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Témoignages filmés par Georges Kapler

Journée du Vendredi 26 mars

 

 

 

C*, rescapée de Nyarushishi

Traductions d’Assumpta Mugiraneza


 


C*, rescapée de Nyarushishi

Je m’appelle M* C*, j’ai * ans. En 1994, j’étais à Gashirabgoba, dans la commune de Gisuma. Les blancs de la Croix-Rouge nous ont donc conduits à Nyarushishi. Ils nous poursuivaient et de temps à autre, ils nous prenaient des gens. À un moment, les Français sont arrivés. Les Français étaient là, avaient une barrière, mais ils s’entendaient avec les Interahamwe conduits par un certain Bandetse qui est originaire d’ici tout près à Nyakarenge. Les Interahamwe discutaient avec les Français et les Français nous disaient de les suivre pour aller nous donner de la viande. Ils nous avaient trouvé une vache à manger, prise sur la colline. Ils prenaient alors certains d’entre nous avec lesquels ils partaient. Au fait, arrivés à la barrière, ils les livraient aux Interahamwe et ils ne revenaient plus jamais. Nous les attendions avec la part de la viande promise, en vain. Il est arrivé un moment où les Français ont développé une sale habitude : ils venaient et abusaient des filles, moi- même j’ai été forcée par eux, ils m’ont prise par la force. Par après, ils ont tué un garçon qui s’appelait Gilles. Ils l’avaient pris dans le camp et l’avaient emmené avec eux pour aller travailler dans leurs tentes plus loin. Un jour, ils l’ont tué et on ne l’a plus revu.

À un moment, ils sont venus demander aux gens de sortir du camp pour aller chercher du bois de chauffage, en leur promettant d’assurer leur sécurité. Des hommes et des jeunes en bonne santé se regroupaient et partaient. Lorsqu’ils avaient franchi la barrière, les Français la refermaient. Nous attendions et finissions par leur demander pourquoi fermer la barrière avant le retour des nôtres ? Ils nous rétorquaient qu’ils n’avaient pas voulu rentrer au moment où ils leur avaient ouvert la barrière. Nous continuions à attendre. Alors, désespérés, nous retournions demander aux Français qui finissaient par nous répondre que le groupe était tombé sur les Interahamwe de Bandetse qui les avaient tués. Oui, nous les perdions ainsi.

Ils venaient et nous proposaient de les suivre pour recevoir du riz et des lentilles. Nous y allions et arrivées là bas, ils nous prenaient de force, dans leurs tentes ou parfois même dans la forêt, à côté.

Aviez-vous peur en vous y rendant ?

Pas tant que ça, c’était mourir ici ou là bas de toute façon. La plupart du temps nous avions faim et nous disions : « Allons-y, prenons la nourriture pour la rapporter au camp ». Mais lorsque nous arrivions là, ils nous forçaient… C’était habituel. Mais nous étions si affamées que nous pensions qu’ils ne risquaient pas d’avoir de la concupiscence vis à vis de nous.

Des morts dans le camp ?

Ils les amenaient hors du camp, dans la forêt derrière leurs tentes. Parfois, ceux qui y allaient pour chercher du bois de chauffage pouvaient tomber sur des corps qu’on avait jeté là. Au retour, ils nous disaient untel est mort. Ainsi, nous savions que ces personnes étaient mortes et qu’elles avaient été attirées hors du camp à l’appel des Français qui leur promettaient la viande de bœuf sur les collines.

Oui, comme quoi ils avaient fait venir la vache mais qu’ils ne pouvaient l’introduire dans le camp, que certains d’entre nous devaient aller s’en occuper et ramener la viande au camp.

Non, j’ai parlé du fait que les Français entraient dans le camp et faisaient sortir les gens du camp en leur promettant qu’ils venaient les chercher pour s’occuper d’un bœuf que eux, ils avaient pris le soin de nous acheter et que des hommes et jeunes gens devaient partir le dépecer et ramener la viande. À mon avis, les Français étaient là dans le but de nous tuer, ils ne manifestaient jamais de compassion envers nous, il n’essayaient jamais de nous rassurer, de nous dire de tenir bon, qu’ils allaient empêcher que l’on continue à nous tuer. Rien de tout cela. Bien au contraire, on avait l’impression qu’ils étaient fâchés. Ils nous disaient que certains des leurs avaient été tués par les Inkotanyi à Kigali.

Personnellement, je considère que les Français ont aidé les Interahamwe à nous tuer. S’ils voulaient bien dire la vérité et reconnaître ce qu’ils ont fait pour être punis ou même pour que l’on puisse leur pardonner, mais quoi qu’ils en soit, ils méritent un châtiment. »