CHAPITRE 1112

CE QUE LE MONDE A FAIT AVANT LE GÉNOCIDE :

LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS

(du rapport de l'OUA)

 

12.1.          Au cours du 20e siècle, le monde extérieur a joué un grand rôle dans la société rwandaise en l’aidant à développer son économie, ses relations sociales, sa structure de pouvoir et son discours public. Comme pour n’importe quel pays, la destinée du Rwanda a été modelée par l’interaction entre les forces internes et les acteurs externes. Pourtant, lorsqu’il s’est agi d’empêcher la grande tragédie vers laquelle l’histoire semblait précipiter le pays, la «communauté internationale» a prouvé son incompétence. Au mieux, elle a échoué lamentablement et n’a pu empêcher le génocide. Au pire, elle a collaboré avec les conspirateurs en cautionnant implicitement leurs activités et en les convainquant qu’ils pouvaient tout se permettre impunément.

 

12.2.          Dans les chapitres précédents, nous avons avancé trois grandes hypothèses : les principaux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies savaient qu’une grande catastrophe était imminente au Rwanda, que cette catastrophe pouvait très probablement être totalement évitée grâce à un effort militaire modeste et, une fois le génocide commencé, qu’il était encore possible de minimiser l’effroyable destruction.  Pourtant, rien n’a été fait. Pourquoi les Nations Unies et leurs principaux membres n’ont-ils pas pris les mesures qui s’imposaient pour empêcher la calamité ou pour l’arrêter une fois lancée?

 

12.3.          Outre le Rwanda, l’Afrique, les principaux acteurs étaient l’Organisation de l’Unité Africaine,collectivement, les fonctionnaires internationaux du Secrétariat des Nations Unies, les membres du Conseil de sécurité et, à titre individuel, la France, les États-Unis et en particulier la Belgique. Nous traiterons chronologiquement le rôle de chacun, d’abord avant le génocide, puis durant celui-ci.  Puisque les États-Unis et la France étaient membres permanents du Conseil de sécurité et puisque, en fin de compte, le Secrétariat traduisait largement la volonté du Conseil de sécurité, notre analyse va d’abord porter sur les deux pays qui sont membres permanents du Conseil. De ces deux pays, la France était de loin la puissance la plus influente et la plus provocatrice au Rwanda. Les États-Unis ont joué un rôle important pendant quelques mois seulement, c’est-à-dire juste avant et pendant le génocide, où leur influence fut décisive. La Belgique n’a joué qu’un rôle subordonné jusqu’à ce qu’une tragédie intervienne au début du génocide, avec des conséquences effroyables pour le Rwanda; nous examinerons ce point dans un chapitre ultérieur.

 

France

 

12.4.          Bien que nous n’ayions abordé cette question que brièvement jusqu’a présent, on ne peut comprendre le Rwanda de la dernière décennie sans parler du rôle de la France.  Pratiquement depuis le lancement de l’offensive du FPR en 1990 jusqu’à la fin du génocide, soit pendant près de quatre ans, les Français sont restés les plus proches alliés du gouvernement rwandais sur les plans militaire, politique et diplomatique[1].  Tout le monde s’accorde pratiquement à ce sujet.  Mais la nature exacte du rôle joué par les Français suscite beaucoup de controverse.  Il y a toujours eu un énorme fossé entre la version officielle de la France sur son rôle et l’interprétation qui en était souvent faite par des observateurs neutres.  À notre connaissance, peu d’experts avertis acceptent la version officielle de la France[2].

 

12.5.          En 1998, quatre ans après le génocide, les hauts responsables des Nations Unies et des États-Unis ont reconnu une part de responsabilité pour la catastrophe et ont présenté des excuses officielles[3], ce qui met davantage en exergue la faillite du gouvernement français à en faire autant.  En effet, jusqu’à ce jour, la France n’a officiellement présenté aucune excuse, ni reconnu une quelconque responsabilité, ni même remis en question son soutien public au régime Hutu rwandais avant, durant et après la tragédie.  Au contraire, lorsque le Premier ministre au moment du génocide, Edouard Balladur, appuyé par trois de ses principaux ministres, s’est présenté «outré d’indignation»[4] devant une commission d’enquête parlementaire, il a affirmé que la France était «le seul pays de la communauté internationale qui a tenté d’agir» pour arrêter le génocide[5].

 

12.6.          Mais avec la persistance de nombreuses critiques sur les relations franco-rwandaises aux niveaux national et international, critiques qui ne cessaient de s’accentuer, il devenait de moins en moins indiqué de réfuter ou d’ignorer de telles critiques, notamment à la suite de la série d’enquêtes serrées menées par deux grands quotidiens.  La classe dirigeante française a finalement accepté en 1998 de créer une commission parlementaire sans précédent pour enquêter sur la tragédie au Rwanda[6].

 

12.7.          Comme on pouvait s’y attendre, le rapport de 1 800 pages en quatre volumes est une impeccable représentation de la  controverse qui l’avait précédé.  Dans ses propres conclusions, la commission admettait que la France avait commis certaines erreurs d’appréciation à propos du Rwanda et qu’elle avait négligé d’examiner la situation d’un œil critique. Mais elle ne lui attribuait pas la moindre responsabilité en ce qui concerne le génocide[7].  À titre de président de l’enquête parlementaire, Paul Quilès, membre de l’Assemblée nationale, a fait des observations le résumé le plus succinct : «La France n’est ni responsable, ni coupable[8]  Il fallait par contre blâmer la communauté internationale — c’est-à-dire les États-Unis et la Belgique avant tout — pour l’ampleur du génocide[9].  Au Rwanda, comme tel, la commission conclut que même l’Église catholique était plus coupable que la France[10].

 

12.8.          Tout comme la position officielle du gouvernement durant ces années, cette conclusion pose un problème; elle est en effet en contradiction avec une montagne de preuves, dont la plupart figurent dans le rapport parlementaire même, mais que la conclusion n’a simplement pas retenues, comme s’il n’y avait pas de lien entre les preuves et les observations du rapport.  Ces contradictions étaient si flagrantes que même les journalistes n’ont pas tardé à les remarquer.  Le journal Le Monde a ainsi observé l’écart énorme entre les chapitres rapportant les faits et certaines des conclusions du rapport[11].  Citant plusieurs passages incriminant explicitement le gouvernement français, un autre journaliste fit remarquer que ces passages «n’étaient que quelques exemples d’informations contenues dans le rapport qui sont en contradiction avec sa principale conclusion exonérant Paris […][12]

 

12.9.          Le Rapport officiel fournit de riches informations et procède à une analyse pertinente de la politique africaine de la France, avec un accent particulier sur le Rwanda.  Chose intéressante, la politique africaine de la France, qui est assez transparente et soutenue publiquement par la grande majorité de la classe dirigeante française, toutes tendances politiques confondues, bénéfice d’un large consensus de la part des analystes.  En fait, les considérations qui ont poussé la France à s’intéresser au Rwanda font partie du domaine public, la classe dirigeante française n’ayant jamais éprouvé le moindre embarras quant à ses intérêts et à son rôle en Afrique.

