Commentaires de la CEC après publication L'opération Turquoise - Rapport de la CEC - version html

L’Opération Turquoise

Vendredi 26 Mars, matin

 

Commissaires :

  • François-Xavier Verschave, président
  • Emmanuel Cattier, rapporteur
  • Patrice Bouveret
  • Catherine Coquio
  • Sharon Courtoux
  • Annie Faure
  • Bernard Jouanneau

Emmanuel Cattier

Le génocide des Tutsi est presque terminé. Le FPR est proche de la victoire militaire. Le Conseil de Sécurité de l’ONU autorise, par sa résolution 929 du 22 juin 1994 adoptée en vertu du chapitre VII et à l’ini­tiative de la France, une opération à but humanitaire pouvant employer la force, contrairement à la MINUAR qui relève du chapitre VI.

1. Les intentions réelles de Turquoise [1]

1.1 Préserver un « Hutuland »
Soutien militaire aux FAR et au GIR

Des déclarations de responsables militaires, les antécédents de l’implication de la France au Rwanda, les nombreux écrits de journalistes et d’écrivains sur ce thème, plusieurs éléments du rapport de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda, nous ont amenés à prendre très au sérieux l’hypothèse du prolongement du soutien militaire français au Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) et à son armée, les FAR, lors de l’opération Turquoise. Le GIR et les FAR ont encadré le géno­cide, dont les tueurs sont encore à l’œuvre.

Un clivage révélateur (et modérateur ?) de la cohabitation

Nous allons d’abord nous intéresser à un clivage révélateur, et peut-être modérateur, de la cohabitation. Édouard Balladur, dans une lettre du 21 juin 1994 à François Mitterrand, semble prendre date et met en garde le Président de la République. Parmi les « conditions de réussite » de l’opération Turquoise, il cite : « Limiter les opérations à des actions humanitaires et ne pas nous laisser aller à ce qui serait considéré comme une expédition coloniale au cœur même du territoire du Rwanda. »[2]

Patrick de Saint-Exupéry expose les tenants et aboutissants de ce conflit de la cohabitation :

« À Paris, les calculs avaient été nombreux. Certains, négligeant le génocide en cours comme s’il ne s’agissait que d’un détail, avaient planifié une reconquête. [1] Qui, inéluctablement, aurait ramené au pouvoir les maîtres du génocide. […] La France, notre pays, fut à deux doigts d’engager son armée aux côtés des assassins. »

« La bataille au sommet de l’exécutif fut rude. […] À Paris, l’état-major se scinda. Il y eut les tenants de la ligne Mitterrand et les partisans de la ligne Balladur. […] Sur le terrain, de nombreux officiers déjà engagéspar le passé au Rwanda dans le plus grand secret se rangèrent derrière la bannière de François Mitterrand : il fallait, assuraient-ils, entamer la reconquête du pays afin de rétablir au pouvoir nos alliés, lancés non pas dans un génocide mais dans des “affrontements tribaux”. D’autres officiers, tout aussi nombreux, effarés par l’ampleur démente des massa­cres, optèrent pour la retenue. L’opération Turquoise futformatée pour répondre aux deux cas de figure : elle se fit offensive sous couvert d’humanitaire. »[3]

Un officier a confié à Saint-Exupéry : « Dans les premiers jours, il était envisagé d’aller jusqu’à Kigali. Ces ordres ont été annulés au dernier moment. »[4] Édouard Balladur confirmera ce conflit interne lors de son au­dition devant la Mission d’information parlementaire, en 1998 : « Édouard Balladur le confirmera : certains responsables français ont “envisagé une intervention militaire, notamment à Kigali.” »[5]

