CHAPITRE 143

LE GÉNOCIDE

(du rapport de l'OUA)

 

14.1.          À 20 h 30 dans la soirée du 6 avril 1994, le biréacteur Mystère Falcon transportant le Président du Rwanda fut abattu alors qu’il s’apprêtait à se poser sur l’aéroport de Kigali. L’appareil s’écrasa dans les jardins du palais présidentiel en tuant toutes les personnes à son bord, dont le Président Cyprien Ntaryamira du Burundi, les membres de l’équipage français et plusieurs conseillers de haut rang du Président Habyarimana[1].

 

14.2.          L’écrasement de l’avion mit rapidement en branle l’une des plus grandes tragédies de notre époque. En moins de 100 jours, au moins 500 000 et sans doute plus de 800 000 personnes, hommes, femmes et enfants, en grande majorité tutsiTutsi, allaient être assassinées. Des milliers d’autres seraient violées, torturées et mutilées à vie. Des millions, majoritairement Hutu, s’étaient déplacés intérieurement ou avaient fui comme réfugiés vers les pays voisins. Cette tragédie n’aurait jamais dû se produire. Le génocide rwandais ne s’est pas produit spontanément. Il a nécessité une stratégie globale, une planification et une organisation scrupuleuses, un contrôle absolu des leviers du gouvernement, des assassins motivés, les moyens de tueries de masse, la capacité d’identifier et de tuer les victimes ainsi qu’un contrôle serré des médias pour permettre de diffuser les bons messages tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Cette machination diabolique s’est manigancée petit à petit au cours des années qui ont suivi l’incursion de 1990, et elle s’est accélérée durant la seconde moitié de 1993 après la signature des accords d’Arusha et l’assassinat au Burundi du Président Hutu démocratiquement élu par des soldats Tutsi. En théorie, du moins, tout était prêt, seul manquait l’accident de l’avion du Président.

 

14.3.          Mais la question de savoir si les extrémistes Hutu ont délibérément abattu l’avion pour déclencher le génocide demeure sans réponse. Les radicaux ont-ils créé cette opportunité, ou l’ont-ils exploitée lorsqu’elle s’est présentée? Les preuves en notre possession ne nous permettent pas de le déterminer, et les événements qui ont immédiatement suivi l’attaque de l’avion n’indiquent pas nécessairement non plus que les conspirateurs attendaient ce moment précis pour attaquer. Une confusion considérable régna pendant presque deux jours parmi l’élite Hutu. Le nouveau gouvernement ne fut pas formé avant le 8 avril. Il fallut attendre presque 12 heures après le crash pour assister aux premiers meurtres de Hutu modérés et de Tutsi inscrits sur les listes de personnes à abattre qui circulaient à Kigali, et le génocide en tant que tel — le fait de se concentrer exclusivement sur l’élimination en masse de tous les Tutsi — n’a véritablement commencé que le 12 avril. On pourrait même avancer que dans les heures qui ont immédiatement suivi l’accident, l’objectif initial des radicaux était de l’ordre du coup d’État contre le gouvernement de coalition, et non de l’ordre du génocide. Il semble donc qu’en dépit de l’efficace machine à tuer qui avait été construite, quand le moment vint, les conspirateurs durent improviser au fur et à mesure; en fait, tous n’en étaient pas rendus au même niveau de préparation à travers le pays, qui variait selon l’attitude manifestée localement envers les Tutsi : dans le Nord-Ouest, par exemple, où plusieurs membres de l’Akazu avaient leurs racines, on était prédisposé à se tourner immédiatement contre les Tutsi; à Butare, on ne pouvait pas commencer le carnage tant que les radicaux n’auraient pas remplacé les administrateurs locaux par certains de leurs membres.

 

14.4.          Une fois les extrémistes Hutu en contrôle partout, l’impressionnante efficacité qui faisait la réputation du Rwanda se manifesta. L’objectif ne soulève pas le moindre doute, comme Jean Kambanda, Premier ministre durant ces mois, l’a confessé à son procès quatre ans plus tard lorsqu’il a plaidé coupable de génocide. Kambanda a admis non seulement que le génocide avait été planifié d’avance, mais également qu’«au Rwanda, en 1994, des attaques à grande échelle et systématiques étaient menées contre la population civile Tutsi, le but étant de les exterminer. Des massacres de centaines de milliers de personnes ont eu lieu au Rwanda, y compris de femmes et d’enfants, de vieillards et de jeunes, poursuivis et assassinés là où ils cherchaient refuge, dans les préfectures, les bureaux communaux, les écoles, les églises et les stades[2]

 

14.5.          Kambanda a admis avoir présidé durant le génocide les réunions du conseil des ministres «où le déroulement des massacres faisait activement l’objet d’un suivi, mais aucune mesure n’a été prise pour y mettre fin[3].» Il a participé au licenciement du préfet de Butare «parce qu’il était opposé aux massacres et à la nomination d’un nouveau préfet pour élargir l’étendue du massacre aux Tutsi de Butare[4].» Il a publié le 8 juin une directive visant à «encourager et renforcer les Interahamwe qui procédaient au massacre de la population civile Tutsi [...] Par cette directive, le gouvernement assumait la responsabilité des actes des Interahamwe[5].» En fait, son gouvernement «distribuait armes et munitions à ces groupes[6]

 

14.6.          Kambanda a confessé avoir rendu visite à la station de radio RTMLC le 21 juin et l’avoir encouragée à «continuer d’inciter au massacre de la population civile Tutsi en déclarant que la station de radio était ‘une arme indispensable à la lutte contre l’ennemi’[7].» Durant le génocide, comme l’ont noté les juges d’instance, il a incité les préfets et les bourgmestres à commettre des massacres et à tuer des civils en plus de visiter plusieurs préfectures «pour inciter et encourager la population à commettre ces tueries, voire même pour féliciter les gens qui en avaient commis[8].» «Il reconnaît pleinement être l’auteur de la phrase incendiaire qui a par la suite été diffusée à grande échelle : ‘Refusez de donner votre sang à votre pays et les chiens le boiront pour rien’[9].» On lui a «personnellement demandé de prendre des mesures pour protéger les enfants hospitalisés qui avaient survécu au massacre, et il n’a pas répondu. Le même jour, après cette rencontre, les enfants avaient été tués[10]

 

14.7.          Enfin, Kambanda a admis avoir «ordonné l’érection de barrages routiers en sachant qu’ils serviraient à identifier les Tutsi pour les éliminer et, en tant que Premier ministre, il a participé à la distribution d’armes et de munitions aux membres des partis politiques et des milices ainsi qu’à la population en sachant que ces armes serviraient à massacrer des civils Tutsi[11].» Il a été lui-même «témoin oculaire de massacres de Tutsi et en avait connaissance par l’entremise des rapports des préfets et des débats du Conseil des ministres[12]

 

14.8.          Bien que Kambanda soit depuis revenu sur son plaidoyer de culpabilité dans des circonstances quelque peu mystérieuses, nous en savons assez sur le déroulement du génocide pour corroborer sa confession initiale. Dans le présent chapitre, nous allons tenter de reconstituer les événements de ces 100 jours.

 

Les premières étapes

 

14.9.          Vingt minutes après que l’avion se soit écrasé, on ordonna aux soldats rwandais de boucler l’aéroport : même les troupes de la MINUAR ne pouvaient y avoir accès. À 21 h, une heure après, RTLMC annonça la nouvelle; peu après, elle confirma le décès du Président[13]. La Garde présidentielle encercla aussitôt la résidence de la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, puis elle entreprit d’emmener les politiciens du MRND et leurs familles vers un campement militaire. En même temps, elle ordonna aux politiciens de l’opposition de ne pas quitter leur demeure. La Première ministre téléphona au général Dallaire vers 22 h pour l’informer que ses ministres modérés étaient tous chez eux, terrifiés, alors que tous ses ministres extrémistes étaient portés disparus et impossibles à joindre[14]. Tôt le lendemain matin, les Interahamwe furent appelés à patrouiller les rues de Kigali, tandis que les militaires établirent des barricades un peu partout dans le centre de la ville.