 

12.10.      Vues de Paris, les principales considérations étaient relativement claires : l’insistance unilatérale de la France pour dire que ses anciennes colonies africaines étaient sa sphère d’influence; la conviction qu’elle entretenait des liens particuliers avec l’Afrique francophone; la perception que son rôle en Afrique avait donné à la France le statut international; une attitude générale faisant que la France devait se montrer vigilante en permanence contre une conspiration «anglo-saxonne», c’est-à-dire américaine, visant à l’évincer d’Afrique; les liens étroits qui unissaient les élites de la France et de l’Afrique francophone dont, au Rwanda, les deux Présidents et leurs fils; et enfin, le besoin de la France de protéger ses intérêts économiques en Afrique, quoique le Rwanda, en tant que tel, ne représentait pas une grande valeur économique[13].

 

12.11.      Personne, pas même les représentants officiels de la France, ne conteste que ces divers motifs ont été, chacun à sa mesure, les principaux éléments moteurs de la politique française au Rwanda[14].  Il ne fait aucun doute qu’ils contribuent à expliquer le comportement de la France.  Ce qui compte finalement est ce que la France a fait et non pas pourquoi elle l’a fait, et l’effet de ses actes sur le Rwanda puis sur toute l’Afrique centrale.  Pour ce qui est de ses motifs, les faits dont nous disposons sont très solides et la plupart proviennent du rapport de la commission de l’Assemblée nationale française.  Examinons brièvement le rôle de la France avant le début du génocide; son engagement crucial pendant le génocide lui-même fera l’objet d’un chapitre ultérieur.

 

12.12.      Dans les années qui suivirent l’indépendance, tout en faisant sa course contre les États-Unis pour accroître son influence au Zaïre voisin, la France avait supplanté la Belgique dans son rôle de proche allié occidental du Rwanda; les deux États étaient francophones.  Par les divers accords de coopération, à la fois militaires et civils, la France put, au fil des ans, établir au Rwanda une présence solide et permanente[15].  La France devenant l’un des principaux créanciers du Rwanda et l’un de ses principaux fournisseurs d’armes, les relations entre les dirigeants des deux gouvernements étaient extrêmement étroites[16].

 

12.13.      En 1975, la France signa avec le Rwanda un accord d’assistance militaire limitant le rôle des militaires français au Rwanda à celui d’instructeurs.  Le principal objectif de l’accord était d’offrir une assistance militaire technique visant à faciliter la mise en place d’une gendarmerie rwandaise; une des clauses de l’accord interdisait explicitement la participation des militaires français à des opérations militaires ou de maintien de l’ordre.  En 1983, l’accord fut révisé et cette clause clé fut supprimée[17].

 

12.14.      Cette modification a eu d’énormes conséquences puisque l’accord révisé a servi par la suite de justification juridique pour une assistance militaire française à l’armée rwandaise après l’invasion du FPR de 1990.  Mais cette base juridique n’existait pas puisque l’accord en vigueur ne mentionnait que la coopération avec la gendarmerie rwandaise et non pas avec l’armée.  En fait, ce n’est qu’en août 1992 que les termes furent changés pour étendre l’assistance aux forces armées du Rwanda, les FAR.[18]  En tout état de cause cependant, le fait est que les forces françaises étaient au Rwanda parce que le gouvernement rwandais les avait invitées.

 

12.15.      Dès l’invasion du FPR de l’Ouganda au Rwanda en octobre 1990, le gouvernement français prit l’engagement de défendre et de soutenir le régime Habyarimana.  Il est incontestable que la francophonie a joué un rôle clé parmi les motifs habituels de la France.  L’amiral Jacques Lanxade a déclaré devant la commission d’enquête parlementaire que Mitterrand lui-même considérait que l’agression du FPR était une action déterminée contre une zone francophone[19].  Selon un historien, «aux yeux du régime Mitterrand, le soutien de l’Ouganda prenait les dimensions d’une conspiration anglophone pour prendre le contrôle d’une partie de l’Afrique francophone en s’attaquant au régime Habyarimana[20].» S’adressant à la commission parlementaire quatre ans plus tard, l’ancien Premier ministre Balladur déclara que les envahisseurs FPR de 1990 avaient été entraînés aux États-Unis.  «N’est-ce pas assez clair?», demanda-t-il pour la forme[21].

 

12.16.      Les dirigeants français ont toujours admis que leur objectif était d’empêcher une victoire militaire ou politique du FPR[22].  Le gouvernement français soutenait le Rwanda dans les rencontres internationales, la France demandait instamment le soutien à un gouvernement innocent assiégé par une armée étrangère et elle réfutait généralement les témoignages de plus en plus nombreux d’abus des droits de l’homme perpétrés par ce même gouvernement.  Les dirigeants français n’ont pas fait état publiquement que le Rwanda était en guerre civile, ce qui aurait compliqué leur intervention au nom d’Habyarimana. Citant un télégramme de l’ambassadeur de France à Kigali insistant sur la nécessité, précisément pour cette raison, de présenter le FPR comme une menace extérieure[23], le rapport parlementaire se contente de parler de simple erreur d’appréciation[24].

 

12.17.      Comme le montre notre rapport, tout le monde au Rwanda — et sans aucun doute la petite enclave diplomatique à Kigali où aucun secret n’était gardé[25] — savait parfaitement que les violations des droits de l’homme par Habyarimana et ses sympathisants devenaient choses courantes.  Des rumeurs commençaient même à circuler sur la possibilité d’un génocide et certaines sont documentées dans le rapport parlementaire.  Pourtant le gouvernement français n’a que rarement cessé de jouer avec enthousiasme son rôle de meneur de banc du gouvernement et les dirigeants français fournissaient explications sur explications, dont certaines étaient parfois totalement contradictoires : le caractère pervers de la guerre civile justifiait les nombreuses atteintes aux droits de l’homme.  Il fallait tolérer Habyarimana puisqu’il essayait de garder les extrémistes en respect.  Le régime Habyarimana était «plutôt respectueux des droits de la personne[26]  Les reportages de massacres étaient «de simples rumeurs[27].» Le FPR  était responsable des massacres[28].