L’envoi de troupes ayant participé à l’opération Noroît

« La France envoie au Rwanda, officiellement pour arrêter le génocide, ceux qui avaient formé pendant quatre ans les FAR. Par exemple le colonel Thibaut, alias Didier Tauzin, membre de la DGSE, conseiller militaire d’Habyarimana de 1990 à 1993 [6], a été chef du DAMI Panda et de l’opération Chimère qui permettra “aux FAR de redresser spectaculai­rement la situation en une quinzaine de jours face au FPR”[7], en février 1993. Le colonel Tauzin déclare vouloir “casser les reins au FPR”[8], et qu’en cas d’affrontement avec le FPR, les ordres seront “Pas de quartier[9]. »[10]

L’armement engagé

L’armement engagé dans cette opération à vocation humanitaire laisse les journalistes perplexes. Patrick de Saint-Exupéry raconte l’arrivée à Bisesero fin juin 1994 :

« Deux jeeps, notre minibus : une dizaine de soldats et nous. […] Plusieurs ont pris place dans le minibus. Ils sont frais, dispos, chaleureux, mais tendus. Leurs armes étincellent, je n’en ai jamais vu de semblables. “C’est ce qui se fait de mieux”, remarque l’un. […] L’intervention “Turquoise” annoncée le 18 juin par le président Mitterrand se revendique humanitaire. Vous regardez ces hommes, leur armement sophistiqué, et vous ne comprenez plus. Ces soldats sont comme engagés dans une guerre. Ils sont venus combattre un ennemi. Lequel ? Les gardiens, ces faucheurs d’âmes ? Non ! »[11]

« Dès le départ, cette opération fut marquée par de nombreuses ambi­guïtés, et notamment par le contraste entre les ambitions humanitaires affichées et la nature de l’engagement (3 000 hommes appartenant aux troupes de combat, des véhicules blindés, quatre avions Jaguar, quatre Mirage, des hélicoptères Alouette). Rappelons que l’armée rwandaise en déroute s’imagina d’abord que les Français étaient venus lui prêter main forte... »[12]

« Turquoise a été conçue comme une opération militaire – trop de blindés, pas assez de camions. »[13]

Reconnaissance initiale du gouvernement intérimaire rwandais [14]

Dans les ordres de mission de Turquoise il est demandé le 7 juillet, (le génocide se termine en juillet) :

« REFERENCE : TD KIGALI 413. COMPTE TENU DE L’EVOLUTION DE LA SITUATION ET DES CONTACTS ENGAGES, IL PARAIT, EN EFFET, INUTILE D’AVOIR DES RENCONTRES AVEC LES AUTORITES DE GISENYI L’INTERLOCUTEUR QUI S’IMPOSE DU COTE GOUVERNEMENTAL SEMBLE DE PLUS EN PLUS ETRE L’ARMEE. »

Il est écrit plus loin :

« VOUS […] SAISIREZ LE DEPARTEMENT DANS LE CAS OU, EN DEPIT DE LA LIGNE DEFINIE CI-DESSUS, IL VOUS APPARAITRAIT OPPORTUN DE RENCONTRER L’UNE DES PERSONNALITES POLITIQUES DE GISENYI.

SIGNE : C. BOIVINEAU ». 


La carte de la partition du Rwanda

« Dans les ministères parisiens, à la Défense surtout, la bataille fait rage. On se déchire autour de la carte du Rwanda. De l’ampleur de cette ZHS dépendra la suite des opérations. Que celle-ci soit d’une taille confortable, et tout reste possible : les hommes de Turquoise gèleront la situation, mais ils disposeront de suffisamment d’assise pour mettre en scène la reconquête. Une ZHS réduite à la portion congrue, par contre, écarterait toute possibilité de revanche. La deuxième solution l’emporte. De haute lutte, Gérard Prunier […] l’impose à force d’arguties. »[15]

Le 30 juin, le général Dallaire, commandant de la MINUAR, rencontre le général Lafourcade, commandant de l’opération Turquoise.