 

14.10.      Le colonel Bagosora, directeur de cabinet au ministère de la Défense et homme désigné par la plupart des experts comme étant le leader du génocide, tenta dès le début de prendre les choses en main. Il exerça de fortes pressions pour la mise en place d’un gouvernement militaire, mais le général Dallaire, commandant militaire de la MINUAR, et le Représentant spécial des Nations Unies, Jacques Roger Booh-Booh, recommandèrent tous deux le maintien d’une autorité civile légitime[15]. Bagosora, les forces armées et le MRND étaient tous d’accord pour ne plus traiter avec la Première ministre Uwilingiyimana, mais ils s’opposaient fortement sur la question du gouvernement civil. Bagosora poursuivit ses pressions en vue de l’instauration d’un gouvernement militaire, probablement pour en prendre lui-même la tête, mais l’opposition fut si forte que des combats éclatèrent entre une faction des forces armées et la gendarmerie d’une part et les alliés de Bagosora au sein de la Garde présidentielle d’autre part.

 

14.11.      Le 7 avril, des membres de la Garde présidentielle assassinèrent les deux candidats à la présidence de l’assemblée de transition, dont l’un aurait remplacé Habyarimana[16]. Ils assassinèrent également le président de la Cour constitutionnelle et le ministre de l’Information, tous deux membres Hutu modérés du gouvernement de coalition et partisans des Accords d’Arusha; leur assassinat permit plus facilement aux radicaux de former un gouvernement pleinement dévoué aux extrémistes Hutu. Le même jour, des soldats du gouvernement assassinèrent la Première ministre Uwilingiyimana et attaquèrent les chefs des partis d’opposition, les tuant ou les obligeant à prendre la fuite.

 

14.12.      Tôt le matin du 8 avril, après une dernière tentative infructueuse d’obtenir un accord en vue de l’instauration d’un gouvernement militaire, le colonel Bagosora mit en place un gouvernement civil intérimaire formé de 12 ministres du MRND et de huit membres des partis d’opposition, tous sympathisants du mouvement Hutu Power[17]. Le colonel Gatsinzi fut nommé à la tête du commandement militaire et Jean Kambanda fut nommé Premier ministre. En réaction directe à la domination des représentants du Nord-Ouest au sein du gouvernement Habyarimana, la plupart des membres du nouveau gouvernement provenaient du sud du pays — une tentative visant à légitimer le nouveau gouvernement et à lui conférer une assise régionale plus large. Même si Bagosora et sa clique n’avaient pas réussi à acquérir la domination personnelle qu’ils avaient souhaitée, le nouveau gouvernement était aussi fortement favorable au génocide qu’ils ne l’étaient eux-mêmes.

 

14.13.      Un dernier espoir subsistait de prévenir la catastrophe, qui semblait de plus en plus inexorable. Au sein de l’armée, certains officiers modérés restèrent fortement opposés au mouvement Hutu Power, mais comme ce fut trop souvent le cas dans l’histoire rwandaise, ils furent facilement marginalisés. Dans la soirée du 7 avril, le commandant du FPR, Paul Kagamé, communiqua avec le général Dallaire, commandant militaire de la MINUAR, pour lui offrir de joindre ses forces à celles des officiers modérés si ces derniers parvenaient à mettre sur pied une force de combat. Il indiqua à Dallaire qu’il était «disposé à négocier et à joindre ses forces aux leurs, mais que ces derniers devaient d’abord démontrer qu’ils étaient prêts à prendre des risques et à prouver qu’ils étaient autre chose qu’un groupe d’officiers sans valeur et inefficaces». Tragiquement pour le pays, ils ne purent rien faire ni l’un ni l’autre. Dallaire écrivit plus tard qu’ils «ne furent jamais capables d’unifier leurs forces, parce que toutes les unités sous leurs ordres avaient été totalement infiltrées [...] et qu’ils n’étaient pas prêts à risquer leur vie ou celle de leurs familles [...] de sorte qu’ils ne furent jamais en mesure, au cours des premiers jours, de se regrouper et de développer une force de frappe, même modérée, qui leur aurait permis de renverser les génocidaires[18]

 

14.14.      Dix jours après le début du génocide, les dirigeants entreprirent d’éliminer toutes les oppositions. Le gouvernement intérimaire remplaça Gatsinzi par Augustin Bizimungu, le premier choix de Bagosora. Sur les ordres du gouvernement, la Garde présidentielle assassina deux éminents préfets opposés au génocide dans leur région. Plusieurs douzaines d'autres administrateurs furent démis de leurs fonctions. Les autorités locales furent encouragées à procéder au même genre de «nettoyage» au sein de leur administration locale.

 

14.15.      Le 12 avril, sous la pression militaire croissante exercée sur Kigali par le FPR, le gouvernement intérimaire quitta la capitale pour s’installer à Murambi, dans la préfecture de Gitarama. Il emmena avec lui les chefs politiques, militaires et administratifs du génocide, qui parcoururent la préfecture, prêchant et enseignant le génocide. L’exemple de Gitarama fut typique. La pression combinée des autorités politiques et des milices réduisit pratiquement à néant toute opposition au gouvernement intérimaire et à son programme de génocide.

 

Assassinat de la Première ministre, des ministres et des Hutu modérés

 

14.16.      Dès que la Première ministre Uwilingiyimana comprit que son autorité ne serait plus respectée, elle demanda la protection des forces armées et une escorte vers Radio Rwanda, afin de s’adresser à la population. Lorsque les troupes de la MINUAR arrivèrent à son domicile aux premières heures de la matinée du 7 avril, elles furent attaquées et leurs véhicules sabotés[19]. Pendant plusieurs heures, les soldats de la Garde présidentielle cherchèrent la Première ministre; ils la trouvèrent peu avant midi et l’assassinèrent, de même que son mari. Ses cinq enfants échappèrent de justesse à la mort et furent plus tard mis en sécurité.

 

14.17.      Tout ceci s’inscrivait dans une politique délibérée visant à assassiner quiconque était susceptible de critiquer le nouveau régime ou le génocide. Les autres cibles comprenaient le Premier ministre désigné Faustin Twagiramungu, d’autres éminents politiciens Hutu, les administrateurs (Hutu comme Tutsi), les riches gens d’affaires Tutsi, les militants des droits de la personne et le reste des dirigeants de l’opposition. À Kigali, les officiers détachèrent des troupes de l’armée régulière et de la milice dans toutes les préfectures du Rwanda pour mettre en œuvre la politique de génocide.

 

14.18.      Les régions du centre et du sud du pays, où la population Tutsi était plus nombreuse et mieux intégrée, résistèrent d’abord à l’idée du mouvement Hutu Power et du génocide. Les dirigeants du génocide tinrent donc de nombreuses réunions dans ces régions du pays afin de forcer les administrateurs locaux à collaborer avec eux. Au bout du compte, et malgré leur résistance initiale, les préfets et bourgmestres furent persuadés ou forcés de collaborer.

 

14.19.      Le 16 avril, le gouvernement intérimaire renforça ses appuis en rappelant en service actif les officiers loyaux à Bagosora. Il subsistait toutefois une menace permanente du fait que des soldats refusaient de prendre part au génocide. Encore une fois, le gouvernement intérimaire réagit rapidement. Les officiers dissidents furent remplacés d’une façon ou d’une autre — mis à l’écart, envoyés sur le terrain, forcés de s’exiler ou assassinés[20].