 

12.18.      L’importance de ce rôle ne sera jamais assez soulignée.  Tout en poussant Habyarimana à participer aux négociations d’Arusha, le soutien public de la France décourageait fortement la faction syndicale de l’Akazu de faire des concessions ou de penser en termes de compromis.  Le fait que le gouvernement français a décidé de ne pas user de son influence aux niveaux les plus élevés de la société rwandaise pour exiger que l’on mette fin à la violence perpétrée par le gouvernement était une décision dont le message était évident.  Le Président Mitterrand avait beau faire des discours sur la démocratie et les droits de l’homme, mais sur le terrain à Kigali, les priorités réelles du gouvernement français étaient évidentes.  La France ne pouvait pas ne pas connaître la situation prévalant réellement au Rwanda, et c’est donc en toute connaissance de cause que la France a décidé de maintenir son appui au régime Habyarimana.[29]

 

12.19.      Ceux qui étaient coupables de terribles violations des droits de l’homme en ont tiré l’enseignement évident : ils pouvaient tout se permettre.  D’ailleurs, après un horrible massacre dans le Sud au début de l’année 1992, l’ambassadeur de France, Georges Martres, refusa de se joindre à une délégation de diplomates européens à Kigali qui rencontrèrent Habyarimana pour lui faire part de leurs inquiétudes[30].  Mais c’était un comportement inattendu de la part de Martres dont on disait en riant qu’il était quasiment l’ambassadeur du Rwanda en France.  Même la commission parlementaire a estimé nécessaire de critiquer «l’appui diplomatique et militaire inconditionnel de la France» au gouvernement Habyarimana «pour démocratiser un régime qui commettait des atteintes répétées aux droits de l’homme[31]

 

12.20.      En fait, le gouvernement français a fait exactement le contraire.  En février 1993, le ministre français de la Coopération arriva à Kigali.  La situation était mauvaise et se dégradait.  De nouveaux massacres de Tutsi avaient récemment eu lieu, le climat ethnique devenait de plus en plus tendu, la violence devenait quotidienne et les Hutu radicaux étaient déjà en train d’organiser leur préparation générale et de dresser leurs listes noires.  C’est dans ces circonstances que le ministre français se manifesta pour demander personnellement et publiquement aux partis de l’opposition de «faire front commun» avec le Président Habyarimana contre le FPR[32].

 

12.21.      La France appliqua systématiquement la règle de deux poids deux mesures entre le FPR et le gouvernement rwandais.  Lorsque le FPR rompit le cessez-le-feu en février 1993, visiblement en réponse au massacre de Tutsi mentionné plus haut, la France ne tarda pas à dénoncer leur transgression.  Mais le même mois, la Commission internationale d’enquête sur les atteintes aux droits de l’homme au Rwanda, coalition de quatre organisations non gouvernementales internationales de défense des droits de l’homme, publia les résultats d’une enquête qu’elle avait entreprise.  Son rapport faisait état de nombreux massacres de Tutsi par de Hutu, la plupart ayant des liens évidents avec le gouvernement.  En France, la presse consacra d’importants articles au sujet.  Le mois suivant, les membres de la Commission présentèrent leur rapport à Paris et à Bruxelles et tinrent des conférences de presse.  À Paris, ils rencontrèrent les principaux ministres du gouvernement dans le bureau même du président et au ministère des Affaires étrangères pour parler du rapport.  Il durent admettre qu’il y avait bien quelques violations, et que c’était regrettable, mais ajoutèrent qu’en Afrique, il faut s’attendre à ce genre de choses[33].  Les violations des droits de l’homme par les amis rwandais de la France, rendues publiques dans le rapport de la Commission, n’ont jamais été condamnées sérieusement[34]. 

 

12.22.      Il est vrai que la France respectait les prouesses militaires du FPR et pensait l’armée rwandaise (FAR) incapable de les vaincre militairement; c’est pourquoi elle appuyait les négociations en même temps qu’elle continuait d’accroître les capacités des FAR[35].  Mais les responsables français n’ont jamais caché leur profond antagonisme à l’égard du FPR qui, pour la France, était pratiquement «anglo-saxon».  Son chef, Paul Kagamé, avait reçu son entraînement militaire aux États-Unis lorsque l’invasion fut lancée, ce qui constituait aux yeux du Premier ministre Balladur une preuve suffisante pour accuser «les forces extérieures» de jouer un rôle malveillant au Rwanda[36].  La France confortait également la position officielle de Kigali selon laquelle le Président Museveni de l’Ouganda anglophone était en fait la puissance réelle derrière les insurgés[37].

 

12.23.      La légitimation morale offerte par la France s’accompagnait de renforts importants dans la pratique.  Immédiatement après l’invasion du FPR en octobre 1990, la France lança l’Opération Noroît et envoya au Rwanda un contingent de soldats qui empêchèrent probablement Habyarimana de subir une défaite militaire[38].  Les forces françaises allaient rester durant les trois années turbulentes qui suivirent.  La France fit tout pour empêcher la victoire du FPR en donnant du renfort à Habyarimana.  Durant toutes ces années, les fonctionnaires du gouvernement rwandais et les officiers français étaient devenus une partie intégrante de la hiérarchie militaire et participaient à presque tous les aspects de la guerre civile.  En 1992, le conseiller militaire d’Habyarimana était un officier français.  Il conseillait le chef d’État-major rwandais et l’aidait à échafauder les plans de batailles quotidiens, l’accompagnait dans le pays et participait aux réunions quotidiennes de l’État-major[39].

