CHAPITRE 1516

LE TRISTE SORT DES FEMMES ET DES ENFANTS

(du rapport de l'OUA)

 

16.1.          Les femmes et les enfants sont trop souvent les victimes oubliées de la guerre, et c’est pourquoi nous avons décidé de leur consacrer un chapitre de ce rapport. Après tout, les tueurs ne les ont pas épargnés durant le génocide; en fait, les assassins ont ciblé particulièrement les femmes Tutsi dans leur programme meurtrier soigneusement préparé. Elles furent violées, torturées, mutilées et assassinées. En bout de ligne, l’élimination des femmes était un élément central du plan de génocide : il fallait exterminer les femmes Tutsi pour les empêcher de donner naissance à la nouvelle génération Tutsi qui deviendrait le FPR de l’avenir. Enfants et bébés Tutsi devaient être éliminés avant qu’ils ne deviennent des adultes subversifs. Les génocidaires avaient la ferme intention de ne pas répéter l’erreur de leurs prédécesseurs qui, de 1959 à 1963, avaient laissé les femmes et les enfants survivre. Aux yeux des génocidaires, l’invasion du FPR, menée par les fils des exilés, était une conséquence directe de cette fâcheuse décision. Ils étaient déterminés à ne pas répéter cette erreur.

 

16.2.          La propagande du mouvement Hutu Power mettait régulièrement l’honnêteté des femmes Hutu en contraste avec la traîtrise des femmes Tutsi. Nous avons parlé plus tôt des «Dix commandements des Bahutu», l’un des tracts les plus populaires et les plus largement diffusés avant le génocide. Les trois premiers commandements dépeignaient directement les femmes Tutsi comme des tentatrices subversives à éviter à tout prix :

 

«1) Tout Hutu doit savoir que Umututsikazi où qu’elle soit travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent, est traître tout Hutu qui épouse une Umututsikazi ou qui fait d’une Umututsikazi sa concubine, qui fait d’une Umututsikazi sa secrétaire ou sa protégée.

 

2) Tout Hutu doit savoir que nos filles Bahutukazi sont plus dignes et plus conscientes dans leur rôle de femme, d’épouse et de mère de famille. Ne sont-elles pas jolies, bonnes secrétaires et plus honnêtes!

 

3) Bahutukazi, soyez vigilantes et ramenez vos maris, vos frères et vos fils à la raison.»

 

16.3.          En d’autres termes, les femmes étaient une arme secrète sexuelle utilisée par les dirigeants Tutsi avec cynisme pour séduire et affaiblir les hommes Hutu. Le journal extrémiste Kangura, qui publiait régulièrement des caricatures pornographiques représentant des femmes tutsiTutsi, expliqua : «Les Inkotanyi [membres du FPR] n’hésiteront pas à faire de leurs sœurs, de leurs femmes et de leurs mères des armes pour conquérir le Rwanda». La conclusion est fatale : les hommes Hutu ne seront en sûreté que lorsqu’il ne restera plus une seule femme Tutsi en vie.

 

16.4.          Le plan conçu pour éliminer les femmes Tutsi fut mis en œuvre avec un zèle horrifiant et une cruauté inimaginable. Plusieurs ouvrages ont été remplis avec ces récits dégoûtants. Pour comprendre le Rwanda après le génocide, il importe de ne pas entretenir d’illusions sur le sadisme de ceux qui l’ont perpétré d’une part, et sur les souffrances inimaginables des victimes d’autre part. Cela comprend les femmes Hutu. Comme le Rwanda est une société patrilinéaire, les enfants prennent l’ethnicité du père. Les femmes Hutu mariées à des hommes Tutsi ont parfois été forcées de tuer leurs enfants Tutsi pour prouver leur loyauté au mouvement Hutu Power. Les conséquences sur ces mères vont aussi au-delà de ce qu’on pourrait imaginer.

 

16.5.          Le degré de violence et le traumatisme général auquel furent soumis les femmes et les enfants au Rwanda furent à tous égards sans précédent. Les effets à long terme de cet aspect du génocide sont énormes et il est essentiel de leur trouver un remède pour assurer le rétablissement de la paix. Pour des millions de Hutu et de Tutsi, la cellule familiale — structure de base dans toutes les sociétés — a été détruite durant le génocide et les répercussions de cette situation sur la réconciliation et la reconstruction vont être énormes. Dans ce chapitre, nous nous pencherons sur l’impact du génocide sur les femmes et les enfants du Rwanda, nous présenterons certaines initiatives mises sur pied pour répondre à la situation et nous proposerons des priorités urgentes pour l’avenir.

 

LES FEMMES

 

16.6.          Du grand nombre d’expériences tragiques dont notre Groupe a reçu témoignage, rien n’a dépassé en intensité la rencontre que nous avons eue avec trois femmes qui ont pu échapper de justesse au génocide. Nous avions déjà parlé de cette rencontre dans l’introduction du présent rapport. La section qui suit est surtout inspirée par le souvenir de ces trois femmes qu’aucun de nous ne parviendra jamais à oublier.

 

 

Démographie

 

16.7.          Selon une source récente, «peu après la fin du génocide, il a été estimé que 70 pour cent de la population du Rwanda se composait de femmes, ce qui reflète le plus grand nombre d’hommes tués durant le génocide et le fait qu’une grande partie des membres des ex-FAR et des milices ont fui le pays. Ce chiffre est encore parfois cité aujourd’hui, bien qu’il soit dépassé. En raison du retour des réfugiés et en tenant compte de la diaspora, le chiffre aujourd’hui est plutôt de l’ordre de 54 pour cent; si nous considérons principalement la population économiquement active (en soustrayant les enfants et les femmes âgées), les données nous indiquent que les femmes comptent pour plus de 57 pour cent de la population. Cependant, même ce chiffre ne dit pas tout, puisque quelque 150 000 hommes sont dans l’armée ou en prison. Cela signifie que les femmes rwandaises doivent porter une plus grande part du fardeau des activités économiques et de reconstruction du pays[1]

 

16.8.          Ces chiffres placent les femmes au centre du développement économique et social futur du pays. La nature même de l’économie rwandaise accentue encore ce rôle. Parce que le Rwanda est à 95 pour cent rural, l’agriculture occupe de loin le premier rang de l’activité économique et les femmes assurent plus de 70 pour cent de la production agricole totale du pays[2]. Comme résultat, «les femmes sont les principaux agents de reconstruction et de changement aujourd’hui au Rwanda, et toute considération de l’avenir du pays doit prendre en compte les besoins différents des femmes et leur contribution à la reconstruction économique et sociale[3].» Cette réalité comporte des implications directes pour les politiques et les programmes du gouvernement rwandais, de même que pour les ONG nationales et internationales, les organisations d’aide bilatérale et internationale et les institutions financières internationales.

 

16.9.          Peu après la fin du génocide, la moitié des ménages restants étaient dirigés par des femmes. En 1999, 34 pour cent de tous les ménages comptaient encore une femme ou une personne mineure (habituellement une femme) à leur tête, une augmentation de 50 pour cent par rapport aux données comparables avant le génocide[4]. La grande majorité de ces femmes sont devenues veuves à la suite de la guerre ou du génocide. Le grand nombre de femmes chefs de famille est un autre des problèmes économiques et sociaux pressants du Rwanda. Dans plusieurs cas, les femmes chefs de famille et leurs personnes à charge se retrouvent en situation de détresse économique à cause du décès de l’homme qui assurait leur subsistance. Le Rwanda demeure un territoire extrêmement pauvre pour la grande partie de ses habitants, mais même à cet égard, les familles dirigées par une femme sont encore plus pauvres que celles dirigées par un homme[5].

 

16.10.      Peu après la fin du génocide, plus de 250 000 femmes se sont inscrites auprès du ministère de la Famille et des Femmes en développement. La plupart avaient perdu non seulement leur mari, mais aussi tous leurs biens. En 1996, ce sont plus de 400 000 veuves qui sollicitaient l’aide du gouvernement afin de retrouver leur autonomie financière[6]. Puisque les nouvelles lois rwandaises interdisent aux agences gouvernementales de demander l’appartenance ethnique, il n’est pas possible de savoir combien de ces femmes sont Tutsi et combien sont Hutu. De toute façon, l’appartenance ethnique n’a pas d’importance pour la réhabilitation; toutes ces femmes subissent au même degré la pauvreté et le désespoir.

 

Inégalité

 

16.11.      En vertu des lois non écrites de la coutume et de la tradition au Rwanda, les femmes ont toujours été des citoyennes de seconde classe, ce qui laisse les Rwandaises pauvres dans une situation pire encore que celles des hommes pauvres. Bien que la constitution rwandaise garantisse l’égalité juridique aux femmes, la discrimination fondée sur les pratiques traditionnelles continue de régir plusieurs domaines, dont l’héritage. Au moment du génocide, en vertu du droit coutumier, une femme ne pouvait hériter de biens à moins d’être nommément désignée comme bénéficiaire. Comme résultat, un grand nombre de veuves et de filles n’avaient aucun droit légal à la maison de leur mari ou de leur père décédé, pas plus qu’aux terres ou aux comptes bancaires de leurs parents.