« D’après son exposé, son plan d’action était dans l’ensemble plutôt modeste par rapport à tous les moyens dont il disposait. […] Je me dirigeai vers le plan de Lafourcade et traçai la ligne qui, selon moi, consti­tuerait la limite extrême de la zone sous protection française, à l’intérieur du Rwanda. Il fut consterné : il n’arrivait pas à croire que le FPR s’était déplacé à une telle vitesse au cours de la dernière semaine. »[16]

Alison Des Forges, évoque un autre épisode cartographique :

« Aux Nations unies, les diplomates français qui essayaient d’obtenir un soutien pour l’opération Turquoise, montrèrent pour commencer une carte qui proposait une zone sous contrôle de la France, devant englober tout le territoire situé à l’ouest d’une ligne qui partait de Ruhengeri au nord, puis qui descendait en direction du sud-est, vers Kigali, et finissait sa course, dans une direction sud-ouest, à Butare. Cette zone aurait compris Gisenyi, là où le gouvernement intérimaire s’était réfugié, [...] d’où Habyarimana était originaire, comme beaucoup d’officiers de haut rang [...], où les forces du gouvernement avaient concentré le gros des troupes et du ravitaillement [...], le site idéal pour lancer une contre-offensive. »[17]

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Pouvez-vous commenter cette information de votre rapport, sur un point important des délibérations qui ont précédé l’opération Turquoise ?

Alison Des Forges

Un militaire américain qui travaillait à ce moment et avait un rôle dans ces questions rwandaises, a vu lui même cette carte qui circulait parmi les membres du Conseil de sécurité. C’est lui qui m’a décrit les dimensions suggérées pour la zone Turquoise. Il y a eu aussi une confir­mation du côté du général Dallaire, qui a parlé de la visite de M. Kouchner dans son bureau, à Kigali, mi-mai. Mi mai, c’est vraiment assez tôt ! Le général Dallaire a dit que M. Kouchner lui a montré une carte indiquant une zone qui comprenait à peu près un tiers du pays à l’ouest du Rwanda.[18]

Les troupes françaises à leur arrivée sont acclamées par les génocidaires

« Et l’on n’entendait que les vivats de la foule saluant, dans une ambiance de match de football, l’arrivée de l’armée française. Nous étions en juin 1994. […] Ils déployèrent […] leurs banderoles “Vive la France ! Merci, François Mitterrand !”, agitèrent leurs drapeaux tricolores. […] Un pick-up chargé de miliciens se plaça au milieu d’un convoi. “Vive la France !”, criaient les tueurs embarqués dans le véhicule. “Vive les Français”, reprenait la foule. […] Comme si les troupes américaines avaientété accueillies par la fanfare des gardiens de Treblinka. »[19]

La subordination de la perception du génocide aux choix stratégiques de l’ancienne opération Noroît

Tout rappelle dans les comportements et les propos de la plupart des responsables français que, comme l’affirmait Le Monde sur six colonnes le 23 avril 1994, à propos du génocide des Juifs : « Pour M. Mitterrand, le génocide s’inscrit dans une logique de guerre ». Il n’est pas perçu comme un événement en soi, un événement majeur qui appelle une attitude particulière. Pire, la négation du génocide est souvent constatée. Relisons ce passage de Saint-Exupéry :

« À Paris, […] certains, négligeant le génocide en cours comme s’il ne s’agissait que d’un détail, avaient planifié une reconquête. Qui, inéluctablement, aurait ramené au pouvoir les maîtres du génocide. […] La France, notre pays, fut à deux doigts d’engager son armée aux côtés des assassins. »[20]

« Le projet de porter secours au GIR et aux FAR a bien été envisagé. S’il a été abandonné, c’est en raison de la détermination du FPR. »[21]

La rencontre avec le staff du général Lafourcade, racontée par le général Dallaire, est édifiante :

