Imprescriptible

L’implication française dans le génocide tutsi
portée devant les tribunaux

Géraud de La Pradelle, les arènes

 

Une histoire française, avant propos de Mehdi Ba


La France non seulement n’a pas à rougir de ce qu’elle a fait au Rwanda, mais elle doit au contraire en tirer fierté.

Sur France 3, le 27 novembre 2004, Édouard Balladur persiste et signe. Le malaise est néanmoins palpable ; derrière l’exaspération de celui qui exerçait les fonctions de Premier ministre au moment du génocide tutsi et de l’opération Turquoise, perce une incompréhension teintée d’inquiétude. Acculé à exiger un droit de réponse sous la forme d’un long monologue, dans la minute suivant la diffusion d’un docu­mentaire sacrilège, en partie consacré à l’implication française au Rwanda, l’ancien chef du gouvernement se borne à renvoyer les téléspectateurs à un complot fomenté par un moderne avatar du “ Parti de l’étranger ” : “ À quoi correspond cette volonté systématique de tenter de décrédibiliser l’action de notre pays ? ”, s’interroge-t-il. “ Quels sont les mobiles qui font agir ceux qui se livrent à une campagne qui est une véritable campagne de diffamation contre la France ? ”

“ La France ” est un commode bouclier. Ce n’est pas elle que met en cause le documentaire – et les travaux similaires qui l’ont précédé –, mais plutôt la poignée d’hommes qui ont, en son nom, engagé la République aux côtés des maîtres d’œuvre du génocide des Tutsi rwandais. Après avoir refermé Impres­criptible, vous ne pourrez plus ignorer que cet engagement, s’il n’a jamais donné lieu à la moindre sanction politique, aura sans nul doute des répercussions pénales.

Depuis dix ans, chaque semaine qui passe voit s’accroître le nombre de Français amenés à découvrir, au hasard d’une ren­contre, d’une lecture ou d’une conférence, qu’ils ont été associés bien malgré eux à ce génocide. En dépit des multiples documents et témoignages aujourd’hui consultables pour appuyer leur conviction, ces citoyens se heurtent, sans fin, au mur du déni et du mensonge d’État. Ils ne sont pas pour autant victimes d’une hallucination collective. D’autres, avant eux, ont été les témoins directs de cette compromission macabre, notamment des journalistes et des “ humanitaires ”. Patrick de Saint-Exupéry, du Figaro – dont les enquêtes et reportages ont été pour beaucoup dans l’ouverture d’une mission d’informa­tion parlementaire sur le rôle de la France au Rwanda – est de ceux-là. […]

Son confrère Laurent Bijard, du Nouvel Observateur, a vu, lui aussi, ce qu’il n’aurait jamais dû voir : “ J’étais et je reste dégoûté par le comportement de mon pays. C’est comme si j’apprenais qu’une partie de ma famille a collaboré à la Shoah. […] Le rôle de la France est évident : elle a toujours soutenu Habyarimana, elle a couvert les génocidaires contre le fpr. […] J’ai honte qu’elle n’admette toujours pas sa responsa­bilité, alors que tous les autres l’ont fait, y compris les États-Unis et la Belgique. ”

Géraud de La Pradelle a rejoint il y a peu le cercle de ces Français, que Patrick de Saint-Exupéry appelle “ les blessés du génocide ”. Du 22 au 26 mars 2004, il a accepté de présider la première session de la Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi rwandais (CEC), qui tenait ses travaux à l’initiative d’associations et de person­nalités indépendantes. L’ensemble des informations synthéti­sées et discutées à cette occasion, les témoignages et documents inédits recueillis par la CEC, ont projeté ce juriste, spécialiste du droit humanitaire de la guerre, agrégé de droit privé et de science criminelle, dans une histoire française qu’il ne soupçon­nait pas. Depuis que, jeune appelé, il a servi en Algérie, Géraud de La Pradelle sait pourtant que l’armée est capable du pire, si le politique l’ordonne. Il ignorait en revanche que le génocide des Tutsi du Rwanda portait l’empreinte de nos guerres colo­niales ; que son pays s’était, pour un empire, laissé entraîner dans l’engrenage qui a abouti à l’extermination d’un million d’innocents. En siégeant à la CEC, il est allé d’indignation en écœurement. À la fin de cette semaine d’auditions, il se sentait, selon ses propres mots, “ triste et sali ”.

La stupeur passée, Géraud de La Pradelle a traduit la masse d’informations réunie par la cec dans une perspective qui lui est familière : celle du droit. Se basant sur l’étude scrupuleuse des sources disponibles, il confronte avec pédagogie l’histoire de l’implication française au Rwanda au contenu des lois françaises et des accords internationaux relatifs à la répression du génocide tutsi de 1994. Il en ressort un constat implacable, qui permet de mieux comprendre la gêne et l’exaspération manifestées par MM. Balladur, Védrine et Quilès, sur France 3 : jusqu’au plus haut niveau de la hiérarchie, les agents de l’État français ayant joué un rôle dans ce génocide sont susceptibles d’être un jour traduits devant les tribunaux nationaux, voire devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. L’éventail des crimes pouvant leur être reprochés donne le vertige : génocide, complicité dans le génocide, entente en vue de commettre le génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre…

Ce livre est un document d’actualité qui fusionne l’histoire et le droit. Sa forme peut dérouter, mais elle est indispensable à sa vocation didactique. Écrit dans un style sobre et clair, synthétique et truffé d’informations, Imprescriptible apporte l’espoir, à tous ceux qui partagent cette blessure, que l’impunité recule. Aux autres, encore ignorants de cet héritage empoi­sonné, il apprendra que la République protège en son sein, depuis dix ans, des hommes qui, demain, pourraient avoir à rendre des comptes devant la justice.

Mais au-delà des implications judiciaires possibles, qu’il expose et analyse, Géraud de La Pradelle interroge une concep­tion sacralisée du pouvoir lui semblant tout droit issue de la monarchie ; une vision dans laquelle le sommet de l’exécutif peut, à bon droit, décider seul d’engager la nation dans un génocide, tout en se dispensant de rendre des comptes aux citoyens qui l’ont investi. Il met en question une démocratie sans contre-pouvoir réel, où le Parlement et la presse tiennent les rôles de figurants ; un pays où une “ armée dans l’armée ” – le Commandement des opérations spéciales, véritable “ légion présidentielle ” – peut mener des guerres secrètes à l’insu du Par­lement et du peuple souverain. Pour combien d’années encore ?

“ Cela fait dix ans, écrivait Patrick de Saint-Exupéry dans L’Inavouable, que l’on glisse sur ce génocide. Dix ans que les écrans de fumée succèdent aux écrans de fumée. Nous ne sommes plus à quelques années près. En droit, le génocide est un crime imprescriptible. Les nations en ont décidé ainsi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À tout moment, la justice peut donc se mettre en branle. Dans dix ans, dans vingt ans, dans trente ans, il sera encore et toujours temps. ”

Comme en écho à cette prédiction, Imprescriptible annonce l’écriture d’une nouvelle page de cette histoire française. À l’heure où vous parcourez ces lignes, des magistrats sont déjà saisis de plaintes pour génocide et complicité dans le génocide visant des ressortissants français. Elles relatent ce que chacun sait au Rwanda depuis 1994, et que les “ blessés du génocide ”, ici, réalisent peu à peu avec effroi : leur pays a trempé dans le “ crime des crimes ”. Qui osera prétendre, demain, que les Français doivent en tirer fierté ?