 

Premiers massacres de Tutsi

 

14.20.      Le 7 avril, aux premières lueurs du jour après l’écrasement de l’avion, de 1 500 à 2 000 membres des unités d’élite de l’armée rwandaise ainsi que 2 000 miliciens entreprirent d’assassiner des Tutsi et des Hutu à Kigali, à partir de listes de victimes préparées d’avance[21]. Les troupes du Front Patriotique Rwandais, stationnées à Kigali après la signature des Accords d’Arusha afin de protéger leurs délégués au gouvernement de transition, vinrent à leur défense, rouvrant ainsi les hostilités avec le gouvernement et l’armée. Mais les efforts du FPR furent insuffisants pour faire cesser les attaques dans la ville ou ailleurs au pays. Tout à coup, le pays se trouva plongé en même temps dans un génocide et dans une guerre civile.

 

14.21.      La reprise des hostilités entre l’armée rwandaise et le FPR fut exploitée par le gouvernement intérimaire pour justifier ses attaques contre les Tutsi et les Hutu modérés, qui furent taxés d’être les complices et les alliés du FPR. Dans les premiers jours du génocide, les assassins s’attaquèrent de façon systématique aux opposants politiques tant Tutsi que Hutu dans leurs quartiers, utilisant les couvre-feux, les barricades et les patrouilles pour contrôler la population.

 

14.22.      Sur les routes principales, les barrages routiers et les barricades furent occupés par l’armée et la gendarmerie, tandis que la police locale, les forces de défense civile et les volontaires gardèrent les autres routes. Ensemble, ils parvinrent à bloquer la fuite des réfugiés qui tentaient d’échapper au massacre. Tous ceux qui tentaient de se cacher furent débusqués par les patrouilles qui parcouraient les voisinages, fouillant les plafonds, les armoires, les latrines, les champs, sous les lits, les coffres des automobiles, sous les cadavres, la brousse, les marécages, les forêts, les rivières et les îles. Le 11 avril, à peine cinq jours plus tard, l’armée rwandaise, les Interahamwe et les milices des partis avaient déjà assassiné plus de 20 000 Tutsi et Hutu modérés[22].

 

14.23.      Le 12 avril, le gouvernement réorienta ses attaques sur les seuls Tutsi. Toutes les conditions préalables étant maintenant en place, le génocide pouvait prendre sa pleine mesure. Le gouvernement et les dirigeants politiques utilisèrent Radio Rwanda et RTLMC pour déclarer qu’il n’y avait qu’un ennemi : les Tutsi. Les Hutu ordinaires furent avisés qu’ils devaient se rallier à la guerre contre les Tutsi, combattre l’ennemi et «finir le travail». Les fonctionnaires entreprirent également de bloquer le flot de réfugiés Tutsi tentant de fuir le pays. Les préfets reçurent l’ordre de n’autoriser aucun départ, et des Tutsi furent assassinés en tentant de franchir la frontière.

 

14.24.      C’est à partir de ce moment que l’on compte le plus grand nombre de Tutsi assassinés dans des massacres à grande échelle. Des milliers de personnes tentèrent de trouver refuge dans des établissements publics comme des églises, des écoles, des hôpitaux ou des bureaux. D’autres reçurent l’ordre des administrateurs Hutu de se regrouper dans des lieux publics. Dans les deux cas, les Tutsi devinrent encore plus vulnérables face aux soldats et aux miliciens Hutu, qui reçurent l’ordre de procéder à des exécutions massives. Pendant trois semaines en avril, les milices des partis, la Garde présidentielle, les Interahamwe et les soldats des FAR assassinèrent chaque jour des milliers de Tutsi. Dans la plupart des cas, les Hutu furent avisés de quitter la région avant que l’attaque ne soit lancée.

 

14.25.      Un modus operandi commença à apparaître. Dans un premier temps, les Interahamwe encerclaient le bâtiment pour empêcher que personne ne s’échappe. Ensuite, les soldats lançaient des grenades lacrymogènes ou des grenades à fragmentation pour tuer ou désorienter les victimes. Ceux qui quittaient le bâtiment étaient aussitôt assassinés. Les soldats, les policiers, les miliciens et les forces civiles de défense prenaient ensuite le bâtiment d’assaut et tuaient tous les autres occupants. Pour s’assurer que personne ne puisse s’échapper, des équipes de recherche fouillaient toutes les pièces ainsi que les environs des bâtiments. Le lendemain, les Interahamwe revenaient sur les lieux afin d’achever les blessés.

 

14.26.      Selon le groupe Physicians for Human Rights, les armes suivantes ont été utilisées pour commettre les assassinats : machettes, massues (gourdins cloutés), hachettes, couteaux, grenades, armes à feu et grenades à fragmentation. Certaines victimes ont été battues à mort, d’autres se sont fait amputer des membres, d’autres ont été enterrées vivantes, noyées, ou violées avant d’être tuées. Dans plusieurs cas, les tendons d’Achille des victimes ont été sectionnées afin qu’elles ne puissent pas s’enfuir et que leurs agresseurs puissent revenir les achever plus tard[23].

 

14.27.      Les victimes ont été traitées avec une cruauté sadique et ont souffert une agonie inimaginable. Des Tutsi ont été enterrés vivants dans des tombes qu’on les avait forcés à creuser eux-mêmes. Des femmes enceintes ont été éventrées afin de tuer les fœtus. Les organes internes ont été arrachés à des personnes encore vivantes. D’autres encore devaient tuer les membres de leur famille ou être tuées elles-mêmes. Les gens ont été jetés dans des fosses d’aisance. Ceux qui se cachaient dans les greniers ont été brûlés vifs dans l’incendie de leur demeure. Des enfants ont été forcés d’assister au meurtre de leurs parents. Les victimes les plus chanceuses étaient celles qui avaient les moyens de payer leurs agresseurs pour être tuées rapidement d’une balle.

 

14.28.      Tout au long de ces semaines, certains Tutsi parvinrent à s’échapper, mais les milices avaient des ordres stricts de rechercher et de tuer tout homme, femme ou enfant caché dans les rivières, les marécages, la brousse et les montagnes. Des dizaines de milliers d’autres Tutsi sont morts de cette façon.

 

14.29.      Pendant trois semaines, les conspirateurs tentèrent de cacher le génocide rural est resté caché aux yeux du monde extérieur. Habiles manipulateurs des médias, les dirigeants du mouvement Hutu Power mettaient le carnage sur le compte de la guerre civile, semant la confusion chez les correspondants étrangers qui connaissaient mal la situation réelle. La plupart des étrangers, y compris les journalistes, ont été évacués aux premières heures du génocide. Éventuellement, toutefois, l’ampleur de la boucherie attira l’attention et la condamnation du monde entier, et le génocide cessa d’être uniquement la préoccupation des militants des droits de la personne et des organisations humanitaires qui l’avaient à plusieurs reprises dénoncé.

 

14.30.      Le 22 avril, Anthony Lake, conseiller pour la Sécurité nationale du Président Clinton des États-Unis, émit un communiqué de la Maison Blanche appelant le gouvernement et les forces armées à cesser les massacres. Le 30 avril, le Conseil de sécurité des Nations Unies émit un avertissement à l’intention des dirigeants rwandais, les avisant qu’ils pourraient être tenus personnellement responsables de l’annihilation d’un groupe ethnique. Le 3 mai, le Pape condamna fermement le génocide; le lendemain, le Secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali, reconnut formellement qu’un génocide était en cours au Rwanda[24].

 

14.31.      À la suite de ces pressions, le gouvernement intérimaire changea de stratégie pour une troisième fois. Les Interahamwe, les milices des partis et les forces civiles d’auto-défense reçurent l’ordre de rechercher tous les survivants Tutsi et de les assassiner d’une façon plus discrète et disciplinée[25]. Aucun survivant ne devait pouvoir rester pour raconter l’histoire du génocide. L’opération de nettoyage devait se révéler bien différente des tueries à grande échelle, les victimes connaissant maintenant bien leurs assassins, qui étaient leurs voisins, leurs collègues de travail ou même d’anciens amis.