 

16.12.      Après le génocide, une commission s’est penchée sur la situation et a émis plusieurs recommandations pour la corriger et, par la suite, le gouvernement a présenté un projet d’amendement au code civil qui permettrait enfin aux femmes de posséder des biens ou d’en hériter. Toutefois, la machine parlementaire avançait lentement et l’amendement n’a pas été adopté avant l’an 2000. Même maintenant, certains craignent que l’amendement ne soit mis de côté au profit d’un projet plus vaste de refonte des aspects du code civil régissant la propriété terrienne. Bien que la question globale des terres soit incontestablement importante pour les efforts visant l’atteinte d’une paix durable et la réconciliation nationale, il n’y a pas de raison que le fait d’assurer aux femmes le droit d’hériter terre et propriété ne devrait pas être incorporé dans toutes les lois de réforme foncière[7].

 

16.13.       Le gouvernement actuel s’est également engagé à adopter un plan d’action pour l’élimination systématique des autres formes de discrimination à l’endroit des femmes. Les exemples de ce genre de discrimination abondent. Le Code pénal, par exemple, prévoit une peine d’un an de prison pour les femmes trouvées coupables d’adultère, alors qu’un homme trouvé coupable du même crime sera condamné à une peine de un à six mois de prison, assortie — ou remplacée par — une faible amende[8]. Le Groupe espère fortement que les initiatives en vue d’éliminer ces écarts seront poursuivies parce que, comme nous l’avons noté auparavant, il est impossible d’assurer le succès de la transformation politique et sociale du Rwanda sans donner aux femmes, qui constituent la majorité de la population, les outils nécessaires pour refaire leur vie.

 

16.14.      Les développements que nous avons décrits ci-dessus reflètent l’amorce d’une transformation importante de la position traditionnelle et du statut de la femme dans la société rwandaise. Comme dans plusieurs autres sociétés, les Rwandaises ont traditionnellement eu un accès limité à la vie publique et économique de leur pays. Traditionnellement, la valeur d’une femme dans la société a toujours été reliée à son statut d’épouse et de mère, et la société a toujours attendu des femmes en général qu’elles adoptent une attitude soumise face à leur mari[9].

 

16.15.      Hamilton a décrit de quelle façon le statut affectait l’éducation et l’emploi : «En conséquence, l’éducation traditionnelle pour les filles ne passait pas par l’école, mais plutôt par l’apprentissage de son rôle d’épouse et de mère. Il n’y avait aucun incitatif à l’éducation des filles, parce que les gains économiques de leur travail passaient à une autre famille dès qu’elles se mariaient [...]. [Comme l’a dit un fonctionnaire,] ‘dans la culture rwandaise, la cuisine est l’école des filles’ [...] Les femmes adultes trouvent difficilement un emploi rémunéré parce qu’elles n’ont pas eu la chance de faire des études. Dans l’ensemble de la population, le taux d’analphabétisme chez les femmes est plus élevé que chez les hommes : 50,5 pour cent des femmes sont illettrées contre 43,6 pour cent des hommes. Dans la tranche de population de plus de 30 ans, l’écart est beaucoup plus élevé : 67,4 pour cent des femmes sont illettrées contre seulement 43,5 pour cent des hommes [...] Les femmes et les filles de moins de 30 ans ont bénéficié des changements culturels et sociaux qui ont permis à un plus grand nombre d’entre elles de fréquenter l’école[10]

 

16.16.      L’évolution sociale est toujours un processus évolutif et souvent lent, mais ce sont les circonstances qui déterminent leur vitesse. Puisque les femmes forment maintenant la majorité de la population adulte rwandaise, elles assument des responsabilités et des rôles nouveaux tout simplement parce qu’elles y sont obligées. Qui plus est, comme nous le verrons ci-dessous, il existe un effort concerté des groupes de femmes et du gouvernement pour répondre aux besoins des Rwandaises et les engager dans l’important processus de reconstruction et de réconciliation.

 

Viol

 

16.17.      Les Dix commandements des Bahutu ont été scrupuleusement respectés durant le génocide, avec des conséquences horribles pour les femmes. Il n’est pas étonnant, compte tenu de la difficulté de recueillir des données précises, de constater que les estimations du nombre de femmes victimes de viol varient de quelques milliers à des centaines de milliers. Un grand nombre de femmes violées ont été ensuite assassinées et ne sont donc pas recensées dans les statistiques, tandis que d’autres n’ont été épargnées que pour être violées[11].

 

16.18.      Durant le génocide, les génocidaires recourraient couramment au viol en tant qu’arme de guerre pour détruire l’esprit des femmes et les isoler de leurs familles ou de leurs communautés et pour humilier leurs familles et leurs maris. Plusieurs femmes ont été enlevées et violées par des hommes qu’elles connaissaient — leurs voisins ou même, dans le cas de certaines écolières, leurs enseignants, ce qui a rendu extrêmement difficile leur retour dans leur communauté. Certaines, brisées par le remords et le sentiment de culpabilité, ont tenté de s’enlever la vie. Même si elles n’étaient que d’innocentes victimes, d’autres sont remplies de honte parce qu’elles ont donné naissance à un enfant à la suite du viol ou parce qu’étant Catholiques, elles ont eu recours à l’avortement, ce qui est contraire aux enseignements de l’Église catholique.

 

16.19.      Plusieurs femmes ont été violées par des hommes qui se savaient porteurs du VIH et qui tentaient sadiquement de transmette le virus à des femmes Tutsi et à leur famille. Des femmes et des filles ont été violées dans leur maison, dans les fourrés, dans des endroits publics et à des barrages routiers. Parfois, on les tuait peu de temps après. Certains assaillants ont gardé leurs victimes captives durant des semaines ou des mois pour assouvir leurs besoins sexuels. Les assaillants mutilaient souvent leurs victimes durant le viol ou avant de les assassiner. Après leur avoir coupé les seins, le nez, les doigts et les bras, ils laissaient les victimes saigner à mort.

 

16.20.      Puisque le viol était largement considéré honteux pour la victime, il était souvent gardé secret. Il est donc difficile de compiler des statistiques sur les viols commis durant le génocide. Il n’est toutefois pas permis de douter que le viol ait été systématiquement utilisé comme arme par les penseurs du génocide dans le but d’exterminer la race Tutsi. Selon les témoignages des survivantes, nous pourrions conclure que la quasi-totalité des femmes et des filles de plus de 12 ans ayant survécu au génocide ont été violées. Compte tenu de la difficulté qu’implique l’évaluation du nombre total de viols, il est impossible de confirmer ou de rejeter cette conclusion. Toutefois, nous pouvons être certains que presque toutes les femmes qui ont survécu au génocide ont été directement victimes de viol ou de violences sexuelles, ou qu’elles en ont été profondément affectées. Le fait que la plupart des survivants signalent que le viol était une norme pour presque toutes les femmes durant le génocide est significatif à cet égard. Il implique que la plupart des femmes du Rwanda ont choisi de garder le silence sur cet épisode et que, en quelque sorte, elles ont collectivement décidé de ne pas chercher à obtenir justice pour cet aspect particulier du génocide.

 

16.21.      Comme c’est le cas partout ailleurs, si justice doit être faite, il faudra demander aux victimes de viol de faire l’effort extraordinaire de rendre public ce sujet extrêmement douloureux. Malgré une sensibilité accrue de la population à cette question, l’injuste réprobation sociale rattachée au viol n’est encore disparue nulle part au monde, et le Rwanda ne fait certainement pas exception à la règle.

 

16.22.      Le triste sort de la victime de viol est souvent occulté et l’accent mis sur la honte et la dégradation sociale qu’elle est censée jeter sur sa famille ou sa communauté. Il en résulte que le blâme est souvent reporté de l’agresseur sur la victime, qui est stigmatisée et victimisée à perpétuité, condamnée à l’isolement longtemps après l’attaque. Dans plusieurs communautés, le viol est associé à l’adultère, ce qui ajoute aux pressions imposées aux femmes pour qu’elles gardent le secret.

 

16.23.      Au Rwanda, la honte associée au viol est souvent exacerbée par le fait que les victimes de viol sont souvent perçues, par les survivants et par ceux qui reviennent d’exil, comme des collaboratrices de l’ennemi, des femmes qui ont échangé des services sexuels contre leur vie tandis que leur famille était massacrée. Plusieurs se sont retrouvées frappées d’ostracisme par leur communauté. Dans plusieurs cas, ce sont des femmes qui ont été emmenées de force pour servir d’«épouses» à des membres des milices et des forces armées et qui ont été traitées comme des esclaves sexuelles et forcées d’accomplir des actes sexuels à répétition pour un ou plusieurs hommes. Les femmes qui ont survécu à ces «mariages» forcés dévoilent d’immenses conflits intérieurs lorsqu’elles décrivent leur supplice. Une femme peut reconnaître qu’elle n’avait pas le choix et mépriser l’homme qui l’a ainsi gardée captive, mais en même temps se débattre avec le fait qu’elle n’aurait probablement pas survécu si cet homme n’avait pas fait d’elle son esclave.