 

12.24.      Les troupes françaises aidèrent l’armée rwandaise à passer de  6 000 hommes environ à la veille de l’invasion à un effectif de 35 000 environ trois ans plus tard. Les troupes françaises interrogeaient les prisonniers militaires, participaient aux opérations anti-insurrectionnelles, fournissaient des renseignements militaires, conseillaient les officiers des FAR et assuraient l’entraînement indispensable de la Garde présidentielle et d’autres troupes, dont la plupart jouèrent par la suite un rôle actif dans le génocide[40].  Durant toute cette période, l’armée française travailla en collaboration étroite avec des Rwandais qui, tout le monde le savait, étaient associés de près ou de loin à des meurtres et autres atteintes aux droits de l’homme; le rapport parlementaire français affirme expressément que les officiers et diplomates français étaient si impliqués dans les affaires rwandaises qu’ils finirent par «avoir des conversations et des entretiens avec un gouvernement criminel[41]

 

12.25.      Même la commission française semblait surprise du niveau de l’implication de l’armée française dans les activités les plus élémentaires de l’État rwandais.  Les parlementaires n’ont pu s’empêcher de se demander comment la France avait pu s’engager si loin et des officiers de l’armée française être convaincus qu’ils menaient et commandaient indirectement une armée, dans ce cas l’armée d’un pays étranger[42].  Mais le rapport ne répond pas à la question qu’il pose.

 

12.26.      En 1993, la violence anti-Tutsi devenant de plus en plus vive, une autre attaque à grande échelle du FPR contre les FAR poussa la France à renforcer son appui et à envoyer davantage de soldats, d’armes et de munitions.  Cette fois, les militaires français participèrent activement aux combats et aidèrent l’armée rwandaise à surveiller les positions du FPR. Des soldats français furent affectés aux points de contrôle d’identité en pleine campagne, loin de toute résidence éventuelle de citoyens français, mais à proximité de la zone contrôlée par le FPR[43].  Un médecin hollandais travaillant pour Médecins sans frontières se souvient de militaires français qui, en plein cœur de l’Afrique, vérifiaient les passeports[44].

 

12.27.      Durant ces années, la France était un des principaux fournisseurs de matériel militaire.  Nous devons souligner que la France n’était nullement seule dans cet effort.  D’après l’étude la plus récente, les armes provenaient d’un réseau international qui comprend le Royaume-Uni, l’Albanie, la Belgique, la Bulgarie, l’Égypte, l’Italie, Israël, les Seychelles et le Zaïre[45].

 

12.28.      Quoi qu’il en soit, le rôle de la France était central.  Outre l’approvisionnement  direct, la France débloqua secrètement des fonds pour faire également livrer des armes par l’Égypte.  Des armes furent aussi livrées d’Afrique du Sud dans le cadre d’une entente qui avait été facilitée par des agents français et qui violait la résolution des Nations Unies interdisant les importations d’armes provenant d’un État où régnait l’apartheid[46].  En 1993, l’aide militaire française se montait au total à 15 millions de dollars américains[47], pendant que les forces rwandaises se livraient couramment à des violences anti-Tutsi.  Officiellement, la France imposa un embargo sur les armes le 8 avril 1994, deux jours après l’attentat contre l’avion d’Habyarimana, puis le Premier ministre Balladur déclara lors de l’enquête parlementaire que, dans l’état actuel de ses connaissances, il n’y avait pas eu d’autres livraisons d’armes après cette date.  Pourtant, son propre ministre de la Coopération outremer, Bernard Debré, confia à des journalistes hors de la salle d’audience de la même commission que la France avait continué de livrer des armes pendant au moins une semaine supplémentaire[48].  De fait, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur, il existe des preuves convaincantes que la France a fourni des armes ou a permis qu’elles soient fournies aux forces rwandaises jusqu’en juin, le troisième mois du génocide.

 

12.29.      Quelles conclusions peut-on tirer de cette narration?  Les jugements portés sur le rôle de la France s’étendent d’un extrême à l’autre.  Les responsables français, comme nous venons de le voir, s’en tiennent à une seule extrémité : la dénégation de toute responsabilité.  Un chercheur  conclut son analyse par l’accusation catégorique que quoi que fasse la France à l’avenir, rien ne diminuera son vilain rôle historique dans l'apocalypse rwandaise[49].  Comme déjà indiqué, le rapport parlementaire français affirme que les officiers et les diplomates français étaient si impliqués dans le soutien au gouvernement de Habyarimana qu’ils finirent par «avoir des conversations et des entretiens avec un gouvernement criminel[50]  Médecins Sans Frontières décrit le rôle du gouvernement français dans le génocide comme «honteux» et affirme de façon indiscutable que «la France soutint le régime du Président Habyarimana quand bien même le racisme fût le pilier de toutes les politiques de ce gouvernement[51]

 

12.30.      Pour  notre Groupe, ces faits indiscutables mènent à des conclusions irrésistibles.  Tout d’abord, avant le début du génocide, le gouvernement français était l’allié étranger le plus proche du d’un gouvernement Rwandais qui était coupable de violations massives des droits de l’homme.  Ensuite, Ddans le cadre d’une politique délibérée, la France n’usa pas de sa très grande influence pour mettre un terme à ce comportement.  Enfin,En troisième lieu, il nous est impossible de justifier la plupart des agissements de l’État français que nous venons de relater.  Enfin, la position du gouvernement français selon laquelle il n’était aucunement responsable du génocide Rwandais est inacceptable aux yeux de ce Groupe.

 

12.31.      La France joua également un rôle important et controversé dans les affaires rwandaises tant pendant qu’après le génocide, notamment pour ce qui est de la livraison d’armes au gouvernement génocidaire, de son Opération Turquoise, de son attitude envers le nouveau gouvernement FPR et des liens qu’elle a renoués avec le Président Mobutu du Zaïre.  Nous reviendrons sur toutes ces questions dans un chapitre ultérieur.

 

Les États-Unis

 

12.32.      Les États-Unis se sont engagés de longue date en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs, leur soutien incessant à Mobutu du Zaïre et à Savimbi de l’UNITA étant les exemples les mieux connus.  Quant au rôle américain dans le génocide rwandais, il a été spécifiquement bref, important et peu glorieux. Il y a très peu de controverse à ce sujet. Non seulement les autorités en la matière sont d’accord sur ce point, mais c’est aussi maintenant l’avis du Président des États-Unis qui était chargé des politiques qu’il trouve un peu tardivement si répréhensibles. Contrairement à la France, les États-Unis ont présenté des excuses officielles pour leur incapacité à prévenir le génocide, bien que le Président Clinton insiste sur le fait qu’il a péché par ignorance[52]. Disons plutôt par souci de politique intérieure et par indifférence géopolitique.  Aux dires d’un chercheur américain, c’était simplement «la crainte d’un contrecoup politique[53]

12.1. 