 

14.32.      Durant les derniers jours d’avril et les premiers jours de mai, le FPR fit d’importants progrès partout au pays. Le gouvernement répondit en intensifiant ses attaques contre les Tutsi. Les communautés où les femmes, les vieillards et les enfants avaient été épargnés par les premières attaques en devinrent les cibles.

 

14.33.      Vers la fin du mois de mai, le FPR s’empara de l’aéroport et de la principale base militaire de Kigali, et les chefs des milices s’enfuirent de la capitale le 27 mai[26]. À la mi-juin, le gouvernement intérimaire était en déroute. Le FPR s’empara de Kigali le 4 juillet et annonça la fin de la guerre le 18 du même mois. Le lendemain, un nouveau président et un nouveau premier ministre prêtèrent serment. Le FPR ayant gagné la guerre, le génocide prit fin.

 

L’attaque contre la société civile

 

14.34.      Le matin suivant le décès du Président Habyarimana, la Garde présidentielle commença à se déployer dans Kigali, regroupant les gens qui avaient été désignés pour être exécutés. Les radicaux du mouvement Hutu Power avaient toujours bien compris la nécessité de manipuler l’opinion publique, tant au Rwanda qu’à l’étranger. Cet objectif les aida à établir des listes de personnes à abattre en priorité. RTLMC et Radio Rwanda devinrent les outils directs du génocide, diffusant le nom et la cachette des victimes désignées. De cette façon, l’armée et les milices pouvaient traquer leurs victimes où qu’elles soient, d’un bout à l’autre du pays.

 

14.35.      Les attaques visèrent plusieurs cibles. Dans un premier temps, le gouvernement intérimaire fixa son attention sur les membres du gouvernement et de l’opposition, tant nationale que locale, pouvant faire obstacle au bon déroulement du génocide. Dans un deuxième temps, il songea à éliminer les Hutu modérés, influents et donc perçus comme une menace. En troisième lieu, le gouvernement s’attaqua aux journalistes et aux militants des droits de la personne qui n’avaient pu être réduits au silence par d’autres moyens.

 

14.36.      Les professionnels furent également la cible d’attaques. Certains avocats furent tués parce qu’ils avaient défendu des adversaires politiques ou parce qu’ils étaient associés à des causes controversées. D’autres avocats furent tués simplement parce qu’ils étaient Tutsi. Dans les premiers jours du génocide, certains fonctionnaires tentèrent d’utiliser le système judiciaire pour protéger des collègues menacés, mais en vain. Les bourgmestres relâchèrent sur-le-champ les génocidaires arrêtés, et les procureurs cessèrent rapidement de tenter d’amener les assassins, les violeurs ou les incendiaires devant les tribunaux.

 

14.37.      Les Tutsi à l’emploi des organisations humanitaires ou internationales et des sociétés gouvernementales furent également inscrits sur la liste des personnes à assassiner, tout comme un grand nombre d’enseignants et d’administrateurs scolaires. Plusieurs de ces personnes étaient des leaders communautaires et avaient milité activement au sein de partis d’opposition.

 

14.38.      Les milices Hutu s’attaquèrent également aux prêtres, aux religieuses et aux autres membres du clergé, en particulier à ceux qui étaient d’origine Tutsi ou qui abritaient des victimes désignées. De plus, les génocidaires assassinèrent également les prêtres reconnus comme des esprits libres susceptible d’influencer l’opinion, y compris l’opinion internationale.

 

L’assassinat des soldats belges de la MINUAR

 

14.39.      RTLMC blâma sur-le-champ les Casques bleus belges pour la destruction de l’avion du Président. On peut difficilement mettre en doute que le plan des génocidaires prévoyait une attaque contre ces soldats, exactement comme l’informateur du général Dallaire l’en avait averti quatre mois plus tôt. Il fallut moins d’une journée pour mener ce plan à terme.

 

14.40.      L’escorte militaire demandée par la Première ministre Uwilingiyimana le matin suivant le décès d’Habyarimana, formée de soldats de la MINUAR, fut prise sous le feu de l’armée rwandaise dès son arrivée au domicile de la Première ministre.

 

14.41.      Les soldats emmenèrent les 15 gardiens de la paix dans un campement militaire de Kigali, où les soldats ghanéens et belges furent séparés[27]. Les Ghanéens furent emmenés en sécurité, tandis que les dix Belges furent brutalement battus et exécutés par un groupe de soldats Hutu. L’incident eut exactement l’effet qu’avaient prévu avec cynisme les génocidaires, comme l’indique le télégramme expédié par Dallaire le 11 janvier[28]. Les Belges rappelèrent le reste de leur contingent et prirent la tête d’un mouvement qui parvint presque à mettre un terme à l’action de l’ONU au Rwanda. Un retrait total apparaissait toutefois politiquement inacceptable même aux principaux membres du Conseil de sécurité. C’est ainsi que le monde a pu assister au phénomène sans précédent d’une mission de maintien de la paix réduisant ses effectifs de façon marquée au beau milieu d’un génocide.

 

Les principaux acteurs internes : Akazu, gouvernement, politiciens, intellectuels, chefs militaires et miliciens, médias

 

14.42.      Depuis plusieurs décennies, le Rwanda était reconnu pour son efficacité, sa compétence administrative, son système d’administration publique remarquablement bien structuré, son système d’autorité et le génie avec lequel il imposait la discipline et la déférence chez son peuple. Toutes ces caractéristiques furent mises à profit dans la préparation du génocide par une élite calculatrice, qui ne comprenait que trop bien comment utiliser cette machine si remarquablement efficace. Les noms de la plupart des cerveaux sont connus — les gens qui ont planifié le génocide, qui en ont assuré la mise en œuvre et qui l’ont regardée s’exécuter en avril, mai, juin et juillet.

 

14.43.      Akazu («petite case») était le nom donné au cercle restreint de conseillers spéciaux du Président Habyarimana. La plupart d’entre eux provenaient de sa propre préfecture du nord-ouest du pays ou étaient des parents de son épouse. Leurs liens personnels étroits avec le Président les plaçaient au centre de l’échiquier politique, économique, social et militaire du Rwanda. L’Akazu, qui comptait l’un des frères de Mme Habyarimana, finançait les Interahamwe (la milice du MRND) et les escadrons de la mort connus sous le nom de «Réseau Zéro» et Amasasu de («b«alles»») qui se sont tous deux chargés des assassinats politiques avant le 16 avril et durant le génocide. Mme Habyarimana aurait elle-même été impliquée dans certaines des premières décisions politiques prises avant le 9 avril, date à la laquelle elle fut au nombre des premières personnalités évacuées sur Paris par les Français[29].

 

14.44.      Le gouvernement, les forces armées et les politiciens travaillaient main dans la main. Le colonel Bagosora, de l’armée rwandaise, dirigeait le génocide et agissait comme chef des forces armées. Il était assisté, sur le plan militaire, par les commandants de la Garde présidentielle, des unités d’élite de l’armée et d’autres militaires de haut rang. L’armée joua un rôle opérationnel de premier plan dans le génocide, ses armes et ses compétences étant utilisées dans toutes les attaques et opérations de grande envergure. L’armée fournit également un soutien logistique considérable, vital pour l’efficacité du génocide, par le biais de ses véhicules et de ses systèmes de communication.

 

14.45.      Pendant une brève période de temps, le chef d’État-major de l’armée, Gatsinzi, et le chef de la Gendarmerie nationale, le général Ndindiliyimana, tentèrent d’enlever le pouvoir à Bagosora[30]. Mais la Garde présidentielle et les unités d’élite se situaient hors de la hiérarchie militaire et n’étaient fidèles qu’à Bagosora. Leur entraînement et leur armement supérieurs les plaçaient, en pratique, hors de portée des militaires. De plus, dès le 7 avril, les troupes du FPR avaient quitté leur quartier général pour mettre fin aux meurtres de Tutsi à Kigali. Avec la reprise de la guerre, les officiers de haut rang ne purent se résoudre à déserter ou à s’interposer sur la voie choisie par le gouvernement.