 

16.24.      Des femmes tant Hutu que Tutsi ont été violées, mais il existe des différences tant sur le nombre que sur les motifs de ces actes. Les femmes Tutsi avaient été ciblées en raison de leur ethnicité. Il y a eu moins d’attaques contre des femmes Hutu, choisies principalement en raison de leur affiliation politique ou de leurs liens familiaux avec des Tutsi. Plusieurs autres femmes et jeunes filles ont été attaquées sans motif ethnique ou politique, simplement pour leur beauté et parce que les agresseurs voulaient prouver qu’ils pouvaient s’en prendre à n’importe qui en toute impunité. Plusieurs femmes Hutu qui avaient fui la guerre et le génocide découvrirent que les camps de réfugiés du Zaïre et de la Tanzanie étaient des zones de cauchemar, contrôlées par les génocidaires. Le viol y était courant et beaucoup de celles qui sont revenues au Rwanda partagent les mêmes traumatismes et souffrent des mêmes problèmes que les femmes et les jeunes filles violées durant le génocide.

 

16.25.      Les femmes qui ont été victimes d’abus sexuels durant le génocide ont souffert de problèmes de santé persistants depuis lors, en particulier de maladies transmises sexuellement dont la syphilis, la blennorragie et le VIH/SIDA. Plusieurs souffrent des séquelles physiques et psychologiques des mutilations. Parce que l’avortement était illégal dans le Rwanda catholique depuis l’époque coloniale, les médecins ont signalé que beaucoup de femmes ont dû être traitées pour des complications sérieuses résultant de tentatives d’auto-avortement et d’avortements clandestins après des grossesses consécutives à un viol. Malheureusement, le nombre de médecins disponibles pour assurer l’énorme quantité de soins requis est largement insuffisant.

 

16.26.      Un sondage réalisé par le ministère de la Famille et de la Promotion de la femme et l’UNICEF peu de temps après le génocide auprès de 304 femmes indique que 35 pour cent d’entre elles ont déclaré être devenues enceintes après avoir été violées. Une autre étude, menée en février 1996 par le même ministère, indique que sur les 716 cas de viol étudiés, 472 femmes sont devenues enceintes et plus de la moitié d’entre elles ont subi un avortement[12]. Le Bureau national de la population estime entre 2 000 et 5 000 le nombre de «grossesses de guerre», d’«enfants de la haine», d’«enfants non désirés» ou d’«enfants du mauvais souvenir» (autant d’euphémismes pour les enfants nés d’un viol)[13]; de toute évidence, le nombre de grossesses consécutives à un viol fut beaucoup plus élevé. Les femmes qui ont décidé de garder un enfant né d’un viol ont souvent dû faire face à la résistance de leur famille et de leur groupe ethnique et se sont retrouvées ostracisées et isolées. Plusieurs de ces femmes ont refusé d’enregistrer la naissance de leur enfant ou de recevoir des traitements médicaux, par crainte de représailles si leur situation devait être connue. Dans la plupart des cas, les femmes qui sont devenues enceintes à la suite d’un viol ont mis fin à leur grossesse par un avortement, parfois aussi tard qu’au dernier tiers de leur grossesse. La honte et la peur ont également entraîné des cas d’infanticide.

 

16.27.      En vertu de l’article 360 du Code pénal du Rwanda de 1977, le viol est un crime punissable d’une peine de cinq à dix ans d’emprisonnement. Le pays est également obligé de poursuivre les auteurs des viols en vertu de deux conventions internationales ratifiées par le Rwanda, les Conventions de Genève et leurs protocoles facultatifs et la Convention sur le génocide. En vertu de la Loi organique adoptée le 30 août 1996, la violence sexuelle est considérée comme un crime au premier degré.

 

16.28.      De l’horreur des viols commis durant le génocide ont émergé quelques développements positifs sur le plan du droit international. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui siège à Arusha (Tanzanie) et dont nous discuterons dans un prochain chapitre, a créé un Comité sur les agressions sexuelles chargé d’enquêter sur les actes de violence de nature sexuelle, et il a entrepris des poursuites et émis des condamnations pour des crimes de nature sexuelle. C’était la première fois qu’un tribunal pénal international condamnait une personne accusée de viol. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (et son équivalent pour la Yougoslavie) sont les deux premiers tribunaux internationaux à inclure dans leur mandat le viol en tant que crime contre l’humanité et crime de guerre. La portée de cette condamnation a été d’établir un précédent en droit international à l’effet que même s’il n’est pas en tant que tel un acte de génocide, le viol est à tout le moins un crime contre l’humanité. La condamnation d’un bourgmestre (maire), Jean-Paul Akayesu, accusé de viol dans le cadre d’un plan systématique, et le procès de la ministre Pauline Nyiramasuhuko pour avoir ordonné l’utilisation du viol comme arme durant le génocide, sont des étapes importantes pour le Rwanda et pour les droits de la personne sur le plan international.

 

16.29.      Grâce à l’intervention d’un groupe d’universitaires défenseurs des droits des femmes et d’organisations non gouvernementales, l’acte d’accusation contre Jean-Paul Akayesu a été modifié durant son procès en 1997 pour y ajouter trois chefs d’accusation en vertu des Conventions de Genève et de leurs protocoles. Il s’agissait notamment du viol en tant que crime contre l’humanité, d’autres actes inhumains en tant que crimes contre l’humanité et d’outrages à la dignité personnelle, dont le viol, le traitement dégradant et humiliant et l’attentat à la pudeur. Ces trois nouveaux chefs d’accusation ont établi des précédents sur le plan du droit international.

 

16.30.      Akayesu a été déclaré coupable de crimes contre l’humanité pour viol et violence sexuelle. Le Tribunal a conclu d’après la preuve qu’il avait ordonné et entrepris des actes de violence sexuelle, mais qu’il n’avait pas participé lui-même aux viols. Les groupes de défense des droits de la personne ont plaidé que le viol et les autres formes de violence sexuelle, y compris le meurtre de femmes enceintes, constituaient un acte de génocide et que dans le cas spécifique du Rwanda, le viol et la violence sexuelle étaient partie intégrante de la campagne génocidaire[14]. Le Tribunal n’a toutefois pas accusé Akayesu de viol dans le contexte d’un génocide.

 

16.31.      Il est également significatif que, pour la toute première fois, une femme ait été accusée de viol par un tribunal international. Pauline Nyiramasuhuko, la ministre de la Famille et des Affaires féminines durant le génocide, a été accusée de viol alors qu’elle était en position de commandement. En d’autres termes, si la preuve s’avère concluante, elle sera tenue responsable d’avoir su que ses subordonnés violaient des femmes Tutsi et de n’avoir rien fait pour les en empêcher ou pour les punir[15]. Le jugement du Tribunal sera d’un très grand intérêt pour le monde entier.

 

16.32.      Bien qu’il s’agisse là d’avancées juridiques historiques dont nous nous réjouissons sans réserve, elles ne procurent dans l’immédiat que peu de réconfort ou de sécurité aux victimes des viols elles-mêmes. La plupart refusent de parler ouvertement de leur expérience. Certaines ne savent pas que les outrages dont elles ont été victimes sont punissables par la loi. D’autres ont peu confiance dans le système judiciaire et craignent les représailles. Il est facile de comprendre qu’elles ne se sentent pas à l’aise de raconter leur histoire à des avocats de la poursuite ou des interprètes mâles et craignent qu’en signalant le crime, elles risquent non seulement d’être victimes de représailles, mais aussi d’ostracisme de la part de leur communauté. Les dommages d’un viol sont toujours graves, complexes et durables et le contexte du génocide a seulement exacerbé toutes les conséquences habituelles.

 

Femmes coupables

 

16.33.      Il faut bien comprendre que les femmes n’ont pas été seulement des victimes de ce génocide. Certaines y ont participé — contre des hommes, mais aussi contre des femmes. Ce phénomène était suffisamment étendu pour qu’African Rights, l’organisme de protection des droits de la personne qui fut le premier à dresser un inventaire systématique des horreurs du génocide, publie en 1995 une étude intitulée Not So Innocent: When Women Become Killers («Pas si innocentes : quand les femmes deviennent des assassins»), qui traite plus particulièrement de la participation des femmes dans le génocide. Plusieurs femmes se sont rendues coupables de crimes de nature sexuelle. La plupart d’entre elles étaient pauvres, parfois très pauvres, mais d’autres provenaient de toutes les couches de la société rwandaise Hutu : enseignantes, paysannes, jeunes étudiantes, religieuses et mères de famille. Certaines femmes en ont pris d’autres en captivité et demandé qu’elles soient violées en leur présence. Dans d’autres cas, elles ont utilisé des bâtons et d’autres instruments pour commettre les viols elles-mêmes.

 

16.34.      Les dirigeants du mouvement Hutu Power, dont certains étaient des femmes, ont encouragé ces atrocités, mais des femmes ordinaires ont aussi commis ce genre de crime. Une fois le génocide lancé, une violence débridée a éclaté chez beaucoup de Hutu moyens — résultat de plusieurs années de pauvreté, de privations et de répression, combinées à des années de déshumanisation rituelle des Tutsi et de manipulation constante de la part des dirigeants Hutu. Ce que certaines femmes Hutu ont fait subir à certaines femmes Tutsi n’est qu’une autre manifestation d’une société qui, durant 100 jours, a perdu complètement le contrôle d’elle-même et a souffert d’une perte collective d’humanité. Ce phénomène de violences menées par des femmes contre d’autres femmes ne semble pas s’être produit souvent dans d’autres situations similaires et il mérite une étude plus approfondie.