 

 

12.33.      La politique était assez simple. En octobre 1993, au moment précis où le Rwanda était inscrit à l’ordre du jour du Conseil de sécurité, les États-Unis perdaient 18 Rangers en Somalie. Il devint politiquement embarrassant pour les États-Unis de s’impliquer immédiatement une fois encore dans une autre mission de maintien de la paix. Les Républicains du Congrès étaient hostiles à presque toute initiative des États-Unis quelle qu’en soit le but, et la débâcle en Somalie ne faisait que renforcer leurs préjugés[54]. Mais il est également vrai que l’administration Clinton, comme tout gouvernement occidental, savait très bien qu’une terrible calamité était imminente au Rwanda. Sur ce point, les preuves ne sont pas contestables[55]. Le problème n’était pas l’ignorance des Américains au sujet du Rwanda. Le problème était que les États-Unis n’avaient aucun intérêt à défendre au Rwanda. Les Tutsi du Rwanda n’avaient pas de puissant groupe de pression. Par contre, il y avait des intérêts à défendre en politique intérieure.

 

12.34.      Même avant la débâcle de Somalie, les problèmes du Rwanda n’étaient pas visibles à Washington. Chaque année, l’administration devait rendre compte au Congrès et justifier ses programmes d’aide militaire; dans son dernier rapport en 1992, le Président George Bush affirmait que les relations entre le Rwanda et les États-Unis étaient excellentes et indiquait qu’il n’y avait pas de preuve de violation systématique des droits de l’homme par les militaires ou par une autre faction du gouvernement du Rwanda[56].

 

12.35.      Au printemps 1993, peu après l’investiture de Bill Clinton, «on demanda à chaque région de politique étrangère au Pentagone de préparer des listes de crises graves auxquelles cette administration aurait éventuellement à faire face». Selon James Woods, qui était sous-secrétaire adjoint aux Affaires africaines depuis 1986, «j’ai mis le Rwanda-Burundi sur ma liste. Je ne citerai pas de noms, mais j’ai reçu la consigne d’ôter le Rwanda-Burundi de la liste parce que, si quelque chose se passait là, cela ne regardait pas les États-Unis. Les intérêts nationaux n’étaient pas impliqués, et on ne pouvait pas faire figurer toutes ces questions humanitaires à côté de problèmes importants comme le Moyen-Orient, la Corée du Nord et ainsi de suite. Il me paraît assez évident, compte tenu du fiasco à la fin de notre intervention en Somalie [quelques mois plus tard], que nous n’allions probablement pas intervenir [au Rwanda][57].» Sous Clinton, la politique américaine resta essentiellement la même qu’auparavant : un modeste empressement à encourager les réformes conventionnelles — le processus d’Arusha, la démocratisation et les réformes économiques «libérales» — mais peu d’intérêt pour ce qui est des droits de l’homme, des fractures ethniques ou des massacres[58].

 

12.36.      Comme ne tarda pas à le montrer l’établissement par le Conseil de sécurité de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda), les Tutsi du Rwanda, qui étaient déjà victimes dans leur pays, devinrent aussi les victimes tragiques d’un terrible concours de circonstances et d’un syndrome de bouc émissaire à l’étranger. Le 3 octobre, 18 soldats américains furent tués en Somalie, et ce meurtre traumatisa le gouvernement des États-Unis. La résolution décidant la création de la MINUAR fut votée par le Conseil de sécurité le 5 octobre. Le lendemain, l’armée américaine quittait la Somalie. Cette coïncidence eut des conséquences désastreuses pour le Rwanda. À partir de là, une alliance malsaine entre le Congrès républicain et le Président démocrate dicta la plupart des décisions du Conseil de sécurité sur les missions de maintien de la paix et s’efforça de dissuader le Secrétariat des Nations Unies de prendre des mesures plus concrètes pour protéger les citoyens rwandais[59]. Les considérations de politique intérieure à Washington allaient avoir la priorité sur les catastrophes à l’étranger — à moins que les victimes n’aient la chance de passer à la télévision.

 

12.37.      Ce qui rend cet épisode encore plus troublant est la manière dont il a été déformé par presque toute la classe dirigeante américaine dans les deux partis politiques. La tactique consistait simplement à blâmer les Nations Unies pour ce qui était en réalité un désastre purement américain. Les Nations Unies étaient depuis longtemps l’une des bêtes noires du conservatisme américain. Le sénateur républicain Jesse Helms, président du puissant Comité du Sénat sur les relations avec l’étranger, avait l’habitude de s’insurger contre le fait que les États-Unis paient leur cotisation annuelle aux Nations Unies et, lors de la campagne présidentielle de 1996, le candidat républicain Robert Dole ne manquait jamais de susciter les ricanements de son auditoire en tournant en dérision le nom du Secrétaire Général. Ceci montre à quel point l’antagonisme contre les Nations Unies dans la droite politique se traduisait par des attaques personnelles contre Boutros-Ghali, sans parler de la débâcle en Somalie. De manière tout à fait injuste, on racontait que le Secrétaire général qu’il avait traîné l’Amérique en Somalie, qu’il y avait gardé les troupes américaines plus longtemps qu’il n’était nécessaire et que les États-Unis avaient assumé des responsabilités qui étaient en fait celles des Nations Unies[60].

 

12.38.      Les médias américains renforcèrent cette impression en diffusant à plusieurs reprises des photos d’un soldat américain mort traîné dans les rues de Mogadiscio par des Somaliens jubilants vociférant contre les Yankees. Quelques Américains seulement ont eu accès à la vérité. Les commandos américains à Mogadiscio s’engagèrent dans une lors d’une opération au cours de laquelle 18 Rangers et entre 500 et 1000 Somaliens ont été tués.  Les Nations Unis n’y jouèrent aucun rôle.  Le New York Times admit : «les États Unis ne pouvaient faire de reproches aux Nations Unies concernant l’attaque de dimanche dernier, car l’assaut qui s’en suivit a été lancé exclusivement sur ordre américain[61]» et les troupes américaines n’avaient aucun contact avec l’ONU.  