 

14.46.      Sur le plan politique, les dirigeants du MRND mirent sur pied un gouvernement intérimaire à la demande du colonel Bagosora. Les ministres furent nommés parmi les membres des factions favorables au mouvement Hutu Power de chacun des partis. Ensemble et séparément, ils constituaient un réservoir important d’information, de motivation, d’idéologie et de soutien pratique. Ils mobilisèrent les milices de leurs partis et les simples citoyens Hutu pour les lancer dans le génocide. Plusieurs traversèrent le pays ou prirent la parole à la radio pour appeler à une solidarité totale de la part de tous les Hutu dans la guerre contre les étrangers.

 

14.47.      Les administrateurs nationaux constituaient d’importants relais pour le gouvernement intérimaire, en incitant la population à obéir aux ordres des militaires et en exhortant les Hutu à «travailler avec», «assister» ou «soutenir» l’armée. Mais c’est sur le plan local que les administrateurs jouèrent le rôle le plus important. Les autorités civiles locales avaient la responsabilité de réunir des centaines de personnes pour conduire les massacres sur les places publiques et de mettre sur pied une organisation civile responsable de la tenue des barricades, des opérations de recherche et du dépistage des survivants. De même, ils devaient informer leurs supérieurs de l’évolution de la situation dans leurs secteurs respectifs.

 

14.48.      Les milices des partis représentaient une base d’appui puissante, en particulier lorsque leur nombre se mit à augmenter après le début du génocide. Organiquement, elles relevaient de différents partis; sur le terrain, les milices prirent rapidement la tête des opérations de planification, d’organisation et de mise en œuvre du génocide. Parce que les membres des milices provenaient de tous les coins du pays, ils connaissaient personnellement leurs voisins. Cette connaissance s’avéra inestimable dans les massacres systématiques, maison par maison, qui se prolongèrent pendant plusieurs semaines. Les miliciens étaient dirigés d’un endroit à un autre, indiquant clairement que leur déploiement était une affaire de priorité nationale. Une fois sur place, ils se conformaient aux ordres donnés par les militaires.

 

14.49.      Moins d’une semaine après le début du génocide, le gouvernement intérimaire et les forces armées mirent sur pied une structure formelle pour mobiliser et encadrer les civils, maintenant formés et dirigés par des soldats à la retraite. Une fois formées et engagées, les forces civiles d’autodéfense, ainsi qu’on les avait nommées, permirent d’accroître la portée des milices et fonctionnèrent avec une efficacité à la fois remarquable et sanguinaire. Les deux groupes civils opéraient de concert, gardant les barricades, patrouillant et combattant ensemble. Elles se dotèrent même d’une structure organisationnelle complexe. En créant ce système, le gouvernement intérimaire ajoutait une quatrième chaîne de commandement après les structures militaires, politiques et administratives.

 

14.50.      Derrière les politiciens, les militaires et les administrateurs se profilait un groupe de gens d’affaires riches et puissants, dont certains avaient été membres de l’Akazu. Ils avaient été réunis par Félicien Kabuga, qui avait contribué à mettre sur pied la station de radio RTLMC[31]. Le groupe se réfugia en sécurité sur les rives d’un lac, d’où il conseillait le gouvernement en matière de finances et d’affaires étrangères. Par exemple, après que les preuves du génocide eurent commencé à circuler à l’extérieur du pays, le groupe incita le gouvernement à envoyer des délégations à l’étranger afin de diffuser sa propre version des événements — une recommandation que le gouvernement accepta de plein gré. Kabuga annonça également la création d’un fonds pour soutenir l’effort de guerre, appelant tous les Rwandais vivant à l’étranger à y contribuer. Près de 140 000 dollars américains furent ainsi réunis et distribués «pour aider la population civile à combattre l’ennemi[32]

 

14.51.      Le colonel BagosoraLe gouvernement intérimaire reçut également l’appui de la direction des services publics, des entreprises d’État, des entreprises de transport, des hôpitaux et des services de communication. Ces copains de longue date du Président Habyarimana devaient leur poste et leur richesse au gouvernement. Certains d’entre eux financèrent les activités des milices et se firent les promoteurs du génocide auprès de leurs employés[33]. D’autres assurèrent le transport des miliciens ou assassinèrent eux-mêmes leurs collègues Tutsi. Que ce soit par crainte, opportunisme, conviction ou une combinaison de ces facteurs, le secteur privé répondit à la campagne des génocidaires en leur fournissant l’argent, le transport, les armes, l’alcool, l’essence et les autres biens dont ils avaient besoin.

 

14.52.      Bagosora et le gouvernement savaient savait également qu’ils pouvaient compter sur l’appui des élites intellectuelles, en particulier sur les professeurs de l’Université nationale de Butare, qui avaient déjà joué un rôle important en reformulant sa propagande haineuse raciste et primitive dans une terminologie propre à lui assurer une certaine respectabilité[34]. Le corps enseignant était à forte prédominance Hutu. Un grand nombre d’entre eux provenaient de la région natale d’Habyarimana et avaient bénéficié des programmes spéciaux que ce dernier avait créés pour leur faciliter l’accès aux études universitaires et à la formation à l’étranger. Bien que certains universitaires s’abstinrent simplement de toute critique, d’autres participèrent activement au génocide par leurs écrits ou par des conférences et des appels à la radio. Un groupe d’intellectuels se désignant eux-mêmes comme les «intellectuels de Butare» diffusa un communiqué de presse établissant une justification pour le génocide que le gouvernement s’empressa de reprendre à son compte et qui fut ensuite utilisé par les délégations envoyées à l’étranger pour soutenir le gouvernement. Lors d’une rencontre organisée par le vice-recteur de l’université, le Premier ministre par intérim, Jean Kambanda, remercia le corps professoral réuni devant lui pour son appui et ses idées[35].

 

14.53.      La radio fut massivement utilisée pour transmettre les ordres aux milices des partis et aux Interahamwe, en particulier après que les lignes téléphoniques eurent été coupées à Kigali. Tant RTLMC que Radio Rwanda transmettaient aux forces sur le terrain des instructions sur les endroits où ériger des barrages ou mener des recherches. Elles donnaient les noms des personnes visées et des secteurs devant être attaqués. Le vocabulaire employé donnait toujours l’impression d’un pays en état de siège, appelant les Hutu à «se défendre» en employant leurs «outils» pour faire leur «travail» contre les «complices de l’ennemi[36].» Dans les régions rurales, la radio est souvent la seule source d’information. Les appels constants à tuer les Tutsi et les déclarations constantes selon lesquelles le gouvernement était en train de gagner la guerre ont aidé à créer une atmosphère incitant de nombreux Hutu ordinaires à participer au génocide.

 

14.54.      Les messages radio à l’intention des Hutu, conçus avec soin pour s’adresser à leurs sentiments, à leur esprit et à leur énergie, formaient une habile combinaison de vérités, de demi-vérités, d’information non pertinente et de mensonges. Les Tutsi avaient — il y a de cela fort longtemps — régné sans pitié pendant plusieurs générations sur les Hutu. Les Hutu formaient de loin le groupe ethnique le plus nombreux. Le Burundi donnait la preuve des conséquences de la domination Tutsi pour les Hutu. Les Tutsi avaient envahi le Rwanda en 1990, déclenchant une terrible guerre civile. Certains Tutsi continuaient de se croire supérieurs aux Hutu et traitaient ces derniers avec dédain. Le FPR avait effectivement l’intention de renverser le gouvernement intérimaire et de le remplacer. Ils demanderaient alors la restitution de territoires et de biens appartenant aux Hutu depuis des générations[37]. Plusieurs Hutu étaient véritablement terrifiés par le FPR et en colère face aux troubles qu’il avait causés. Tout cela était sans doute vrai, et il ne faut jamais oublier que la propagande du Hutu Power pouvait se construire sur une base de crédibilité très solide.

