CHAPITRE 10

CE QUE LE MONDE AURAIT PU FAIRE POUR ÉVITER LE GÉNOCIDE

(du rapport de l'OUA)

 

10.1.         S’il y a pire que le génocide en tant que tel, c’est de savoir qu’il n’aurait pas dû se produire. La vérité pure et simple est que le génocide n’était pas inévitable, et qu’il aurait été relativement facile de l’empêcher avant le 6 avril 1994 et puis d’en atténuer considérablement les effets destructeurs une fois qu’il avait commencé. Pour citer un expert, «on ne peut imaginer de génocide plus facile à éviter[1]

 

10.2.         Les conspirateurs semblaient peut-être impressionnants localement, mais ils étaient peu nombreux, modestement armés et très dépendants du monde extérieur. Lors des quelques occasions où le monde a protesté contre les atteintes aux droits de l’homme, les abus ont en général cessé, même si ce n’était que temporairement. Ce fait a été amplement documenté. Par contre, chaque fois que le monde fermait les yeux après un outrage, l’impression d’impunité des extrémistes Hutu s’en trouvait renforcée. Puisque personne n’a jamais été puni pour les massacres ou les atteintes aux droits de l’homme, que le gouvernement Habyarimana continuait de bénéficier de l’aide étrangère et que personne ne demandait qu’on mette un terme à l’animosité grandissante contre les Tutsi, les radicaux Hutu avaient des raisons de croire qu’ils pouvaient presque tout se permettre[2].

 

10.3.         Les chefs du complot voulaient accaparer les privilèges du pouvoir. Ils prenaient donc très au sérieux le moindre indice et, à plus forte raison, la moindre menace de suspension de l’aide, des prêts ou des livraisons d’armes. Ces menaces ont été évoquées avec succès lorsqu’il s’est agi de forcer Habyarimana à signer les Accords d’Arusha. On en faisait rarement en relation avec les atteintes aux droits de la personne ou les persécutions ethniques et, même lorsqu’il y en a eu, les menaces n’ont jamais été suivies de faits reflétant la réalité selon laquelle les droits de la personne ne tenaient pas une place prioritaire dans les programmes de nombreux gouvernements étrangers.

 

10.4.         En outre, quelques étrangers ont été aveuglés par leur foi dans le multipartisme pour remédier à tous les problèmes du Rwanda. On confondait les atrocités contre les Tutsi avec la recrudescence de violence découlant de la guerre civile. Selon eux, il suffisait de mettre fin à la guerre civile et de mettre en œuvre les Accords d’Arusha pour que la violence ethnique cesse d’elle-même. Pour atteindre l’objectif de paix, il fallait rester engagé. Le retrait de l’aide était donc vu comme une mesure contre-productive.

 

10.5.         Peu se sont souciés de tirer de l’échec complet d’Arusha la leçon qu’aucun accord ne tiendrait tant que le Hutu Power ne serait pas éliminé. En prenant constamment position, d’avril à juillet, qu’il était plus urgent d’arrêter la guerre civile que de mettre un terme au génocide, le Conseil de sécurité et le Secrétariat des Nations Unies ont fait exactement la même erreur d’analyse. Lorsque l’ambassadeur nigérian s’est plaint que l’on accordait trop d’importance aux négociations de cessez-le-feu et que l’on ne cherchait pas assez à arrêter les massacres, on l’a pratiquement ignoré. L’enquête Carlsson nommée par le Secrétaire général Kofi Annan en 1999 pour examiner le rôle de l’ONU dans le génocide critique toute la famille des Nations Unies pour cette «coûteuse erreur de jugement[3]»; en fait, cela nous apparaît comme une interprétation trop généreuse de l’échec du monde.

 

10.6.         Il s’agit là d’un exemple flagrant de diplomatie de routine de la part de la communauté internationale. Selon les termes mêmes des conclusions du Département des Opérations de Maintien de la Paix de l’ONU, «une incompréhension fondamentale de la nature du conflit […] contribua à former de fausses suppositions politiques et des évaluations militaires également fausses[4].» Les membres du Conseil de Sécurité ignoraient allégrement à la fois les réalités discrètes de la situation et les plaidoyers pressants des ONG lorsqu’elles criaient la vérité à qui voulait l’entendre[5]. Le réflexe fut par contre de chercher à obtenir un cessez-le-feu et à entamer les négociations, deux résultats susceptibles d’être en parfaite correspondance avec les objectifs et la stratégie des génocidaires. L’extermination des Tutsi se serait poursuivie tandis que les armées auraient fait la trêve et que les négociateurs se seraient chamaillés. En réalité, tout ce qui pouvait ralentir la marche du FPR vers la victoire militaire était à l’avantage des forces Hutu, et c’est en fin de compte sa victoire qui a mis fin au génocide et sauvé les Tutsi qui étaient encore en vie en juillet. Nous estimons qu’il est heureux pour le Rwanda que la trêve militaire — l’unique initiative continuellement poursuivie par la communauté internationale — n’ait jamais été conclue.