 

16.35.      Quelque 1 200 femmes ont été emprisonnées au Rwanda pour avoir présumément participé au génocide — environ 3 pour cent de la population carcérale totale. Lorsque ces statistiques ont été recueillies, 20 pour cent de ces femmes allaitaient un enfant, ce qui présente un autre dilemme — les problèmes auxquels les enfants de ces femmes vont devoir faire face[16].

 

Femmes et développement

 

16.36.      Quel que soit leur statut — Hutu, Tutsi, déplacées, survivantes — il n’est pas exagéré de dire que toutes les femmes du Rwanda ont dû faire face à des problèmes énormes en raison des bouleversements causés par le génocide, une situation rendue pire encore par le statut de seconde classe accordé à leur sexe dans leur pays. Toutefois, la tragédie a laissé place à une lueur d’espoir. Des développements importants et favorables sont survenus, fondés sur la reconnaissance de la place centrale qu’occupent les femmes dans l’espoir de reconstruction et de réconciliation, ainsi que sur l’émergence parallèle d’un grand nombre d’organisations de femmes établies depuis la fin du génocide pour se pencher sur les nombreux problèmes auxquelles les femmes doivent faire face. Au cours des dernières années, le monde entier a réalisé que la participation des femmes était indispensable au succès du développement, et cette vérité est encore plus incontournable au Rwanda. Parce que les femmes forment la grande majorité de la population active, elles jouent un rôle de premier plan dans le développement économique et la reconstruction. De plus en plus de gens réalisent que l’atteinte d’une paix durable sera encore plus difficile sans un réel progrès vers un développement économique équitable.

 

16.37.      Depuis l’indépendance, les Rwandaises se sont regroupées en associations socioprofessionnelles, en coopératives et en associations de développement. Les associations féminines ont toutefois pris un nouvel essor dans la société post-génocide et se penchent sur les problèmes particuliers aux femmes et sur l’absence de services sociaux gouvernementaux.

 

16.38.      Sur le plan local, les femmes créent ou reconstituent des groupes ou des coopératives d’assistance pour aider les survivantes, les veuves ou les réfugiées qui rentrent chez elles, ou tout simplement pour aider les femmes à assurer la subsistance de leur famille[17]. Les ONG et les donateurs ont compris les avantages potentiels de ces groupes pour la reconstruction et le développement et ils leur ont apporté leur aide ou ils ont contribué à en créer de nouveaux. L’un de ceux-ci est le programme Femmes en transition (FET), établi en partenariat par le ministère rwandais de la Famille, du Genre et des Affaires sociales (MIGEFASO) et l’USAID en 1996, pour répondre à l’accroissement marqué du nombre de femmes chefs de famille. Durant les deux premières années de son existence, le programme a permis d’identifier les organisations féminines sérieuses et leur a apporté de l’aide sous forme de développement de refuges, d’aide agricole, de bétail ou de microcrédit[18].

 

16.39.      Un autre important projet de développement s’adressant aux femmes, l’Initiative des femmes rwandaises du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, travaille avec de nombreux groupes de femmes à titre de partenaire de mise en œuvre. Selon l’UNICEF, les groupes de femmes sont devenus «d’authentiques relais fonctionnels pour les projets de développement réalisés à la base», parce qu’ils «favorisent une gestion directe et participative qui facilite la participation des femmes aux programmes de formation et aux projets générateurs de revenus et qui leur donne accès aux moyens de production. Ce sont aussi et par-dessus tout des groupes de solidarité qui permettent à des femmes en difficulté de se réunir en groupes de pression pour assurer aux besoins des femmes une meilleure place à l’ordre du jour. Enfin, ils facilitent l’intégration des femmes qui reviennent d’exil, en intervenant directement dans les projets de réintégration [...][19]

 

16.40.      Les associations de femmes sont également actives sur le plan national, où elles s’efforcent de répondre aux besoins particuliers des survivantes et de celles qui reviennent d’exil, permettent aux femmes de se donner un poids politique et économique et participent à la reconstruction de la société rwandaise. Trente-cinq organisations de droits des femmes, de développement et de paix se sont regroupées au sein d’une fédération appelée Pro Femmes Twese Hamwe (Pro femmes toutes ensemble; ironiquement, la racine de l’expression est la même qui a donné naissance au mot «Interahamwe» — ceux qui se tiennent ensemble). Le plan d’action triennal de Pro Femmes énonce que l’organisation travaille «à la transformation structurelle de la société rwandaise en mettant en place les conditions politiques, matérielles, juridiques, économiques et morales favorables à la restauration de la justice et de l’égalité, afin de bâtir une paix réelle et durable». Outre son programme de paix et de reconstruction, Pro Femmes offre également à ses membres un appui au développement des compétences et les aide à mettre en place des programmes de communication, d’information et d’éducation.

 

16.41.      La participation des femmes sur le plan local s’est également accrue récemment avec la création de «comités femmes» aux quatre échelons de l’administration gouvernementale. Initiative conjointe du MIGEFASO et des organisations de femmes, ces structures comprennent chacune 10 femmes, choisies par des élections ouvertes aux femmes seulement pour faire valoir les préoccupations féminines à chaque palier de gouvernement.

 

16.42.      L’importance de tels développements ne doit pas être minimisée. Suzanne Ruboneka, de Pro Femmes Twese Hamwe, qui a contribué à la mise sur pied de ces comités, a expliqué à un chercheur étranger pourquoi il était important de créer des forums ouverts aux femmes seulement pour les amener à participer au processus décisionnel. «Dans notre culture, des barrières empêchent encore les femmes de s’exprimer en public. Les femmes n’osent pas prendre la parole en public, surtout quand des hommes sont présents. En conséquence, il n’existe aucun endroit permettant aux femmes de réfléchir, de chercher des solutions et donc de jouer un véritable rôle politique. Beaucoup de femmes sont illettrées et leur point de vue n’est jamais pris en compte. Comment faire alors pour motiver les femmes, leur donner la chance de se regrouper pour se faire entendre sans crainte[20]

 

16.43.      Les contraintes traditionnelles ne sont pas les seuls obstacles auxquels les femmes doivent faire face. Il est à la fois surprenant et désolant de constater que l’aide internationale considérable apportée au Rwanda a mis beaucoup de temps à reconnaître leurs besoins particuliers. Bien que certains programmes leur soient maintenant spécifiquement dédiés, plusieurs agences continuent de regrouper les difficultés particulières des femmes avec d’autres problèmes de nature plus générale. Certains organismes considèrent que l’aide aux femmes est assurée dans le cadre des programmes d’aide aux groupes vulnérables, comme les programmes de relocalisation et de logement. La plus grande partie de l’aide américaine au Rwanda, par exemple, tend à se répartir sur deux axes : démocratie et gouvernance d’une part, et aide aux personnes déplacées d’autre part. L’aide aux femmes passe habituellement sous le couvert de cette deuxième catégorie, qui comprend aussi la santé, la sécurité alimentaire, la réunification des familles et l’aide aux orphelins.

 

16.44.      Comme nous l’avons cependant constaté, il y a des exceptions importantes à cette règle, et nous ne pouvons qu’espérer que ces exceptions représentent la voie de l’avenir. Les pays donateurs et la communauté des ONG ont reconnu que les comités femmes sont un véhicule de choix pour l’aide au développement. Le gouvernement rwandais a donné à chaque comité le mandat de mettre sur pied, de financer et de gérer des Fonds communautaires des femmes (FCF). Encore aux tout premiers stades de développement, ces fonds sont destinés à favoriser le lancement d’activités économiques à l’échelle des communes et des secteurs tout en permettant aux groupes de femmes de participer aux décisions financières qui ont des répercussions dans leur vie. Cela s’accomplit, entre autres, par l’entremise d’activités de microcrédit, par lesquelles les FCF consentent de petits prêts à un taux d’intérêt minimal à des femmes qui n’auraient pas autrement accès au crédit.

 

16.45.      Dans une percée importante, l’USAID a reconnu l’aide aux femmes comme l’un des objectifs de son mandat. De concert avec les fonctionnaires, l’organisme finance le programme Femmes en transition qui, à son tour, finance les activités des comités femmes sur le plan communal et assure la formation et l’orientation des comités femmes responsables de la gestion des FCF[21].

 

16.46.      En parallèle, le Fonds de développement des Nations Unies pour les femmes, l’UNIFEM, a financé des programmes pour les femmes dans certains camps pour personnes déplacées et dans certains groupes de femmes revenues d’exil. Dans le cadre de son initiative Femmes africaines en crise, l’UNIFEM a mis l’accent sur la santé de la reproduction, la gestion des traumatismes et l’amélioration de la qualité de vie des femmes et des jeunes filles. L’UNICEF a mis sur pied avec le ministère de la Justice un programme pour la protection des enfants en conflit avec la loi, qui prévoit notamment des services d’aide judiciaire et de soutien aux femmes enceintes et aux femmes incarcérées avec leurs enfants; ce programme renforce l’Unité d’inspection du ministère de la Justice afin de mieux surveiller les conditions de détention des femmes et des enfants.