« Au cours du repas, je […] trouvais [le général Lafourcade] plus authentique et équilibré que ses officiers. Alors qu’il discutait sur l’arrêt du génocide en cours, son personnel soulevait des questions quant à la loyauté de la France envers ses anciens amis. […] Ils pensaient que la MINUAR devait aider à empêcher le FPR de vaincre l’AGR [l’armée gouvernementale rwandaise, plus communément désignée sous le sigle FAR], ce qui n’était pas notre tâche. […] Ils refusaient d’accepter l’existence d’un génocide et le fait que les dirigeants extrémistes, les responsables et certains de leurs anciens collègues fassent partie d’une même clique. Ils ne cachaient pas leur désir de combattre le FPR. »[22]

François-Xavier Verschave

Donc ils étaient négationnistes…

Emmanuel Cattier

Ils étaient négationnistes... Nous allons écouter maintenant Mme Braeckman à propos d’une altercation dont elle a été témoin entre deux officiers sur les objectifs de Turquoise.


Témoignage de Colette Braeckman

François-Xavier Verschave

Ce qui nous préoccupe, ce sont les intentions réelles de Turquoise, c’est-à-dire tout ce qui tourne autour de la double commande. Jean-Christophe Rufin [23] a évoqué hier un aspect strictement humanitaire, qu’il défendait. On s’aperçoit maintenant, à travers les différents extraits d’ou­vrages, que la part de la commande portée par des militaires soucieux de reconquête apparaît tout à fait considérable : Lafourcade est entouré d’officiers négationnistes qui nient le génocide et veulent la reconquête. Vous nous avez rapporté lors d’une conversation une anecdote signi­ficative, la discussion assez conflictuelle entre deux officiers français qui, justement, se disputaient au sujet de Turquoise…

Colette Braeckman

C’était à la fin de l’opération Turquoise, c’était à Cyangugu, il y avait l’énorme exode des Hutu qui partaient en pillant, emportant tout ce qu’ils pouvaient sous le regard des Français qui montraient au fond la porte de sortie vers le pont qui mène à Bukavu… Je suis entrée à l’hôpital de Cyangugu où se trouvaient des malades, des blessés qui étaient pris en charge par des médecins militaires. Et quand il fallait partir, c’était vraiment une impression d’exode: tout le monde avait l’ordre de partir avant la tombée du jour…

Un médecin qui s’occupait de ses patients a dit : « Mais je ne peux pas partir, laisser les gens comme ça... C’est pas possible…. » Un officier est arrivé, et l’a pressé de plier bagages parce qu’il fallait res­pecter les délais, en lui disant : « Mais enfin, tu es vraiment con, tu n’as pas encore compris que ce n’était pas une opération humanitaire, oublie cette histoire d’humanitaire, on est dans autre chose, c’est fini, on doit partir. » Et l’autre, qui était dans une logique d’honnêteté et d’assistance huma­nitaire, était très choqué d’abandonner comme ça les malades, les blessés. Mais c’était la logique militaire qui s’imposait…

François-Xavier Verschave

C’est un témoignage très important, parce qu’on a là vraiment le conflit entre les deux commandes, et l’humanitaire est battu à plat de couture…

Colette Braeckman

Oui, tout à fait. Je suis sortie de l’hôpital parce qu’il fallait dégager. Mon chauffeur, un Tutsi, était au volant de sa voiture, entouré d’Interahamwe, de gens très très excités, mais qui étaient sur le départ et moins agressifs que d’habitude. Mais enfin, ils étaient quand même extrême­ment menaçants et les Français n’intervenaient pas, le mot d’ordre était de partir. J’ai pu remonter toute la colonne jusqu’à Butare. Vraiment, ce sont les Français qui encadraient ces foules Hutu sur la route pour leur montrer le chemin de la sortie du pays, vers Bukavu.