 

14.55.      La propagande se développa donc, dans la plus complète indifférence face à la vérité. Le FPR et ses complices Tutsi avaient assassiné le Président et planifiaient d’exterminer tous les Hutu. La violence à l'encontre des Tutsi était le résultat spontané de la rage des Hutu en réponse à l’assassinat de leur Président et représentait une défense justifiable contre l’agression armée par les Tutsi. Les journalistes diffusaient des nouvelles sur des caches d’armes appartenant aux Tutsi et des projets d’invasion par les démons belges et les gouvernements Tutsi de l’Ouganda et du Burundi. De façon répétée, les Tutsi faisaient face à des accusations de cruauté extrême et de cannibalisme. Les Hutu étaient avisés de se méfier des infiltrations ennemies et appelés à se regrouper et à utiliser leurs «outils» habituels pour se défendre. À moins que toutes les «blattes» ne soient éliminées, femmes et enfants compris, ils se soulèveraient à nouveau pour dominer et brutaliser les Hutu, comme ils l’avaient fait dans le passé et n’avaient jamais cessé de vouloir le faire à nouveau.

 

14.56.      La station de radio RTLMC avait pris soin dès le début d’attirer ses auditeurs par la diffusion de chansons populaires et l’emploi d’animateurs talentueux, avant d’entreprendre la diffusion de son message raciste une fois les habitudes d’écoute bien établies[38]. Durant le génocide, RTLMC entreprit de diffuser la version Hutu des événements auprès de ses auditeurs. En raison de sa popularité, la station représentait un outil de choix pour justifier le génocide, transmettre les ordres et inciter la population Hutu à rejeter la modération et à se battre pour la survie des Hutu. La station apprit également à combiner l’art et la politique, invitant des auteurs, des poètes et des chanteurs à propager la haine des Tutsi. L’un des invités les plus fréquents était le poète et chansonnier Simon Bikindi, auteur d’un poème de mirliton intitulé «Je hais les Hutu», une attaque féroce contre les Hutu qui protègent les Tutsi et collaborent avec eux[39].

 

La chaîne de commandement

 

14.57.      Le fonctionnement remarquable de la chaîne de commandement malgré les problèmes de transport et de communication démontre bien l’excellence des habiletés organisationnelles des instigateurs du génocide. Le mouvement Hutu Power contrôlait la direction de toutes les structures de l’État — militaires, politiques et administratives — à tous les niveaux.

 

14.58.      Le colonel Bagosora planifiait et mettait en œuvre le génocide avec l’aide des plus hauts échelons de l’appareil militaire, y compris le chef d’État-major (Augustin Bizumungu), le ministre de la Défense (Augustin Bizimana) et le commandant de la Garde présidentielle (Protais Mpiranya). Les chefs militaires commandaient la police communale dans tout le pays et déployaient les Interahamwe et les milices des partis de la façon la plus efficace. Des soldats à la retraite ou démobilisés assuraient la formation, l’armement puis le commandement des forces civiles d’autodéfense durant les attaques.

 

14.59.      Les dirigeants politiques du mouvement Hutu Power étaient également au centre du génocide, participant aux réunions et à la prise de décision à tous les niveaux. Ils usaient de leur autorité pour assembler les milices de leur parti, leur distribuer des armes et les diriger vers les régions du pays où ils étaient demandés. Il ne fallut pas longtemps aux milices, sous l’impulsion des Interahamwe du MRND et des Impuzamugambi de la CRD, pour mettre de côté leurs rivalités naturelles et «travailler» ensemble à l’accomplissement de la campagne de génocide du gouvernement. Avant le 6 avril, les milices, entraînées ou non, comptaient environ 2 000 hommes, principalement basés à Kigali[40]. Après le début du génocide, ce nombre gonfla entre 20 000 et 30 000, répartis dans tout le pays. Au niveau local, les partis attendaient de leurs membres qu’ils servent d’exemples à leurs compatriotes Hutu, identifiant les Tutsi et les Hutu modérés, assurant la garde des barrages et participant directement aux tueries.

 

14.60.      La structure gouvernementale élaborée du Rwanda permit de mener le génocide avec une terrifiante efficacité. Le gouvernement transmettait les ordres aux préfets, qui les relayaient aux bourgmestres, qui à leur tour convoquaient les chefs de secteurs et les conseillers municipaux à des rencontres locales dans toutes les communes. Ces gens transmettaient ensuite les instructions à la population. Les bourgmestres étaient principalement chargés de mobiliser des centaines sinon des milliers de citoyens ordinaires pour chercher, trouver, assassiner et enterrer les victimes. D’autres devaient contrôler les barrages routiers et effectuer des patrouilles pour découvrir les victimes désignées. Les dirigeants locaux, hésitants au début, furent menacés de sanctions ou démis de leurs fonctions, et des citoyens Hutu ordinaires se virent offrir de l’argent, de la nourriture, de l’alcool, des biens volés ou des propriétés — de puissants incitatifs pour des gens d’une pauvreté extrême. Comme l’avait annoncé la radio, cette «guerre» devait devenir la responsabilité de tous.

 

Les tueurs : Garde présidentielle, militaires, élites locales

 

14.61.      Les membres de la Garde présidentielle furent recrutés à peu près exclusivement parmi les résidants de la province natale du Président Habyarimana et de sa femme. Plusieurs années avant l’assassinat du Président, la Garde avait été impliquée dans le meurtre d’éminents Tutsi et de dirigeants de l’opposition. Dans les heures qui suivirent la mort d’Habyarimana, la Garde présidentielle prit la tête des tueries dans tous les quartiers de la capitale.

 

14.62.      Les Forces Armées Rwandaises (FAR) jouèrent également un rôle important dans le génocide. Les soldats gardaient les barrages et les points de contrôle sur les routes principales, assuraient la formation des Interahamwe et des milices des partis et participaient directement au génocide, en particulier dans les zones urbaines. Les militaires assurèrent également l’organisation de toutes les tueries à grande échelle ailleurs au pays. La séquence des massacres se répétait de loin en loin. Dans un premier temps, les troupes lançaient des grenades et des gaz lacrymogènes et mitraillaient les maisons et les refuges des Tutsi. Ensuite, les Interahamwe, la milice locale ou les forces civiles d’auto-défense entreprenaient le massacre, avec des machettes et d’autres armes. Enfin, les troupes et les milices formaient des groupes de recherche afin de dépister et d’assassiner les éventuels survivants[41].

 

14.63.      Les politiciens et les administrateurs locaux jouissaient de pouvoirs étendus. Ils ciblaient les Hutu modérés, obligeaient les Tutsi à se regrouper dans des lieux publics, incitaient les Hutu à participer au génocide, distribuaient les armes aux miliciens, imposaient des couvre-feux, établissaient des barrages, coordonnaient le travail des milices entre les communes et, de façon générale, mettaient tout en œuvre pour faciliter la réalisation du génocide. Ils avaient également le contrôle des registres de population et pouvaient vérifier l’appartenance ethnique des gens de leur village. Parfois, cela pouvait faire la différence entre la vie et la mort pour les Tutsi qui s’étaient procuré de faux papiers et tentaient de fuir les massacres.

 

14.64.      Il est important de se souvenir que certains administrateurs et chefs militaires Hutu refusèrent courageusement de participer au génocide. Par exemple, les préfets de Butare et de Gitarama et plusieurs bourgmestres de ces districts procédèrent à l’arrestation des assaillants afin de mettre un terme aux tueries. Dans les circonstances, c’étaient là des gestes héroïques. Malheureusement, à la mi-avril, le gouvernement était déterminé à faire cesser toute opposition au génocide et entreprit d’assassiner les dissidents, de les forcer à collaborer ou tout simplement de contourner leur autorité.