 

16.47.      Pour nous, une conclusion semble s’imposer d’évidence. À la fin de notre rapport, nous soumettons que le Rwanda a massivement droit à réparation de la part d’un monde qui l’a trahi au moment où il avait le plus besoin d’aide. Nous n’entretenons cependant pas l’illusion que cette réparation va arriver facilement ou rapidement. Dans l’intervalle, des besoins doivent être comblés en priorité. Compte tenu de l’effrayant manque de ressources au Rwanda, des besoins sans fin de financement pour la reconstruction et le développement et du fait que l’aide internationale compte pour 80 pour cent du budget annuel de l’État, on doit accorder une attention toute particulière au rôle des femmes[22]. Si les ONG, les donateurs bilatéraux et les institutions financières internationales choisissent de ne pas prendre en compte les besoins particuliers des femmes du Rwanda et leur apport particulier à la reconstruction, ils ignoreront celles-là mêmes qui sont les plus essentielles à la reconstruction morale et physique du pays. Nous croyons que les donateurs doivent incorporer une forte composante axée sur les femmes dans tous leurs programmes, porter une attention particulière aux nouveaux rôles joués par les femmes dans l’économie rwandaise, ainsi que nous l’avons décrit, et concevoir les projets de développement et de réconciliation en conséquence.

 

Femmes, réconciliation et paix

 

16.48.      Certaines Rwandaises ont décidé qu’elles avaient un rôle particulier à jouer pour mettre un terme à l’amertume du passé et aux divisions du présent, et nous les en félicitons chaleureusement. Selon une étude récente : «[...] Rose Rwabuhihi, une Rwandaise travaillant pour l’ONU, pose la question suivante, qui est sûrement au cœur du débat : ‘Pouvons-nous vivre ensemble?’ Suzanne Ruboneka, de Pro Femmes Twese Hamwe, doute profondément de la possibilité d’une réconciliation telle que l’envisagent certains donateurs internationaux et certaines ONG, convaincue qu’ils n’ont pas bien compris certaines nuances de la culture rwandaise. Elle a proposé un concept de réconciliation spécifique pour les femmes rwandaises. ‘Nous devons nous demander pourquoi nous en sommes arrivées là. Toutes les rwandaises doivent se poser la même question. Chacune d’entre nous doit se demander, qu’ai-je fait pour arrêter cela? Parce que ce petit groupe de Rwandais qui ont tué, c’étaient nos frères, nos maris, nos enfants. En tant que femmes, qu’avons nous fait, quel fut notre rôle dans tout cela? Chaque personne doit adopter une position en vue de l’avenir. Que puis-je faire pour que l’avenir soit meilleur, qu’il n’y ait pas de nouveau génocide, pour que nos enfants puissent vivre en paix? Chacune d’entre nous a la responsabilité de se réconcilier avec elle-même’ [23]

 

16.49.      Quel est donc le rôle particulier des femmes dans le processus qui doit mener à la cohabitation pacifique — qui constitue, après tout, la clé de la réconciliation nationale? Comme l’a indiqué Rose Rwabuhihi dans une entrevue, les femmes font face à des problèmes communs dans les domaines de la santé, de l’alimentation, de l’eau et des soins aux enfants, tous rendus plus difficiles que jamais en raison de la crise économique et sociale qui a suivi le génocide. Elles ont également en commun une absence de pouvoir formel au sein du système qui leur permettrait d’influencer les décisions qui ont des répercussions dans leur vie. «Nous faisons face aux même problèmes : peut-être pourrions-nous rechercher la paix ensemble», indique-t-elle, notant par ailleurs que «la crise me tue autant qu’elles.»

 

16.50.      Suzanne Ruboneka croit aussi que les luttes communes des femmes leur donnent un rôle particulier dans l’effort national de rétablissement de la paix. «Ce sont les femmes et les enfants qui ont été les plus grandes victimes de ces guerres — veuvage, viols, grossesses; allons-nous continuer d’être les victimes des prochains conflits? Ce sont les hommes qui font la guerre. Les femmes disent : ‘Arrêtez la guerre. Nous voulons la paix’.»

 

16.51.      Ces porte-parole des femmes rwandaises ne disent pas que les femmes sont, par nature, plus paisibles que les hommes et donc plus naturellement prédisposées à construire la paix. Le génocide fournit malheureusement trop de preuves du contraire. Ce qu’elles avancent plutôt, c’est que les femmes du Rwanda — souvent sans l’aide des hommes — ont maintenant pour tâche de reconstruire la société et que, pour ce faire, elles devront surmonter d’innombrables problèmes qui transcendent les considérations politiques et ethniques. Comme le comprend bien cet impressionnant groupe de dirigeantes, c’est en s’attaquant ensemble à ces problèmes que les femmes pourront bâtir des ponts vers l’avenir.

 

16.52.      C’est l’approche qu’a adoptée Pro-Femmes Twese Hamwe dans ses efforts pour rétablir la paix entre les femmes du Rwanda. Comme le dit Suzanne Ruboneka, la stratégie consiste à amener les femmes à «voir la réalité des choses. Nous sommes ici dans le même pays, nous devons toutes y vivre et nous devons y vivre en paix [...] Nous sommes toutes des femmes et c’est ce qui nous unit, que nous soyons des survivantes ou des réfugiées (anciennes ou nouvelles), professionnelles ou femmes de la base, intellectuelles ou illettrées. Nous avons l’occasion de travailler ensemble, de dire la vérité. Nous avons compris que nous devons nous affranchir des différences du passé pour faire face aux vrais problèmes.»

 

16.53.      Une universitaire résume l’initiative en ces termes : «La campagne en faveur de la paix de Pro-Femmes Twese Hamwe est conçue pour permettre aux femmes de reconnaître la nécessité de vivre en paix et leur donner les outils dont elles ont besoin pour vivre ensemble sur le plan local. Elles mettent sur pied des ‘clubs de discussion’ dans autant de comités femmes qu’elles le peuvent et qui permettent aux représentantes élues de réunir régulièrement les femmes de leur communauté pour parler du conflit. Dans chaque club, la première discussion porte sur les causes du génocide. Les organisatrices espèrent en arriver à créer un club de discussion dans chaque comité femmes local au Rwanda[24].» Selon nous, ces belles initiatives ne peuvent qu’avoir un effet positif sur le processus de paix et de réconciliation dans un pays qui a désespérément besoin de l’une comme de l’autre.

 

 

 

LES ENFANTS

 

16.54.      Les enfants ont toujours occupé une place centrale et importante dans la société rwandaise. Les enfants sont considérés comme l’espoir et l’avenir de la famille. Traditionnellement, ils avaient droit à l’amour, aux soins et à la protection de la famille et de la communauté. Le génocide a complètement renversé ces valeurs[25].

 

16.55.      L’UNICEF rapporte qu’un grand nombre d’enfants ont été tués durant le génocide[26]. Les maternités, les orphelinats, les maisons pour enfants et les écoles ont été systématiquement attaqués. Plus de 100 000 autres enfants ont été séparés de leur famille[27]. Les orphelins et les enfants séparés de leur famille ne sont pas tous Tutsi, bien qu’aucune statistique par groupe ethnique ne soit disponible. Lorsque des centaines de milliers de Hutu se sont enfuis vers le Zaïre et la Tanzanie, des milliers d’enfants ont été abandonnés le long des routes, se sont perdus dans la tourmente ou ont délibérément été laissés derrière. Dans tout le pays, des gens ont dû prendre en charge des enfants de leurs parents ou d’autres gens, tandis que les camps pour personnes déplacées étaient remplis d’enfants sans famille.

 

16.56.      À la fin de 1995, seuls 12 000 enfants au Rwanda et 11 700 autres dans l’est du Zaïre avaient pu retrouver leur famille[28]. Durant la même période, plus de 12 000 enfants ont été regroupés dans 56 orphelinats temporaires, tandis que plus de 300 000 autres ont été pris en charge par des familles[29].

 

16.57.      La situation demeure sombre encore aujourd’hui. Plusieurs enfants n’ont toujours pas retrouvé leur famille. Le gouvernement souhaite également soulager le fardeau des 200 000 familles qui ont adopté des enfants; la plupart d’entre elles n’ont que des ressources limitées, mais il en va de même pour le gouvernement, qui doit en outre mettre sur pied et soutenir un programme pour prendre en charge les quelque 100 000 enfants qui ne pourront pas être pris en charge par une famille dans un avenir proche.

 

Traumatisme psychosocial

 

16.58.      Le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que si le génocide a traumatisé l’ensemble de la population du Rwanda, les femmes et les enfants ont été particulièrement marqués. Près de la totalité des 3 030 enfants interrogés dans le cadre d’une étude de l’UNICEF intitulée Exposure to War Related Violence Among Rwandan Children and Adolescents ont été témoins de violence sous une forme ou sous une autre durant le conflit. Les statistiques révèlent une situation terrible. Plus des deux tiers des enfants ont vu quelqu’un être tué ou blessé, et 79 pour cent d’entre eux ont vécu la mort d’un proche parent. Vingt pour cent ont assisté à un viol et à des agressions sexuelles, presque tous ont vu des cadavres et plus de la moitié d’entre eux ont vu des gens être tués à coups de machette ou de gourdin. Des enfants ont tué d’autres enfants, forcés ou encouragés à le faire par des adultes. Le rapport de l’UNICEF indique que plus de la moitié des répondants ont assisté à des meurtres commis par d’autres enfants[30].