 

10.7.         Il aurait suffi de prendre en compte l’information disponible pour formuler une réponse convenable. Il se peut fort bien que les médias de masse n’aient pas perçu dans un premier temps l’ampleur du génocide, mais ce n’est pas le cas des décideurs à l’échelle internationale. Les témoignages n’ont jamais manqué, en provenance de Rwandais ou d’expatriés, par l’entremise du Comité international de la Croix-Rouge, de Human Rights Watch, du Committee for Refugees des États-Unis ou d’autres. Trois mois durant, semaine après semaine, des rapports ont été envoyés directement du Rwanda aux gouvernements et aux organismes internationaux pour rendre compte de l’ampleur des massacres et ils indiquaient clairement qu’il ne s’agissait non pas d’effusions de sang à caractère tribal, mais de l’œuvre de dirigeants politiques et militaires partisans de la ligne dure. En même temps, les rapports indiquaient que d’innombrables personnes pouvaient encore être sauvées et ils indiquaient même parfois l’endroit exact où elles se cachaient et les moyens à prendre pour les secourir. Le monde n’a pourtant rien fait. Comme nous l’expliquerons en détail dans les chapitres suivants, les puissances mondiales se sont ralliées quand le Conseil de sécurité des Nations Unies a décidé de réduire, et non pas d’accroître, leur présence.

 

10.8.         Il nous semble évident qu’il aurait été logique et indispensable de réagir avec une sérieuse force militaire internationale pour dissuader les tueurs. Le Groupe tient à signaler qu’il partage la conviction de Roméo Dallaire, commandant des forces de la MINUAR : «Les massacres auraient pu être évités si la communauté internationale avait eu la volonté d’en accepter les coûts [...][6].» Nous l’avons vu, cette volonté était plutôt molle avant le 6 avril et elle disparut complètement au début du génocide. Pratiquement toutes les autorités que nous connaissons croient qu’une force plus nombreuse, mieux équipée et munie d’un mandat ferme aurait pu jouer un rôle critique, probablement en dissuadant totalement la conspiration, ou tout au moins en obligeant les conspirateurs à modifier ou interrompre leurs plans et en réduisant considérablement le nombre des morts. Il semble certain qu’une intervention convenable des Nations Unies à un moment quelconque après le commencement du génocide  aurait pu avoir un effet majeur pour mettre fin aux massacres[7].

 

10.9.         Dallaire a toujours insisté sur le fait qu’avec un effectif de 5 000 hommes et un mandat approprié, la MINUAR aurait pu empêcher la plupart des tueries. En 1998, plusieurs institutions américaines décidèrent de vérifier la validité de cette affirmation.

 

10.10.      La Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict, l’Institute for the Study of Diplomacy de l’université Georgetown à Washington D.C. et l’armée américaine entreprirent un projet commun en vue d’examiner l’effet qu’aurait pu avoir une force militaire internationale[8]. Treize haut gradés militaires se penchèrent sur la question et, à partir de leurs présentations et d’autres travaux, un rapport fut rédigé pour la Carnegie Commission par le colonel de l’armée américaine Scott Feil. Sa conclusion était catégorique : «Une force moderne de 5 000 hommes [...] envoyés au Rwanda à un moment quelconque entre le 7 et le 21 avril 1994 aurait modifié de façon importante l’issue du conflit [...] des troupes convenablement entraînées, équipées et commandées, et envoyées sur le terrain au bon moment, auraient pu endiguer la violence dans la capitale et les alentours, empêcher qu’elle ne gagne les campagnes et créer les conditions menant à la cessation de la guerre civile entre le FPR et les FGR[9]

 

10.11.      Nous savons bien sûr qu’il s’agit là d’un exercice strictement théorique et qu’il est facile de faire preuve de sagesse après les faits. Par contre, nous n’avons aucune raison de mettre en doute l’objectivité de cette analyse ni celle des participants qui, pas plus que l’auteur, ne semblaient avoir intérêt à tirer cette conclusion. De plus, même les analystes qui ont récemment insisté sur les complications logistiques empêchant de mobiliser rapidement une force bien équipée ne nient pas que des milliers de Tutsi, «allant jusqu’à 125 000», auraient pu être sauvés à n’importe quel stade au cours du mois du génocide[10]. À tous points de vue, ce rapport américain est une réprimande humiliante pour le gouvernement des États-Unis qui a tant usé de son influence pour faire en sorte qu’aucune force suffisante ne soit jamais envoyée.

