monde ayant refusé d’intervenir pour contrer la menace des camps, les prétendus opprimés décidèrent de prendre les devants comme ils en avaient si souvent donné l’avertissement. La régionalisation du conflit était imminente.

 

 

 

 



[1] Prunier, 312.

[2] Des Forges, 636.

[3] Millwood, Étude 3, 35.

[4] Prunier, 312.

[5] Africa Information Afrique (AIA), «Tanzania: What rights for refugees?», sur le site web gopher://csf.colorado.edu/00/Themati…/950807.tan.Who_Will_Help_Refigees%09%09%02, 7 août 1995.

[6] Dr Bonaventure Rutinwa, «The Aftermath».16.

[7] Millwood, Étude 3, 152.

[8] Bonaventure Rutinwa, «The Tanzanian Government’s Response to the Rwandan Emergency», Journal of Refugee Studies, 9, no 3 (septembre 1996).

[9] Voir le graphique sur la population réfugiée dans Millwood, Étude 3, 33.

[10] Rutinwa, «The Tanzanian Government’s».

[11] Ibid.

[12] Rutinwa, «The Aftermath», 37.

[13] Rutinwa, «The Tanzanian Government’s».

[14] Millwood, Étude 2, 46-48.

[15] Ibid.

[16] Ibid., 36.

[17] Ibid., Étude 2, 46-48.

[18] Voir Livingston et Eachus dans Adelman et al.

[19] «Playing the Communal Card: Communal Violence and Human Rights» (1995).

[20] African Rights, Death, Despair, 250-257 et Livingston and Eachus dans Adelman et al.

[21] Nik Gowing, «New Challenges and Problems for Information Management in Complex Emergencies: Ominous Lessons from the Great Lakes and Eastern Zaire in late 1996 and early 1997», document présenté à l’occasion d’une conférence intitulée «Dispatches from Disaster Zones: The Reporting of Humanitarian Emergencies», mai 1998.

[22] Millwood, Étude 2, 46-48.

[23] Livingston et Eachus, dans Adelman et al.

[24] Tony Marley, entrevue du Frontline.

[25] Millwood, Étude 2, 53.

[26] Ibid., Étude 3, 58.

[27] Ibid., 24.

[28] Ibid., Étude 4, 32.

[29] Ibid., Étude 3, 152.

[30] Andy Storey, «Non-Neutral Humanitarianism: NGOs and the Rwanda Crisis», Development in Crisis, 7, no 4 (1997) : 384-394.

[31] Anton Baaré, David Shearer et Peter Uvin, «The limits and scope for the use of development assistance incentives and disincentives for influencing conflict situations: Case Study: Rwanda», Groupe d’étude informel de l’OCDE/CAD sur les conflits, la paix et la coopération pour le développement (Paris : OECD/OCDE), septembre 1999, 11.

[32] Prunier, 314.

[33] African Rights, Death, Despair, 1092.

[34] Dennis McNamara, directeur, Division de la protection internationale, HCR, déclaration au U.S. House of Representatives Committee on International Relations, Sub-Committee on International Relations and Human Rights, audiences sur le thème «Rwanda: Genocide and the Continuing Cycle of Violence», 5 mai 1998.

[35] Cité dans Ibid., 267.

[36] Pour démontrer la situation des médias et des réfugiés, voir Millwood, Étude 3, 150.

[37] Joël Boutroue, «Missed Oportunities: The Role of the International community in the Return of the Rwandan refugees from Eastern Zaire», The Inter-University Committee on International migration, The Rosemary Rogers Working Paper Series, document de travail no 1, juin 1998, 25.

[38] Prunier, 313.

[39] African Rights, Death, Despair, 1091.

[40] Millwood, Étude 3, 152.

[41] Human Rights Watch Arms Project, «Rwanda/Zaire: Rearming with Impunity», mai 1995, 3 4.

[42] Voir «Rearming with Impunity» et Amnistie Internationale, «Rwanda: Arming the perpetrators of genocide», 1995.

[43] «Rearming with Impunity», 2-3.

[44] Kate Halvorsen, «Protection and Humanitarian Assistance in the Refugee Camps», dans Adelman et al., Path of a Genocide, 312.

[45] Howard Adelman, «The Role of Refugees in the Rwandan Genocide», 4 et 11.

[46] Ibid.

[47] Nations Unies, «Rapport du Secrétaire général sur la situation au Rwanda», 3 août 1994, S/1994/924, paragraphe 23.

[48] Ray Wilkinson, «Heart of Darkness», Refugee Magazine, 110 (hiver 1997), 5.

[49] Dennis McNamara.

[50] Africa News Report, 28 novembre 1994.

[51] Ray Wilkinson, 5.

[52] Gourevitch, We Wish to Inform You, 266.

[53] HRW, «Rearming with Impunity», 2-3

[54] Howard Adelman, «The Use and Abuse of Refugees in Zaire, April 1996- March 1997», dans Howard Adelman (éd.), Humanitarian Intervention: Zaire 1996-1997, à paraître, 6.

[55] Rutinwa, «The Aftermath».

[56] Amare Tekle, «The OAU: Conflict Prevention, Management and Resolution», dans Adelman et al., Path of a Genocide, 128.

[57] Deuxième rapport du Secrétaire général sur la sécurité dans les camps de réfugiés rwandais, indiquant que le déploiement d’une opération de maintien de la paix de l’ONU ne semblait pas réalisable, 25 janvier 1995, dans «The United Nations and Rwanda», 443.

[58] Millwood, Étude 4, 89.

[59] Voir Gourevitch, We Wish to Inform You, 268-269; Millwood, Étude 2, 60.

[60] Adelman, «Use and Abuse of Refugees», 10; Boutroue, 46-47.

[61] Adelman, «The Role of Refugees», 18; Boutroue, 42.

[62] Millwood, Étude 2, 60.

[63] Storey, «Non-Neutral Humanitarianism», 389.

[64] Prunier, 328.

[65] Storey, «Non-Neutral Humanitarianism», 389.

[66] Rudolph von Bernuth, «The Voluntary Agency Response and the Challenge of Coordination», Journal of Refugee Studies, 9, no 3 (septembre 1996) : 285.

[67] Ibid.

[68] Nations Unies, «Rapport de la Commission internationale d’enquête» (Rwanda) S/1996/195, 14 mars 1996.

[69] Prunier, 317 et 319.

[70] Arthur Klinghoffer, The International Dimension of Genocide in Rwanda (New York : New York University Press, 1998), 66.

[71] Nations Unies, S/1996/195, paragraphes 40-47.