 

16.59.      Presque tous les enfants interrogés ont cru qu’ils allaient mourir durant le conflit et 16 pour cent d’entre eux ont dit s’être cachés sous des cadavres pour survivre. Plusieurs milliers de jeunes filles et de femmes ont été violées et exposées au VIH et à ses conséquences physiques et sociales.

 

16.60.      L’étude indique également qu’une majorité de ces enfants continuent de faire des cauchemars, malgré toutes leurs tentatives pour supprimer les événements de leur mémoire. Ils souffrent également de réactions physiologiques, comme des tremblements, des sueurs ou une accélération du rythme cardiaque. Tout ceci s’ajoute à la peur de ne pas vivre assez longtemps pour devenir adulte qui, à son tour, entraîne la dépression, l’anxiété et des troubles du sommeil. Le Représentant spécial du Secrétaire général chargé d’évaluer l’impact des conflits armés sur les enfants estime que 20 pour cent des enfants rwandais sont toujours traumatisés[31].

 

16.61.      Le Centre national de traitement des traumatismes (National Trauma Recovery Centre), qui a ouvert ses portes à Kigali en 1995, offre des traitements psychologiques pour les enfants. Jusqu’à présent, le Centre a donné une formation en reconnaissance des traumatismes et en méthodes de soins à plus de 6 000 enseignants, membres du personnel des centres d’aide à l’enfance, intervenants sociaux et médicaux, membres du personnel d’ONG et chefs religieux[32]. Cette approche reflète la croyance selon laquelle les traitements psychologiques donnés aux enfants seront plus efficaces si l’ensemble de la communauté y participe.

 

Enfants soutien de famille

 

16.62.      Cinq ans après le génocide, de 45 000 à 60 000 familles sont encore sous la direction d’un enfant de moins de 18 ans, et quelque 300 000 enfants vivent dans ces familles. Selon des estimations récentes, 90 pour cent de ces familles sont sous la direction de jeunes filles sans source de revenu[33]. Cette situation est le résultat du génocide et des migrations de masse entre le Rwanda et ses pays limitrophes. Par ailleurs, le nombre de familles dirigées par un enfant continue d’augmenter, conséquence de l’épidémie de VIH/SIDA. Les peines et traumatismes immenses vécus par les enfants de ces familles ont de vastes implications pour la société rwandaise. Un grand nombre d’enfants revenus au Rwanda après le génocide vivent aujourd’hui d’expédients, sur l’herbe des savanes, protégés par des toiles de plastique; ils n’ont souvent aucun lien de parenté, mais ils se sont simplement regroupés pour essayer de survivre[34]. D’autres sont retournés vers la maison en ruines de leurs parents décédés, où l’aîné (et le plus souvent l’aînée) assume le rôle de parent des plus jeunes.

 

16.63.      Les enfants qui assument ce rôle n’ont eu droit qu’à très peu d’aide. Les communautés, incapables de décider si elles doivent les traiter en adultes ou en enfants, les ont souvent laissés à eux-mêmes[35]. Il est inévitable que ces enfants soient en butte à d’innombrables problèmes : ils sont agressés sexuellement et utilisés comme travailleurs esclaves, leurs terres sont volées par des adultes et ils doivent souvent oublier tout espoir de faire des études. La plupart d’entre eux ont de la difficulté à raconter ce qu’ils vivent, de sorte que leurs sentiments sont souvent ignorés ou incompris. En thérapie, plusieurs dessinent les membres de leur famille sans bouche — des victimes muettes qui essaient de résoudre leurs problèmes seules[36]. La nourriture et les produits de base ne sont pas les seuls besoins de ces enfants. Les enfants de familles dirigées par un enfant ont davantage besoin d’amour et d’affection que tous les autres groupes.

 

16.64.      Un rapport préparé en 1998 par Vision Mondiale sur la situation des familles dirigées par un enfant au Rwanda signale que leurs principaux besoins sont l’éducation, la santé, la sécurité, la reconnaissance, la survie et l’amitié — une liste difficile à combler par toute les sociétés, et encore plus par le Rwanda, qui doit relever un nombre infini de défis. Mais la réalité est incontournable : les enfants du Rwanda doivent pouvoir développer les habiletés qui leur permettront de survivre, mais en surplus, leurs besoins psychosociaux sont immenses. Nous saluons le rapport de Vision Mondiale pour avoir su soulever la question la plus importante : «La question qui devrait nous inciter à agir est la suivante : quelle sorte d’adultes deviendront ces enfants?»

 

 

Enfants seuls

 

16.65.      Le gouvernement du Rwanda a estimé qu’il y avait de 400 000 à 500 000 enfants seuls après le génocide[37]. À la fin de 1994, 88 centres pour enfants seuls avaient été créés. Le retour massif de réfugiés en provenance du Zaïre à la fin de 1996 a créé d’autres séparations qui ont probablement ajouté 130 000 enfants seuls à ce total. Aujourd’hui, il reste encore 38 centres qui abritent environ 6 000 enfants sans domicile, dont les parents sont morts durant le génocide ou qui en ont été séparés durant l’exode. Certains de ces enfants ont été trouvés errant dans les rues. Il va sans dire qu’ils souffrent tous de problèmes psychosociaux dévastateurs.

 

16.66.      Dans une situation idéale, la plupart de ces enfants devraient quitter les centres d’aide assez rapidement pour être intégrés dans un contexte familial, mais plusieurs obstacles s’y opposent. Peu de familles peuvent se permettre de nourrir un enfant de plus. Les proches refusent souvent de reconnaître les enfants parce qu’ils sont incapables d’accepter les responsabilités que cela implique. Certains enfants sont tout simplement trop jeunes pour fournir quelque renseignement que ce soit, ce qui complique la réunification avec leur famille.

 

16.67.      Le recours à des familles d’accueil est plus compliqué qu’il n’y paraît. Alors que certains enfants sont spontanément pris en charge par des parents, des amis ou des voisins, d’autres sont placés dans de nouvelles familles, dans le cadre d’une initiative conjointe du gouvernement et des ONG pour permettre aux enfants de quitter les centres. À ce jour, environ 1 150 enfants ont pu bénéficier de ce programme[38], mais de multiples précautions doivent être prises dans son application. Plusieurs familles ont accepté de prendre charge d’un enfant pour leur propre intérêt et non pour celui de l’enfant. Les enfants doivent être protégés pour ne pas tomber entre les mains de familles qui s’en serviront comme esclaves, qui les agresseront sexuellement ou qui les empêcheront de fréquenter l’école.

 

Enfants de la rue

 

16.68.      En 1997, l’UNICEF a rapporté que 3 000 enfants étaient itinérants dans les rues de Kigali et que «la mendicité, la prostitution et la délinquance deviennent de plus en plus visibles[39].» En avril de la même année, un séminaire national sur les enfants itinérants a été organisé et on s’y est penché sur une initiative nationale visant à protéger les enfants et à empêcher qu’ils ne deviennent itinérants. En janvier 2000, le HCR a rapporté que le nombre d’enfants itinérants avait doublé pour s’établir à 6 000. L’UNICEF considère que 80 pour cent de ces enfants ne sont probablement pas orphelins, mais que leurs familles pauvres les envoient dans la rue pour mendier. L’UNICEF et les ONG oeuvrant auprès d’enfants itinérants ne parviennent à joindre qu’un peu plus de 10 pour cent de ce groupe, et c’est une des raisons pour lesquelles l’UNICEF revendique un groupe de travail national sur les enfants itinérants[40].

 

Enfants en détention

 

16.69.      Aussi triste que cela puisse être, les enfants, comme les femmes, n’ont pas été simplement victimes du génocide; plusieurs y ont pris part. À la fin de 1995, plus de 1 400 enfants étaient emprisonnés au Rwanda, quoi qu’ils n’ont pas tous été accusés d’actes de génocide : certains accompagnaient simplement leurs parents détenus[41]. En 1998, Amnistie Internationale a rapporté que près de 3 000 enfants de moins de 18 ans étaient détenus sous des accusations d’actes de génocide[42]. L’UNICEF a fait beaucoup pour leur fournir des avocats, former des magistrats et des inspecteurs de police judiciaire et rénover les installations pénitentiaires. Un enfant doit être âgé d’au moins 14 ans pour être emprisonné au Rwanda, mais des enfants plus jeunes ont été emprisonnés dans les premiers temps qui ont suivi le génocide. Ces enfants ont maintenant été transférés dans des institutions adaptées et sont soumis à un traitement de rééducation, et ceux qui étaient innocents ont été libérés.

 

16.70.      Un centre de réhabilitation pour enfants détenus a été ouvert à Gitagata en 1995 pour les enfants de 7 à 14 ans. Plus de 900 garçons y ont été transférés depuis les prisons et les geôles communales surpeuplées du Rwanda. On y assure leur éducation et une formation de métier, et les conditions d’existence ont été améliorées sur le plan de l’hygiène, du soutien psychosocial et de la sécurité.

 

16.71.      Il reste toujours beaucoup d’enfants en prison, dont plusieurs ont admis avoir participé au génocide. Certains disent qu’ils n’ont fait que ce que tout le monde faisait autour d’eux. D’autres ont reçu l’ordre de participer aux massacres de leurs parents ou des anciens de la communauté.