 

10.12.      Loin d’encourager l’envoi de troupes en nombre suffisant, les meurtres des Bérets Bleus belges et le retrait par la Belgique de son contingent eurent l’effet contraire. Deux semaines exactement après le début du génocide — à la suite de pressions soutenues pour un retrait total sous l’instigation de la Belgique et de la Grande-Bretagne, des déclarations de l’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations Unies, Madeleine Albright, en faveur d’une force minimale, et du refus insistant des États-Unis d’admettre publiquement qu’on était en présence d’un génocide de grande ampleur selon la définition de la Convention — le Conseil de sécurité prit la décision surprenante de réduire la force déjà insuffisante de la MINUAR à un effectif dérisoire de 270 hommes[11].

 

10.13.      Aujourd’hui, cela semble presque impossible à croire. La communauté internationale a en fait choisi d’abandonner les Tutsi du Rwanda au moment même où ils se faisaient exterminer. Mais ce n’est pas tout. Les responsables du Secrétariat des Nations Unies donnèrent au général Dallaire la consigne de ne pas faire jouer à ses troupes un rôle actif dans la protection des citoyens rwandais[12]. Dallaire, ce qui est tout à son honneur, manoeuvra pour maintenir les forces à près du double de l’effectif autorisé et la MINUAR put quand même sauver la vie de 20 000 à 25 000 Rwandais au cours du génocide[13].

 

10.14.      D’une certaine façon, le fait qu’il fut possible de sauver des milliers de vies avec 500 soldats rend les décisions des Belges et des Nations Unies encore plus déplorables. Les preuves dont nous disposons révèlent l’autorité considérable exercée après le 6 avril par un nombre aussi petit eût-il pu être de Casques Bleus avec un drapeau des Nations Unies. La règle générale était que «les Rwandais étaient en sécurité tant qu’ils étaient regroupés sous la protection des Nations Unies [...] Lorsque les forces des Nations Unies ont quitté les lieux, les tueries ont commencé[14].» Cette règle fut démontrée de la façon la plus tragique dans le cas de l’École Technique Officielle (ETO) de Kigali, où une centaine de soldats belges s’efforçaient de garder à distance une horde d’assassins. Les troupes des Nations Unies sont sorties par une porte, les génocidaires sont entrés par une autre. En quelques heures, les 2 000 Tutsi qui s’étaient réfugiés à l’ETO pour se mettre sous la protection des Nations Unies furent massacrés[15]  Nous reviendrons plus loin à cet incident choquant.

 

10.15.      À l’exception des meurtres délibérés de dix Casques Bleus belges, l’expérience a montré que quelques troupes des Nations Unies pouvaient, sans courir elles-mêmes de risques importants, assurer la défense de ceux qui étaient sous leur protection. Cette «force de présence» ne devait pas être sous-estimée. Pourtant, lorsque la France envoya 500 soldats pour évacuer les ressortissants français et les membres de l’Akazu les 8 et 9 avril, les troupes des Nations Unies du général Dallaire reçurent immédiatement l’ordre — du Secrétariat à New York et sous de fortes pressions des pays occidentaux — de collaborer avec les Français pour évacuer les ressortissants étrangers au lieu de protéger les Rwandais menacés[16]. Ceci n’est rien d’autre qu’un usage hautement pervers des maigres ressources des Nations Unies. Il est certain que des expatriés innocents étaient menacés par une conflagration dans laquelle ils ne jouaient aucun rôle. Mais la même chose était vraie pour les Tutsi du Rwanda, définitivement abandonnés par les Casques Bleus.