 

12.39.      C’est effectivement ce qui s’était passé.  Comme l’a fait remarquer avec cynisme le journal The Economist, «trop d’Américains ont été tués au cours de [la mission]; il faut bien trouver un responsable; on accuse donc les Nations Unies [...] Avec une impudence rare, même pour des Américains, les membres du Congrès et les journalistes s’attachent à réécrire l’histoire pour nous faire découvrir que l’Amérique a été détournée par les Nations Unies de ses buts purement humanitaires en Somalie [...][62].» Les conséquences furent désastreuses pour le Rwanda; comme l’a dit un sénateur américain, «le multilatéralisme est mort [...] dans les ruelles de Mogadiscio[63].» Un initié du Pentagone parlait avec ironie de la nouvelle politique en disant : «Nous irons seulement là où l’on n’a pas besoin de nous[64].» Boutros-Ghali avait tout à fait raison en déclarant que les nouvelles règles étaient si strictes sur le champ d’application, la mission, la durée, les ressources et les risques qu’elles ne permettaient d’approuver que les opérations de maintien de la paix les moins coûteuses, les plus faciles et les moins dangereuses[65]. Même une mission qui ne faisait pas appel aux troupes américaines était inacceptable puisque dans toute opération, «il y avait toujours le risque que [...] le personnel des États-Unis soit entraîné par la suite[66]

 

12.40.      De façon assez significative, le seul débat ou presque parmi les experts américains est l’étendue des responsabilités américaines dans le génocide rwandais.  Il n’y a aucune autorité qui prétendait en assumer moins. Il y a un seul point sur lequel les autorités ne sont pas d’accord au sujet du rôle des États-Unis dans le génocide au Rwanda : la question de savoir si les États-Unis ont été le principal responsable ou s’ils n’ont joué qu’un rôle majeur. Un auteur estime que la «désertion du Rwanda par la force des Nations Unies [MINUAR] fut la plus grande victoire diplomatique du Hutu Power, qui la doit presque entièrement aux États-Unis[67].» Un autre auteur tire une conclusion similaire : «Les États-Unis ont fait presque unilatéralement obstruction à une intervention internationale au Rwanda six semaines avant le génocide, intervention qui aurait pu empêcher les effusions de sang[68].» Un troisième auteur admet que les États-Unis ont «joué un rôle considérable en empêchant de prendre des mesures pour arrêter ou atténuer le génocide», mais il insiste sur le fait que les États-Unis ne sont pas «les seuls responsables» et que d’autres portent une part de responsabilité[69].

 

12.41.      Comme Puisque, nous l’avons indiqué clairement, dans notre analyse du rôle de la France et parce qu’à notre avis, de nombreux pays, organisations et institutions ont directement ou indirectement contribué au génocide, nous pouvons difficilement faire porter la responsabilité de la catastrophe uniquement aux États-Unis. Mais, il est incontestable qu’aucun pays n’a fait plus que les États-Unis pour saper l’efficacité de priver la MINUAR. de moyens d’agir. Les Rwandais terrifiés espéraient avoir la protection de la MINUAR, mais «à l’exception de la Grande-Bretagne, les États-Unis sont le seul pays absolument insensible» à leurs appelsde tels espoirs[70]. Plus généralement, le rôle subversif des États-Unis aux Nations Unies dans cette terrible crise condamne l’administration Clinton et le Congrès contrôlé par les Républicains.

 

12.42.      Même en plein cœur du génocide, la politique américaine n’accorda aucune priorité aux vies des Rwandais. Lorsque dix Casques Bleus belges furent tués par les forces du gouvernement le lendemain de l’attentat contre Habyarimana, le gouvernement belge se hâta dans la panique de retirer tout son contingent du Rwanda. Embarrassée, la Belgique tenta de faire pression pour le retrait de toute la mission MINUAR[71]. L’ambassadrice américaine Madeleine Albright a tôt fait d’exploiter cette proposition. Peut-être sans peser la signification réelle de ses propres termes, elle proposa de laisser à Kigali une «petite opération squelettique» pour «montrer la volonté de la communauté internationale»; «plus tard, ajouta-t-elle, le Conseil de sécurité pourrait aviser sur l’attribution d’un mandat effectif». C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé et le Conseil de sécurité, au milieu du génocide, décida de réduire la MINUAR à un effectif ridicule de 270 personnes et de restreindre son mandat à la médiation et à l’aide humanitaire[72]. Cette décision fut prise en dépit de fortes protestations qui soutenaient l’avis contraire.

 

12.43.      Boutros-Ghali a eu au cours de son mandat de vives altercations avec les États-Unis et ses souvenirs sont beaucoup plus durs envers les Américains qu’envers les Français, dont nous avons décrit en détail le rôle négatif ignominieux au Rwanda. Au chapitre suivant, nous poserons également de sérieuses questions sur son propre rôle au Rwanda au moins pendant le premier mois du génocide. Nous sommes néanmoins persuadés, preuves à l’appui, que la description de  dont nous disposons, que la description faite par Boutros-Ghali de la politique américaine de cette époque faite par Boutros-Ghali est foncièrement exacte durant cette période est fondamentalement exacte :

 

«Pour les États-Unis, c’était une chose d’imposer des conditions sur leur propre participation au maintien de la paix par les Nations Unies. C’en était tout à fait une autre d’essayer d’imposer leurs conditions à d’autres pays. C’est pourtant ce qu’a fait Madeleine Albright. Avec la publication de PDD 25, elle essaya de faire pression auprès des membres du Conseil de sécurité pour que les nouvelles conditions de Clinton soient mises en application avant l’entrée en vigueur de la Résolution 918 du 17 mai 1994 visant à élargir le mandat et à accroître les moyens de la MINUAR. Par exemple, un cessez-le-feu devait être en place; les parties devaient convenir d’une présence des Nations Unies; la MINUAR ne devait participer à des opérations d’imposition de la paix que si les événements du Rwanda menaçaient sérieusement la paix et la sécurité internationales. Les troupes, les fonds et l’équipement étaient-ils disponibles? Quelle était la ‘stratégie de désengagement’?[73]«

 

12.44.      Le 9 mai, une proposition informelle suggéra la possibilité d’une force des Nations Unies de quelque 4 000 soldats. La réaction américaine fut présentée par Madeleine Albright : «Nous avons de sérieuses réserves sur les propositions visant à établir une vaste mission d’imposition de la paix pouvant opérer partout au Rwanda avec le mandat de mettre fin aux combats, de restaurer l’ordre et le droit et de pacifier la population [...]. La nature de la mission d’imposition de la paix n’est pas clairement définie.» Cette déclaration était choquante puisqu’il était parfaitement évident que l’objectif était d’arrêter le génocide. Mais puisque l’administration Clinton aurait pris n’importe quelle mesure faisait l’impossible pour refuser de reconnaître l’existence même d’un génocide, jusqu’en juin, ses porte-parole étaient obligés d’avoir recours publiquement à des termes ambigus et de parler d’«actes de génocide», se ridiculisant ainsi aux yeux du reste du monde — sauf bien sûr de leurs collègues du Conseil de sécurité qui avaient adopté la même attitude honteuse[74]