 

16.72.      La réintégration des enfants qui sont passés par la prison pose souvent des problèmes. Leur famille les rejette souvent parce qu’ils sont considérés comme des «tueurs reconnus» par la communauté. Certains ne savent tout simplement pas où se trouve maintenant leur famille, alors que les parents de certains autres sont aussi en prison.

 

 

Enfants soldats

 

16.73.      Plusieurs enfants ont participé au génocide — certains en tant que membres des forces armées, même s’ils n’avaient pas 18 ans. Il existe plusieurs raisons pour lesquelles un enfant devient soldat. Certains ont été séparés de leur famille. D’autre étaient orphelins et ont suivi une unité de combat durant la guerre pour survivre. Nous avons souligné plus tôt les graves problèmes de chômage et de manque de terres qui touchaient un grand nombre de jeunes hommes au début des années 90. De leur point de vue, l’armée offrait une combinaison attirante de travail, de nourriture et de logement, de camaraderie, d’émotions fortes et de prestige.

 

16.74.      Les problèmes que doivent surmonter les enfants soldats lorsque la guerre prend fin ne sont pas uniques au Rwanda et sont bien documentés. On sait que les effets psychologiques d’une telle exposition à la violence chez des enfants sont dévastateurs; ils éprouvent invariablement de grandes difficultés à réintégrer la société civile. Au Rwanda, les ministères de la Réhabilitation, de l’Éducation, des Affaires sociales et de la Jeunesse ont mis sur pied un vaste projet de démobilisation des enfants soldats avec l’aide de l’UNICEF. Le projet a pour but d’aider quelque 4 820 garçons de 6 à 18 ans — souvent appelés «kadogos», ce qui en swahili signifie «les petits» - qui avaient été au service d’unités militaires (Hutu comme Tutsi). Environ 2 620 mineurs ont été démobilisés à l’école Kadogo de Butare, et l’on prévoit étendre le projet à 2 200 autres mineurs qui vivent encore avec des groupes militaires dans le pays[43].

 

16.75.      Mais les enfants soldats ne sont pas simplement un héritage du génocide; on continue encore aujourd’hui de recourir à leurs services. Bien qu’il soit difficile de se procurer des données fiables, un rapport publié en 1999 sur les enfants soldats soutient que le Rwanda figure parmi les neuf pays qui sont le plus profondément affectés par ce problème[44]. Les rebelles anti-FPR sont les principaux utilisateurs d’enfants soldats, mais leur nombre est difficile à estimer, selon la Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats. Plusieurs rapports prouvent leur existence. Quand les rebelles ont attaqué un camp de personnes déplacées à Gisenyi en 1998, des enfants ont été vus parmi eux. Lorsqu’ils sont recrutés, les enfants et les jeunes sont normalement utilisés pour commencer comme porteurs, espions et cuisiniers; une fois entraînés, ils participent activement en tant que soldats. Il est maintenant connu que les milices Interahamwe recrutaient autant les jeunes filles que les jeunes garçons[45].

 

16.76.      En 1999, la Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats a lancé l’accusation à l’effet que des enfants âgés de 7 à 14 ans (tant itinérants dans les zones urbaines qu’écoliers dans les zones rurales) étaient encore forcés de joindre soit les groupes rebelles, soit les troupes du gouvernement[46]. Des jeunes filles de 14 à 16 ans ont apparemment été «recrutées» pour «servir» les militaires et d’autres clients[47]. Bien que le gouvernement rejette les chiffres en les qualifiant de «ridicules», on estime qu’entre 14 000 et 18 000 enfants sont recrutés dans les forces armées chaque année. Un chercheur de la Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats soutient que plus de 45 000 enfants fréquentent actuellement une école militaire pour sous-officiers au Rwanda[48]. En 1999, Olara Otunnu, Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU chargé d’évaluer l’impact des conflits armés sur les enfants, a exhorté le gouvernement rwandais à ne pas recruter d’enfants soldats[49].

 

16.77.      En octobre 1994, peu après la fin du génocide, près de 5 000 enfants de moins de 18 ans étaient membres de l’APR et affirmaient à l’époque qu’ils n’avaient pas été recrutés, mais bien qu’ils avaient cherché protection auprès de l’armée durant le génocide[50]. Le gouvernement a plus tard affirmé que tous ces enfants avaient été retournés à des parents ou envoyés à l’école Kadogo ou à d’autres écoles secondaires. En 1997, un sondage de l’UNICEF a documenté 2 134 cas d’enfants ayant des liens avec l’armée, le tiers en tant que soldats réguliers et le reste en tant que serviteurs[51]. En 1999, un chercheur a estimé que plus de 20 000 enfants du Rwanda prenaient toujours part aux hostilités[52].

 

Éducation

 

16.78.      Plusieurs écoles et institutions d’enseignement ont été détruites durant le génocide. Plus des trois quarts des quelque 1 800 écoles primaires et environ 100 écoles secondaires ont été endommagées[53]. De plus, de nombreux enseignants et administrateurs scolaires ont été tués, ont quitté le pays ou ont eux-mêmes participé au génocide. Presque tous les écoliers, comme nous venons de le voir, ont subi des traumatismes qui diminuent grandement leur capacité d’apprentissage et posent des problèmes énormes aux enseignants, qui manquent de formation et dont la tâche est extrêmement lourde. Nous l’avons vu plus tôt, plusieurs écoles ont servi de lieux de massacres ou de camps de concentration. On ne peut en exagérer les conséquences pour le système d’éducation rwandais.

 

16.79.      L’effort le plus important et le plus visible consenti pour répondre à ce désastre est sans contredit la Trousse d’urgence de l’enseignant (TUE) de l’UNICEF-UNESCO, mise au point avec la collaboration du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Il s’agit d’une «salle de classe mobile» conçue pour servir de pont durant quatre ou cinq mois et qui permet à la fois d’offrir un soutien psychologique immédiat à l’enseignant et aux élèves et d’empêcher une rupture totale des services éducatifs. L’UNICEF et l’UNESCO ont également apporté leur aide en fournissant de l’équipement de bureau de base, des fournitures et des livres de classe et en apportant un appui à la formation des maîtres. Un programme intitulé «L’éducation pour la paix», lancé dans les écoles primaires en 1996, a pour but de favoriser la compréhension mutuelle, la tolérance et le règlement des différends.

 

16.80.      Malgré tous ces efforts, il n’est sans doute pas exagéré de dire que le système d’éducation du Rwanda est en crise. À la maison, les enfants doivent surmonter de graves difficultés qui mettent en péril l’accessibilité à l’éducation : pauvreté, survie, traumatisme, foyers dirigés par des enfants, analphabétisme et absence de soutien de la famille et de la communauté. Et quand certains ont la chance de pouvoir surmonter ces difficultés, le système leur en pose de nouvelles.

 

16.81.      En 1997, le gouvernement a entrepris de mener une étude exhaustive du système d’éducation; à partir des conclusions de cette étude, il a préparé des politiques et des programmes en vue de redresser la situation. On doit reconnaître que le gouvernement place beaucoup d’espoir dans l’éducation, «qui doit jouer un rôle de premier plan dans le succès de trois macro-politiques : l’éradication de la pauvreté, la croissance économique et la réconciliation et la reconstruction de l’unité nationale». Comme le gouvernement lui-même le reconnaît, ces objectifs valables mais ambitieux exigeront que de profondes modifications soient apportées à un système d’éducation dévasté et démoralisé et leur mise en œuvre exigera énormément d’argent[54].» (Sauf indication contraire, les données proviennent du rapport Education Sectoral Consultation, publié en février 1999 et transmis au Groupe par le gouvernement du Rwanda.)

 

16.82.      En 1997, à peine trois enfants d’âge scolaire sur cinq fréquentaient une école primaire. Pour ceux qui y sont inscrits, l’apprentissage n’est pas facile; 71 pour cent des élèves en âge de fréquenter l’école primaire sont inscrits en première année, mais 14 pour cent seulement des élèves de sixième année ont réussi l’examen final national en 1996-1997[55]. Ce n’est pas vraiment surprenant, compte tenu des obstacles dressés sur la route des enfants d’une part, et des difficultés rencontrées par les écoles de l’autre : «L’instruction primaire souffre de classes surpeuplées, d’infrastructures inadéquates, d’un manque de matériel scolaire, d’une pénurie d’enseignants qualifiés et d’un environnement scolaire défavorable».

 

16.83.      Parmi ceux qui réussissent à terminer avec succès leurs études primaires, de 15 à 20 pour cent sont admis dans des institutions d’enseignement secondaire. Pour mettre en relief l’ampleur du défi, le gouvernement a pour objectif, si tout va bien, de faire passer ce taux à un modeste 30 pour cent cette année et à 40 pour cent en 2005. La qualité de la formation est un autre problème délicat; à peine deux enseignants sur trois ont eux-mêmes complété leurs études secondaires. En 1998, dans tout le Rwanda, seulement 8 000 élèves ont complété leurs études secondaires; de ce nombre, à peine 1 800 seront en mesure de pousser leurs études plus loin[56].