 

Les églises

 

14.65.      Dès les premières heures du génocide, il apparut clairement que le clergé, les prêtres et les religieuses Tutsi n’échapperaient pas au massacre et que les églises ne seraient pas reconnues comme sanctuaires. Au contraire, les églises devinrent des lieux privilégiés pour les massacres. Plusieurs églises devinrent des cimetières. Le premier massacre, au matin du 7 avril, eut lieu au Centre Christus de Kigali. Les victimes étaient des prêtres et des séminaristes rwandais, des visiteurs et des membres du personnel. C’était un signe annonciateur des événements à venir : près du quart du clergé catholique devait périr dans le génocide[42]. Comme l’a dit un missionnaire : «Il n’y a plus de démons en enfer. Ils sont tous au Rwanda[43].» L’un des aspects les plus extraordinaires de ce génocide est le fait qu’une grande majorité de ces démons étaient des Chrétiens fervents, assidus à l’Église, massacrant d’autres fervents Chrétiens.

 

14.66.      Malgré le massacre du Centre Christus, les hiérarchies catholique et anglicane ne cessèrent pas pour autant d’entretenir des relations étroites avec l’establishment Hutu. Elles n’affichaient aucune neutralité dans leurs sympathies. Il n’est pas exagéré de dire qu’elles furent au moins complices du génocide pour ne pas, au cours des années — et même durant le génocide — s’être dissociées catégoriquement de la rhétorique de haine raciale du gouvernement et pour n’avoir pas dénoncé les manipulations ethniques et les violations des droits de l’homme. Certains croient, comme l’a écrit une membre de la Conférence des Églises de toute l’Afrique, que «les chaires des églises auraient pu être utilisées pour faire entendre à la quasi totalité de la population un message fort qui aurait pu empêcher le génocide. Au lieu de cela, les chefs des Églises sont demeurés silencieux[44].» Comme la Conférence était «clairement l’incarnation de l’autorité morale dans les communautés», ce silence fut, semble-t-il, facilement interprété par les Chrétiens ordinaires comme un appui implicite des tueries; en fait, un expert va même jusqu’à dire que «l’étroite association des chefs de l’Église avec les chefs du génocide [fut interprétée] comme un message à l’effet que le génocide était conforme aux enseignements de l’Église[45]

 

14.67.      Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’Archevêque de Kigali, un Hutu, était un ferme partisan du mouvement Hutu Power et avait longtemps servi au sein du comité central du MRND, jusqu’à ce que Rome l’oblige à quitter ce poste. Les responsables de l’Église catholique ne firent rien pour décourager les tueries. Lors d’une conférence de presse donnée en juin, plus de deux mois pourtant après le début du génocide, l’Archevêque anglican refusa de condamner le gouvernement intérimaire en termes non équivoques[46]. Lorsque ce gouvernement a fui Kigali vers une nouvelle capitale temporaire, l’Archevêque catholique l’a accompagné. Selon un rapport publié par le Conseil mondial des Églises, les déclarations des dirigeants religieux semblaient souvent avoir été écrites par un relationniste au service du gouvernement intérimaire[47].

 

14.68.      Plusieurs prêtres et pasteurs commirent des crimes de trahison haineux, certain sous la menace, d’autres non. Un nombre important d’éminents Chrétiens prirent part aux tueries, assassinant parfois leurs propres chefs religieux. Des prêtres remirent d’autres prêtres entre les mains des bourreaux. Des pasteurs furent témoins du massacre de leur propre famille par des gens qu’ils avaient eux-mêmes baptisés.

 

14.69.      D’étranges variations marquèrent la nature de cette participation. Certains prêtres refusèrent d’aider les Tutsi, par crainte pour leur propre vie. D’autres protégèrent la majorité des Tutsi qui cherchèrent refuge dans leurs églises, tout en permettant aux milices de prendre et d’exécuter certains réfugiés. Plusieurs pasteurs et prêtres se contentèrent de fuir leur paroisse.

 

14.70.      Plus de 60 pour cent des Rwandais, tant Hutu que Tutsi, appartenaient à la religion catholique. Pourtant, dans tout le pays, les églises furent désacralisées par la violence et le carnage[48]. Les meurtres étaient souvent commis par des paroissiens : 20 000 personnes furent tuées dans la paroisse de Cyahinda; au moins 35 000 dans la paroisse de Karama[49]. Les lieux de culte anglicans, protestants, adventistes et musulmans furent également la scène de massacres. Plusieurs églises ont été transformées en monuments par le gouvernement actuel, avec rangées sur rangées de crânes, d’ossements et de chiffons témoignant de ce que des Chrétiens ont fait à d’autres Chrétiens. Seule la petite communauté musulmane du Rwanda refusa de se laisser emporter par la folie meurtrière.

 

14.71.      Même l’appel du Pape à un arrêt des massacres ne parvint pas à ébranler ses représentants au Rwanda. Le génocide durait depuis déjà cinq semaines lorsque quatre évêques catholiques, se joignant aux chefs protestants, publièrent un document un tant soit peu conciliant et, même à ce moment, ils ne purent s’empêcher de faire autre chose que de blâmer également les deux parties, les appelant toutes deux à «mettre fin aux massacres[50].» Le mot «génocide» ne fut jamais prononcé[51].

 

14.72.      Nous ne pouvons toutefois mettre le point final à ce chapitre sans souligner les efforts héroïques d’un grand nombre de chefs religieux qui risquèrent leur vie pour protéger leur peuple et qui furent assassinés. Nous désirons saluer leur courage face à une situation démentielle. Ils savaient quel pouvait être le prix à payer pour leur courage, et bon nombre d’entre eux y laissèrent leur vie. Des centaines de religieuses, de prêtres et de pasteurs, rwandais et étrangers, ont caché des gens faibles et vulnérables, soigné les blessés, rassuré les terrifiés, nourri les affamés, recueilli les enfants abandonnés, fait face aux autorités et réconforté ceux qui étaient épuisés et avaient le cœur brisé[52].

 

14.73.      L’Histoire doit reconnaître ces hommes et ces femmes remarquables. L’un de ceux-là est le père Boudoin Busungu, de la paroisse de Nkanka à Cyangugu, qui se fit connaître par sa grande bonté envers les gens qui se réfugièrent dans son église. Preuve éloquente du chaos émotionnel suscité par le génocide, le père de Busungu, Michel, était l’un des dirigeants des Interahamwe; son courageux fils dut fuir vers le Zaïre[53]. Le père Oscar Nkundayezo, prêtre à Cyangugu, et le frère Félicien Bahizi, étudiant au Grand séminaire de Kigali, ont également caché autant de gens qu’ils l’ont pu, fournissant nourriture et soins médicaux aux réfugiés et établissant un réseau sophistiqué qui permit à un bon nombre de réfugiés de fuir pour se mettre en sécurité[54].

 

14.74.      André Sibomana, prêtre lui aussi, est un militant des droits de l’homme dont le nom mérite d’être cité aux côtés de ceux des prêtres allemands qui défièrent les Nazis. Éditeur du journal Kinyamateka et fondateur du groupe ADL (Association rwandaise pour la défense des droits de la personne et des libertés publiques), il utilisa ces deux plates-formes pour dénoncer le régime et ses abus de pouvoir, rompant avec l’Archevêque et la hiérarchie, qui continuaient à soutenir Habyarimana sans poser de questions[55].

 

Enseignants et médecins

 

14.75.      Un nombre substantiel d’enseignants, d’inspecteurs et de directeurs d’école prirent part directement au génocide. Dans certains cas, les enseignants ont assassiné leurs propres élèves. Dans plusieurs autre cas, ils ont dénoncé leurs élèves Tutsi aux milices, qui les ont arrachés à leurs classes et massacrés à coup de fusil et de machettes sous les yeux de leurs camarades de classe. En d’autres occasions, ils ont refusé de les abriter, les condamnant ainsi à la mort.