 

10.16.      Tout aussi étonnantes furent les directives reçues par Dallaire. Celles-ci semblent avoir attiré si peu d’attention qu’elles n’ont pas été signalées par le rapport de l’enquête Carlsson.  Elle nous paraissent pourtant d’une importance capitale.  «Vous devez tout faire pour ne pas compromettre votre impartialité et ne pas agir au-delà de votre mandat», disait le télégramme envoyé le 9 avril par Kofi Annan et Iqbal Riza, «mais [vous] pouvez exercer votre pouvoir discrétionnaire si cela est essentiel pour l’évacuation des ressortissants étrangers. Ceci ne doit pas, et nous insistons sur ce point, s’étendre à la participation à des combats éventuels, sauf en cas de légitime défense[17].» Cette approche sélective nous semble outrageuse. Dallaire n’a jamais reçu de consigne du genre pour assurer la protection de civils rwandais innocents. Il n’a jamais reçu de consigne explicite indiquant que les Casques Bleus devaient protéger les civils et, ce faisant, s’ils étaient attaqués, pouvaient se battre pour se défendre. On ne lui a jamais dit «d’exercer son pouvoir discrétionnaire [...] pour agir au-delà de son mandat» lorsqu’il s’agissait des Rwandais. Au contraire, chaque fois qu’il a soulevé la question, il a reçu la consigne expresse qu’il ne devait sous aucun prétexte aller au-delà du mandat strictement délimité approuvé par le Conseil de sécurité. Comment ne pas en conclure qu’une valeur plus grande a été accordée aux vies des ressortissants expatriés qu’à celles des Africains?

 

10.17.      L’enseignement à tirer de la trahison à l’ETO et d’autres événements est que le plein potentiel de la MINUAR est resté inexploré et inexploité, et que les Rwandais massacrés auraient donc pu être beaucoup moins nombreux. Si ce fut la leçon tirée par chacun dans la communauté internationale, ce n’était pas aussi évident aux Nations Unies. Pendant les six semaines qui suivirent, alors que le carnage continuait, les Nations Unies ne savaient plus où donner de la tête pour organiser une quelconque intervention dans la tragédie qui se déroulait. Les Américains, sous la direction de l’ambassadrice Madeleine Albright, jouèrent un rôle clé dans le blocage de mesures plus expéditives par les Nations Unies[18]. Le 17 mai, le Conseil de sécurité autorisa finalement de porter à 5 500 l’effectif de la MINUAR II[19]. Mais la distance semble grande entre la salle du Conseil de sécurité et le monde extérieur. Une fois la décision prise d’élargir le mandat de la MINUAR, nous le verrons bientôt en détail, il fallut sept autres semaines au Pentagone simplement pour négocier un contrat de livraison de véhicules de transport de personnel sur le front; il est clair que le retard était probablement dû à des difficultés dans les modalités concernant «l’entretien et les pièces de rechange[20].» Lorsque le génocide prit fin à la mi-juillet avec la victoire finale du FPR, pas un seul nouveau soldat des Nations Unies n’était arrivé à Kigali.

 

 

 

 

 



[1] Howard Adelman, «Genocidists and Saviours in Rwanda», dans

[2] Uvin.

[3] «Enquête indépendante des Nations Unies», décembre 1999, 39-40.

[4] Département des opérations de maintien de la paix des Nations Unies, «Lessons Learned Unit, Comprehensive report on Lessons Learned from UNAMIR (UN Assistance Mission to Rwanda, Octobre 1993-April 1996», décembre 1996, 3.

[5] Ibid., 40.

[6] Dallaire et Bruce Poulin, «Rwanda: From Peace Agreement to Genocide», Canadian Defence Quarterly, vol. 24, no 3, mars 1995.

[7] Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict, Preventing Deadly Conflict (New York: Carnegie Corporation, décembre 1997), 39.

[8] Scott R. Feil, Preventing Genocide: How the Early Use of Force Might Have Succeeded in Rwanda (Washington, DC : Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict, 1998).

[9] Ibid., 3.

[10] Alan Kuperman, …Affaires étrangères….

[11] «Enquête indépendante des Nations Unies», décembre 1999, 21; «Résolution du Conseil de sécurité rajustant le mandat de la MINUAR et autorisant une réduction des troupes», S/RES/912 (1994), 21 avril 1994.

[12] «Enquête indépendante des Nations Unies», décembre 1999, 12.

[13] Dallaire et Poulin, op. cit.

[14] Astri Suhrke, «Dilemmas of Protection: The Log of the Kigali Battalion», dans Adelman et Suhrke (éd.), The Path of a Genocide, p. 267.

[15] Des Forges, 618.

[16] «Enquête indépendante des Nations Unies», décembre 1999, 17.

[17] Ibid.

[18] Des Forges, 629.

[19] «Résolution du Conseil de sécurité visant l’augmentation de l’effectif de la MINUAR à 5 500, mandatant la MINUAR II à assurer la sécurité des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger et à soutenir leurs efforts de redressement, et imposant un embargo sur les armes au Rwanda», S/RES/918 (1994), 17 mai 1994.

[20] James Woods, entrevue au Frontline.