 

16.84.      Même ce petit nombre dépasse la capacité d’accueil des institutions post-secondaires — et en particulier de l’Université nationale du Rwanda (UNR), la seule université du pays, qui ne compte que 4 500 étudiants[57]. L’université doit également composer avec une pénurie d’enseignants locaux qualifiés en plus de ne pouvoir poursuivre ses activités qu’en faisant appel à un grand nombre de professeurs invités. Il en résulte que «le gouvernement cherche continuellement à obtenir des bourses d’étude d’universités étrangères peu coûteuses», comme celles de l’Inde, pour combler les besoins dans des domaines comme les sciences, la technologie et la gestion.

 

16.85.      Les écoles techniques et professionnelles en sont encore au stade embryonnaire. Bien que les besoins soient énormes, la recherche scientifique «semble s’être complètement effondrée», alors que «l’éducation informelle souffre de l’absence d’objectifs clairement définis».

 

16.86.      Outre les problèmes auxquels fait face l’ensemble de la jeunesse, les possibilités sont de loin meilleures pour les jeunes citadins que pour les jeunes ruraux et les filles doivent faire face à des obstacles encore plus grands que les garçons. Les obstacles institutionnels à l’éducation des filles ont été abolis par le gouvernement et le nombre d’inscriptions est sensiblement le même pour les filles et les garçons, mais il n’en demeure pas moins que le taux de décrochage est beaucoup plus élevé chez les filles que chez les garçons. Un rapport de l’UNICEF signalait en 1997 que «cette disparité résulte souvent d’une stratégie de survie chez les familles pauvres, qui retirent d’abord les filles de l’école si elles n’ont pas suffisamment d’argent pour payer les différents coûts associés à la scolarisation[58].» Parce que l’éducation n’est pas gratuite au Rwanda et qu’il s’y greffe beaucoup d’autres coûts, comme celui des uniformes et des manuels scolaires, les familles doivent souvent faire face à des restrictions quant au nombre d'enfants qu’elles peuvent se permettre d’envoyer à l’école.

 

16.87.      Une étude sociodémographique réalisée en 1996 pour le compte du gouvernement rwandais a démontré que le quart de tous les enfants de 10 à 14 ans occupaient un emploi. La proportion de filles dans ce groupe est supérieure à ce que les auteurs de l’étude prévoyaient et la majorité de ces filles travaillent dans le secteur agricole[59]. Bien que les statistiques post-génocide sur le taux d’abandon scolaire ne soient pas encore disponibles, il n’est pas déraisonnable de penser, dans le contexte de la crise économique qui sévit au pays, que les familles placées devant le choix de faire éduquer un fils ou une fille choisissent de faire poursuivre des études au garçon et d’occuper la fille à des travaux d’agriculture de subsistance à la maison.

 

16.88.      Il est difficile de surévaluer l’importance de ces données. Le besoin de citoyens instruits du Rwanda est sans limites. Selon les chiffres du gouvernement, le pays ne compte qu’un médecin par tranche de 60 000 habitants et qu’un ingénieur par tranche de 300 000 habitants. Seulement 2,6 pour cent des fonctionnaires de l’État ont un diplôme universitaire, alors que 3,8 pour cent d’entre eux ont deux années de formation postsecondaire ou moins. En 1998, à peine 46 pour cent des enseignants du primaire et 31 pour cent des enseignants du secondaire possédaient les qualifications requises[60].

 

16.89.      Comme nous l’avons déjà souligné, le gouvernement espère que l’éducation jouera un rôle important dans le processus de réconciliation et dans la reconstruction de l’unité nationale. Ces objectifs sont établis comme suit : «Faire des citoyens libres de toute discrimination fondée sur l’origine ethnique ou régionale, l’appartenance religieuse ou le sexe; promouvoir une culture de paix, de justice, de tolérance, de solidarité, d’unité et de démocratie; et respecter les droits de la personne.» Ce sont des objectifs valables, mais ce sont aussi des objectifs essentiels à la survie du nouveau Rwanda. Le monde applaudira sans nul doute à ces objectifs, comme nous le faisons nous-mêmes. Il n’en demeure pas moins qu’un système scolaire profondément troublé, portant le fardeau des problèmes et des défis que nous venons d’énoncer, ne peut pas facilement inculquer un nouveau système de croyances et de valeurs. Pour relever ces défis, un enfant doit avoir la motivation de fréquenter l’école, et l’école doit offrir un climat favorable à l’apprentissage et des enseignants qualifiés et motivés. Rien de tout cela ne peut se faire sans une injection massive de fonds, bien supérieure aux modestes ressources que le gouvernement peut actuellement consacrer à l’éducation. Pour que les enfants du Rwanda puissent apporter une contribution positive à l’avenir du pays, il ne suffit pas d’applaudir; il faut donner au Rwanda les moyens d’y parvenir.

 

 

 



[1] Heather B. Hamilton, «Rwanda’s Women: The Key to Reconstruction», Journal of Humanitarian Assistance (10 janvier 2000), 1.

[2] UNICEF, «Children and Women of Rwanda: A Situation Analysis», 1997, 106.

[3] Hamilton, 2.

[4] Ibid., 4.

[5] Banque Mondiale «Rwanda Poverty Note: Rebuilding an equitable society, poverty and poverty reduction after the genocide», rapport no 17792-RW, 1998, 6.

[6] Binaifer Nowrojee, «Shattered Lives: Sexual Violence During the Rwandan Genocide and its Aftermath» (Human Rights Watch/Africa, Human Rights Watch Women’s Rights Project, Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme), septembre 1996, 2.

[7] Hamilton, 5 et 8.

[8] Ibid.

[9] UNICEF, «Children and Women of Rwanda», 103.

[10] Hamilton, 6.

[11] Ibid., 3.

[12] Nowrojee, 78.

[13] Ibid., 3.

[14] «The Amicus Brief regarding Rape in Rwanda», sur le site web www.hri.ca/doccentre/violence/amicus-brief.shtml, mars 2000.

[15] «Woman Charged with Rape by Rwanda Genocide Tribunal», Pan African News Agency, 13 août 1999.

[16] UNICEF Rwanda, «Rwanda Emergency Programme Progress Report 2», avril 1995 — janvier 1996.

[17] UNICEF, «Children and Women of Rwanda», 110.

[18] Hamilton, 6.

[19] UNICEF, «Children and Women of Rwanda», 110.

[20] Hamilton, 7.

[21] Ibid.

[22] Ibid., 10.

[23] Ibid., 9.

[24] Ibid.

[25] Zutt, 7.

[26] UNICEF Rwanda Publication, «Info Notes, UNICEF Rwanda Emergency Programme», février 1996.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] UNDP Round Table Conference for Rwanda, PNUD, Genève, 18-18 janvier 1995, 117.

[30] UNICEF Rwanda, «Children First, Information Notes», juillet 1995.

[31] Olara Otunnu, «Protection of children in armed conflict», 1999.

[32] UNICEF Rwanda, février 1996.

[33] Kajsa Overgaard, «Children in Rwanda: an Overview of Several Reports», Nordic African Institute, Rapport sur le Rwanda et le Burundi, rapport no 5, novembre 1999-février 2000, section 5, p. 5.

[34] Vision Mondiale, «Surviving Without Adults: Rwanda, a World Vision Report on Child Headed Households», 1998.

[35] Ibid.

[36] Ibid.

[37] Overgaard, p. 3

[38] Ibid.

[39] UNICEF, «Children and Women of Rwanda», p. 84

[40] Michel Moussalli, Représentant spécial des Nations Unies en matière de droits de l’homme, Rapport sur la situation des droits de l’homme au Rwanda, 1999-2000, Conseil économique et social de l’ONU, 28 janvier 2000, p. 55.

[41] UNICEF Rwanda, février 1996.

[42] Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats (Suisse), The Use of Children as Soldiers in Africa: a country analysis, 1999.

[43] Mise à jour du ministère du Travail et des Affaires sociales avec le soutien de l’UNICEF, «Children: The Future of Rwanda», 4 décembre 1995, 14.

[44] Rapport sur les enfants soldats en Afrique publié à l’«Africa Conference on the Use of Children as Soldiers», Maputo, avril 1999, cité dans Overgaard, p. 6.

[45] Children of War, n3, octobre 1999, Swedish Save the Children, cité dans Overgaard, ibid.

[46] «The Use of Children as Soldiers in Africa».

[47] Le Monde, cité dans Nigel Cantwell, Starting from Zero, UNICEF, Italie, 1997, p. 9.

[48] Gervais Abayeho, chercheur consultant, dans Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats, The Use of Children as Soldiers in Africa, 1999.

[49] Overgaard, p. 7.

[50] Cantwell, p. 51.

[51] UNICEF, «Children and Women of Rwanda», p. 84.

[52] Abayeho, «The Use of Children as Soldiers in Africa».

[53] Millwood, Étude 4, 56.

[54] Document du gouvernement du Rwanda remis au GIEP à l’occasion des Consultations sectorielles sur l’éducation, Kigali, février 1999.

[55] UNICEF Rwanda, «1997 Annual Report», décembre 1997, 108.

[56] Document du gouvernement du Rwanda.

[57] Ibid.

[58] UNICEF, «Children and Women of Rwanda», 108.

[59] Hamilton. pp. 9-10.

[60] Document du gouvernement du Rwanda.