 

14.76.      Les génocidaires ont brisé cavalièrement la totalité des rares règles reconnues par le monde entier pour tenter de rendre un peu plus civilisé un comportement essentiellement incivilisé. Les hôpitaux et les patients partagent généralement un statut protégé dans un conflit, mais les Interahamwe, les soldats et les villageois armés ont ignoré la neutralité médicale. Sachant que les blessés auraient besoin de soins médicaux, ils ont attaqué les hôpitaux et les dispensaires. Les milices armées ont achevé les blessés et massacré les médecins Tutsi, les infirmières, les assistants médicaux et les travailleurs de la Croix-Rouge oeuvrant dans ces établissements.

 

14.77.      À leur propre façon, les médecins et le personnel des hôpitaux ont parfois aidé les agresseurs en refusant aux gens d’utiliser les hôpitaux comme refuges. Les médecins Hutu donnaient leur congé trop tôt aux blessés Tutsi, quand ils ne refusaient tout simplement pas de les soigner. Comme les milices armées encerclaient les hôpitaux, les patients obligés de quitter l’hôpital devaient faire face à une mort certaine. Si les patients refusaient de quitter les lieux, les administrateurs permettaient aux miliciens de venir les chercher durant la nuit ou tout simplement de les assassiner dans leur lit.

 

Hutu ordinaires

 

14.78.      En fin de compte, les politiciens, les administrateurs, les intellectuels et les médias ont tous «fait leur travail» selon l’euphémisme favori des génocidaires. Au début, seuls les Interahamwe et les soldats tuèrent des Tutsi, mais ils firent rapidement usage de leur autorité pour forcer les Hutu ordinaires à participer aux massacres. Lorsque le gouvernement national appela les Hutu à se soulever et à anéantir les Tutsi, des dizaines de milliers de gens ordinaires répondirent à l’appel. Plusieurs étaient des hommes jeunes, sans emploi, pauvres et sans domicile. D’autres étaient des réfugiés du Burundi, férocement anti-Tutsi. D’autres étaient des partisans du MRND, provenant des provinces du Nord-Ouest. Plusieurs Hutu ordinaires ne prirent part aux massacres que parce que leur vie était menacée, ou parce qu’ils obéissaient aux voix unies de leurs dirigeants, qui les incitaient à participer au génocide. Un grand nombre d’entre eux étaient attirés par les promesses de terres, de bétail ou de biens matériels qu’on leur faisait miroiter. Quelle qu’en soit la raison, le Hutu Power transforma une quantité énorme de gens, dans certains cas des communautés entières, en complices du génocide.

 

14.79.      La question de la responsabilité continue de hanter le Rwanda jusqu’à ce jour. Un complice est-il coupable au même degré qu’un membre des Interahamwe? Quelqu’un qui a tué sous la contrainte, dans le cadre d’une foule, qui ne faisait que suivre les ordres, qui n’a tué qu’une seule fois, qui n’a pas tué mais n’a rien fait pour faire cesser les meurtres — cette personne est-elle coupable de crime contre l’humanité? Il y avait à ce moment six millions de Hutu au Rwanda, et nous savons que plusieurs soldats et miliciens ont tué beaucoup plus qu’un concitoyen chacun. Cela veut dire que des millions de Hutu n’ont tué personne, bien que plusieurs d’entre eux aient aidé à construire les barrages, à enterrer les morts ou à faire d’autres travaux. Toutes ces questions, à la fois complexes et sensibles, ont causé des dilemmes majeurs pour le Rwanda et le reste du monde depuis 1994, dans la recherche de la justice et de la réconciliation. Ce sont des sujets de la plus haute importance pour notre Groupe et nous reviendrons sur cette question centrale.

 

Nombre de morts

 

14.80.      En raison de la nature des événements, il a toujours été difficile d’établir le nombre de personnes tuées dans le génocide. Des sources sérieuses diffèrent d’opinion par des centaines de milliers de morts — un écart remarquable. Les chiffres les plus crédibles semblent indiquer que le nombre de morts Tutsi se situe entre un maximum de 800 000 et un minimum de 500 000. Bien que ce soit malheureux, la vérité nous oblige à dire que nous n’avons aucune façon d’en être certains. Il n’en demeure pas moins que même en utilisant les estimations les plus conservatrices, plus des trois quarts de la population Tutsi ont été systématiquement massacrés au cours d’une période dépassant à peine 100 jours[56].

 

Réfugiés, veuves et orphelins

 

14.81.      Un grand nombre de Rwandais, des millions de personnes, ont fui le génocide et ont trouvé refuge dans des camps pour personnes déplacées à l’intérieur du pays ou dans des camps de réfugiés dans les pays voisins. Nous avons noté dans un chapitre antérieur que si les conflits créent des réfugiés, les réfugiés peuvent aussi donner naissance à des conflits. C’est ce qui allait bientôt se produire de façon explosive en Afrique centrale, et les contrecoups se font encore sentir. Pour cette raison, nous traiterons de cette question plus en profondeur dans un chapitre ultérieur.

 

14.82.      En ce qui a trait aux femmes et aux enfants, nous considérons que leur sort est si important que nous consacrerons un autre chapitre à la question de leur situation après le génocide et durant les années qui suivront. Ils représentent l’avenir du Rwanda, et il faudra assurer leur santé et leur bien-être pour redonner la santé à ce pays.

 

 

 



[1] F. Reyntjens, Rwanda. Trois jours qui ont fait basculer l'histoire, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 21 49.

[2] TPIR, jugement 97-23-S.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] F. Reyntjens, Rwanda. Trois jours..., p. 51-79.

[14] Général Roméo Dallaire

[15] Des Forges, 186.

[16] Ibid., 191.

[17] Ibid., 196-198.

[18] Entrevue avec un informateur crédible.

[19] Des Forges, 188-189.

[20] Ibid., 7-8.

[21] Ibid., 21.

[22] Ibid., 201.

[23] René Lemarchand, «The Rwanda genocide», dans Totten et al. (éd.), Century of Genocide, p. 416.

[24] Des Forges, 284-286.

[25] Ibid., 289.

[26] Prunier, 269-270.

[27] Des Forges, 189.

[28] Ibid., 151.

[29] Ibid, 200.

[30] Ibid., 193.

[31] Ibid., 127 et 242-244.

[32] Ibid., 242-243.

[33] African Rights, Death, Despair, 73-75.

[34] Des Forges, 244-245.

[35] Ibid.

[36] Des Forges, 8.

[37] Ibid., 77-78.

[38] Des Forges, 70.

[39] African Rights, Death, Despair, 75.

[40] Des Forges, 70.

[41] Ibid., 9-10.

[42] African Rights, Death, Despair, 867; Sibomana, 123.

[43] Hugh McCullum, The Angels Have Left Us: The Rwanda Tragedy and the Churches (Genève : Conseil oecuménique des Églises, 1995), xix.

[44] African Rights, Death, Despair, 895; Des Forges, 246.

[45] Timothy Longman, «Empowering the weak and Protecting the powerful: The contradictory nature of churches in Central Africa», African Studies Review, 41, 1, 1998, p. 59.

[46] African Rights, Death, Despair, 901.

[47] McCullum, 65.

[48] Des Forges, 43.

[49] African Rights, Death, Despair, 337-345.

[50] McCullum, p. 69.

[51] African Rights, «Rwanda: The Protestant Churches and the Genocide», 2 décembre 1998.

[52] African Rights, Death, Despair, 922.

[53] Ibid., 927.

[54] Ibid., 927-928.

[55] Sibomana, 47.

[56] Voir également F. Reyntjens, «Estimation du nombre de personnes tuées au Rwanda en 1994», dans S. Marysse et F. Reyntjens (éd.), L'Afrique des grands lacs. Annuaire 1996-1997, Paris, L'Harmattan, 1997, p. 179-186.