 

12.45.      Mais paraître le ridicule semblait préférable à l’autre alternativen’était qu’un moindre mal. Un haut fonctionnaire qui avait participé aux entretiens de l’administration à ce sujet expliqua par la suite que «le fait de reconnaître qu’il s’agissait d’un génocide aurait obligé les États-Unis à agir en vertu du droit international [...] Admettre le génocide et ne rien faire [...] quelles auraient été les répercussions sur les relations de politique étrangère des États-Unis avec le reste du monde [...][75]

 

12.46.      Un conseiller militaire au Département d’État américain, Tony Marley, a révélé par la suite qu’une autre considération entrait également en jeu. Lors d’une série de réunions visant à analyser la politique de Clinton et auxquelles participait Marley, «un membre du gouvernement demanda [...] quel serait l’impact éventuel sur les élections du Congrès prévues plus tard dans l’année si le gouvernement admettait qu’un génocide avait lieu au Rwanda et si l’on constatait que l’administration ne réagissait pas. Il fallait semble-t-il s’inquiéter du risque de perdre des voix pour le parti du Président, et donc se demander si le terme ‘génocide’ devait être utilisé ou non [...]. La tactique était de savoir si l’opinion publique était en faveur d’une intervention au lieu d’agir parce que c’était la chose à faire[76]

 

12.47.      Enfin, le Conseil de sécurité approuva la MINUAR II avec 5 500 hommes et un mandat élargi. Mais Boutros-Ghali nous a dit : «Albright eut recours aux exigences de la Directive présidentielle 25 pour faire pression sur les autres membres du Conseil de sécurité en vue de retarder le déploiement du contingent de 5 500 hommes au Rwanda jusqu’à ce que je l’assure que toutes les conditions des États-Unis étaient satisfaites [...]. Les efforts des États-Unis réussirent à empêcher le déploiement effectif d’une force de l’ONU au Rwanda, avec l’appui massif [du gouvernement Thatcher] de Grande-Bretagne [...]. La communauté internationale fit peu de choses alors que les massacres se poursuivaient[77]Disons que le Groupe considère simplement incroyable et un scandale de la nature la plus choquante Il est absolument scandaleux que le génocide ait pris fin pu se terminer avant qu’un seul Casque Bleu représentant la MINUAR II ne se soit montré.

 

12.48.      Boutros-Ghali prend bien soin de montrer dans son mémoire que Madeleine Albright s’est simplement comportée comme un bon coéquipier de Clinton durant toute cette période d’opportunités trahies. Elle n’aurait pas pris position pour l’obstruction, «j’en suis certain, sans autorisation formelle de la Maison Blanche. Alors que le génocide se poursuivait au Rwanda, il semble qu’elle n’ait fait qu’obéir aux ordres[78].» Mais c’est justement le problème. En tant que membre du cabinet Clinton directement responsable auprès de l’ONU, Albright a choisi d’obéir aux ordres même si les conséquences étaient fatales pour des centaines de milliers de Rwandais, et il était hors de doute qu’elles le seraient. Jusqu’à présent, aucun membre d’un gouvernement ou d’une institution les plus directement responsables d’avoir laissé le génocide se produire n’a jamais démissionné pour raison de principe.  en signe de protestation.

11.10Au contraire, il est remarquable de constater combien d’entre eux ont grimpé des échelons pour occuper des postes plus prestigieux et plus élevés, comme si leur conduite à propos du Rwanda n’avait aucune importance. À titre de récompense, le Président Clinton, malgré ses profonds regrets pour l’inaction des États-Unis au Rwanda, a ainsi promu Madeleine Albright secrétaire d’État des États-Unis, l’un des postes les plus élevés de l’administration américaine.

 

12.49.      En mai 1994, cinq semaines après le déclenchement du massacre, un influent journal américain reconnaissait que ce qui se déroulait au Rwanda était en fait un génocide, une catastrophe dépassant de loin celle qui advint se passait en Bosnie, laquelle était alors la priorité à l’ordre du jour international. Mais ce journal prévoyait aussi sans se tromper qu’il n’y aurait pas d’intervention des États-Unis puisque le «chaos du Rwanda risquait de déclencher un désastre parallèle au [...] Burundi, mais nulle part ailleurs», tandis que la neutralité américaine dans les Balkans risquait de déstabiliser des «parties du monde d’une importance stratégique vitale[79]

 

12.50.      Les intérêts américains étant négligeables, Clinton eut le choix entre la complaisance servant ses intérêts de politique intérieure ou la décision d’essayer de sauver un nombre inconnu de vies au Rwanda.

 

12.51.      Malgré les innombrables preuves, la position américaine ne changea jamais. Nous allons voir que tout au long du génocide, les Américains eurent recours à des machinations répétées au Conseil de sécurité contre les tentatives de renforcer la présence militaire de l’ONU au Rwanda; en fin de compte, pas un seul nouveau soldat ou une seule pièce d’équipement militaire ne put atteindre le pays avant la fin du génocide[80].  Dressant le bilan, un célèbre chroniqueur américain sur le génocide rwandais conclut amèrement que «tous ceux qui croient qu’il n’y aura ‘plus jamais’ d’holocauste se trompent dangereusement[81].» Au début de l’an 2000, lors de la rédaction du présent rapport, le principal candidat républicain à la présidence, George W. Bush, interrogé par un journaliste de la télévision qui lui demandait ce qu’il ferait en tant que président «si jamais, Dieu nous en préserve, un autre Rwanda devait se produire», répondit : «Nous ne devrions pas envoyer nos troupes mettre fin à des purifications ethniques et à des génocides qui ne concernent pas nos intérêts stratégiques […]. Je n’enverrais pas de troupes américaines au Rwanda[82]

 

 

 



[1] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 1 Rapport, 25.

[2] St. Exupéry, 24.

[3] Maison Blanche, Bureau de l’attaché de presse «Remarks by the President to Genocide Survivors, Assistance Workers, and U.S. and Rwanda Officials», Aéroport de Kigali, Kigali, Rwanda, 25 mars 1998 (www.whitehouse.gov/africa/19980325-16872.htlm).

[4] Charles Trueheart, «French Leaders from 1994 Defend Rwanda Policy», International Herald Tribune, 22 avril 1998, 1.

[5] «France and Rwanda : humanitarian?», The Economist, 25 avril 1998; Trueheart, 1.

[6] Assemblée nationale de France, Mission d’information commune (Paul Quilès, président), Enquête sur la tragédie rwandaise (1990-1994), Tome 1 Rapport, Tome 2 Annexes, Tome 3 volume 1 et Auditions, rapport no 1271 (France : Assemblée nationale, 15 décembre 1998).

[7] Ibid., Tome 1 Rapport, 342.

[8] Daily Mail and Guardian (Johannesburg), 17 décembre 1998.

[9] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 1, Rapport, 355-359.

[10] Ibid., 334.

[11] Le Monde (France), 17 décembre 1998.

[12] T.H. Atienga, «France denies responsibility for Rwanda genocide», Inter Press Service, 16 décembre 1998.

[13] Callamard, «French Policy in Rwanda»; Adelman, «Role of Non-African States»; Asteris Huliaris, «The ‘anglosaxon conspiracy’: French perceptions of the Great Lakes crisis», Journal of Modern African Studies, 36, no 4; Daniel Bourmaud, «France in Africa: African Politics and French Foreign Policy», Issues: A Journal of Opinion, 23, no 2 (1995); Marlise Simons, «France’s Rwanda Connections», The New York Times, 3 juillet 1994, 6; Christopher Clapham, «Africa and the International System: The Politics of State Survival», Cambridge Studies in International Relations, no 50, (New York, Cambridge University Press, 1996).

[14] Par exemple, voir Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 3, vol. 1 Auditions, 198 (présentation par Hubert Védrine); et ibid., Tome 3, vol. 2 Auditions, 223 (présentation par Edith Cresson).

[15] Un accord de coopération civile a été signé le 7 décembre 1962 et un accord de coopération militaire a été signé le 18 juillet 1975.  Ibid., Tome 1 Rapport, 19. 

[16] Callamard, p. 169.

[17] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 1 Rapport 26-27.

[18] Ibid., 28.

[19] Ibid., Tome 3, vol. 1 Auditions, 229.

[20] Clapham, «Perils of Peacemaking».

[21] Truehart, 7.

[22] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 3, vol. 1 Auditions, 368.

[23] Télégramme de Georges Martres, ambassadeur de la France au Rwanda, daté du 27 octobre 1990.  Ibid., Tome 1 Rapport, 135.

[24] Ibid., 36.

[25] Entrevue du GIEP avec un observateur bien informé.

[26] Des Forges, 121.

[27] Prunier, 176.

[28] Ibid., Des Forges, 121.

[29] Adelman, «Role of Non-African States», 10.

[30] Prunier, 147.

[31] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 3, vol. 1 Auditions, 342.

[32] Prunier, 178.

[33] Entretien avec Des Forges.

[34] Adelman, «Role of Non-African States», 10.

[35] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 1, Rapport, 137, 172.

[36] Truehart.

[37] Prunier 106, 111; Des Forges, 117.

[38] Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 3, vol. 1 Auditions, 342.

[39] Ibid., 152, 163; Prunier 149.

[40] Prunier, 110-111; Assemblée nationale, Mission d’information commune, Tome 1 Rapport, 152, 161-163, 172-175.

[41] Ogenga Otonnu, «Rwandese Refugees and Immigrants in Uganda», dans Adelman et al. (éd.), Path of a Genocide, 4-15.

[42] Rémy Ourdan, «France Exonerates Itself Over Rwanda», Guardian Weekly (Londres), 27 décembre 1998.

[43] Millwood, Étude 1, 41.

[44] Simons, 6.

[45] Brian Wood et Johan Peleman : «The Arms Fixers British American Security Council London 1999», Londres, 1999. 

[46] Colette Braeckman, Rwanda : Histoire d’un génocide (Paris : Fayard, 1994), 149.

[47] Prunier, 113, 148-149.

[48] «France and Rwanda : humanitarian?», The Economist, 25 avril 1998.

[49] Callamar, «French Policy in Rwanda», 174.

[50] Prunier, 110-111; Assemblée nationale, mission d’information commune, Tome 1 Rapport, 152, 161-163, 172-175.

[51] Médecins Sans Frontières, communiqué de presse, «Medecins Sans Frontieres calls for the creation of a Parliamentary commission of enquiry on the role of France in the crisis in Rwanda between 1990 and 1994», Paris, 2 mars 1998.

[52] Maison Blanche, Bureau de l’attaché de presse, «Remarks by the President to Genocide Survivors».

[53] Richard N. Haas, «The Squandered Presidency: demanding more from the Commander-in-Chief», Foreign Affairs, 79, no 3, mai-juin 2000.

[54] Millwood, Étude 2, 36.

[55] Des Forges, 176.

[56] Human Rights Watch, «Arming Rwanda», 17.

[57] Entrevue du Frontline.

[58] Herman Cohen, présentation au GIEP, 1999.

[59] James Woods, entrevue du Frontline; Tony Marley, conseiller politique militaire pour le Département d’État américain de 1992 à 1995, entrevue au Frontline.

[60] James Woods, entrevue au Frontline.

[61] Boutros Boutros-Ghali, Unvanquished: A US-UN Saga (New York : Random House, 1999).

[62] Ibid.

[63] Ibid

[64] James Woods, entrevue au Frontline.

[65] Boutros-Ghali, Unvanquished.

[66] Tony Marley, entrevue au Frontline.

[67] Philip Gourevitch, We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families. Stories from Rwanda (New York : Fairer Straus & Giro, 1998), 150.

[68] Alan Kuperman, dans le Washington Post, 24 décembre 1998.

[69] Adelman, «Role of Non-African States», 1.

[70] Ibid., 18-19.

[71] Sénat de Belgique, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête par MM. Mahoux et Verhofstadt, session de 1997-1998, Commission d’enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda, no 1 611/7, annexes nos 1 611/8 à 15 (Belgique : Sénat de Belgique, 6 décembre 1997), 525; Des Forges, 177; Millwood, Étude 2, 44.

[72] Boutros-Ghali, Unvanquished.

[73] Ibid.

[74] «Triumph of Evil», documentaire du Frontline.

[75] Tony Marley, entrevue au Frontline.

[76] Ibid.

[77] Boutros-Ghali, Unvanquished.

[78] Ibid.

[79] «Why no Rwanda». The New Republic, éditorial, 16 mai 1994.

[80] African Rights, Death, Despair, 1126.

[81] Philip Gourevitch, entrevue au Frontline.

[82] American Broadcasting Corporation (ABC), This Week, transcription, 23 janvier 2000.