François-Xavier Verschave

Cela aussi c’est très important : nous avons eu un témoignage en provenance du Rwanda expliquant que, contrairement à ce qu’on nous disait jusqu’à présent, ce n’étaient pas les “bergers du génocide”, c’est-à-dire les organisateurs des milices, mais les Français qui auraient organisé l’exode…

Colette Braeckman

Ils étaient présents depuis la frontière à Cyangugu jusqu’aux limites de la zone Turquoise avant Butare. Ils étaient sur la route un peu comme s’ils canalisaient…

Sharon Courtoux

Ils encourageaient… ils montraient le chemin ?

Colette Braeckman

Non, les gens le connaissaient, il suffisait d’avancer… Mais en tout cas, ils étaient présents. Il y avait d’ailleurs encore de vieilles banderoles pathétiques: « Bienvenue aux forces africaines de Turquoise ». C’était complètement débile parce qu’il y avait trois ou quatre Sénégalais, pas plus. Il y avait aussi toutes les fausses banderoles d’accueil, pour faire croire à une force internationale, etc. Les Français étaient présents et n’intervenaient pas, les gens pillaient et partaient avec tout ce qu’ils pouvaient…

Emmanuel Cattier

Il y a eu aussi une altercation entre votre chauffeur et les mili­ces… Vous avez dû intervenir, je crois…

Colette Braeckman

Mon chauffeur était terrorisé parce qu’il était Tutsi, et il était là, tout à coup, pris dans cette masse de Hutu avec des Interahamwe qui étaient autour de la voiture et qui le menaçaient… Les soldats français, ce n’était pas leur problème, ils étaient en train de quitter les lieux. À ce moment là, la priorité c’était de partir, plus de tuer. J’ai pu crier sur les types : « Vous dégagez ! », et puis nous sommes partis, nous avons remonté toute cette foule sans être arrêtés…

François-Xavier Verschave

Je me permets d’insister sur deux choses que vous venez de nous dire, tout à fait décisives : la première c’est ce dialogue entre l’officier et le médecin. Le médecin militaire, qui croit à la mission humanitaire, « n’a rien compris », c’est « vraiment un con » pour son chef qui lui montre dans les faits le primat absolu de l’objectif militaire. Dans lequel le sauvetage des survivants tutsi est le dernier des soucis.

Et puis, quand vous nous relatez le rôle des soldats français lors de l’exode vers le Zaïre, ce que vous nous décrivez, c’est le service d’ordre d’une manifestation, ceux qui encadrent. Or un service d’ordre ne se constitue pas indépendamment de ceux qui organisent la manifestation. Si vous nous confirmez que les gens de Turquoise constituaient une sorte de service d’ordre de l’exode vers le Zaïre, ça veut dire qu’ils avaient par­tagé la conception de cet exode.

Colette Braeckman

Je ne dis pas qu’ils organisaient l’exode, mais en tout cas ils étaient là, ils étaient égrenés tout au long de la route qui menait vers la frontière. Je ne dis pas qu’ils étaient comme des policiers qui montraient la sortie: ils étaient là, ils étaient présents et tout le monde partait, et eux partaient avec… Ils n’empêchaient pas du tout, le mot d’ordre était : « Tout le monde s’en va. »

François-Xavier Verschave

Quelqu’un nous disait hier qu’à cette occasion les soldats français faisaient très souvent avec la main le signe de trancher la gorge, comme pour dire : « Le FPR va vous couper la gorge si vous ne partez pas. »

Colette Braeckman

Je ne l’ai pas vu, je ne suis pas témoin de ça, mais ce qui est sûr, c’est que toute cette foule énorme de Hutu avait peur. Ils avaient peur, manifestement, des représailles, ils avaient une image très négative du FPR, forcément. Ils avaient peur, donc ils fuyaient. Tout le monde, tout le monde partait.

Tout le monde partait, mais pas tout à fait tout le monde. On laissait à l’intérieur du Rwanda des zones qui étaient des « zones d’ac­cueil », où se trouvaient les IDP, les « déplacés de guerre ». Il y a eu cet exode massif vers la frontière, vers le Kivu, mais on avait laissé en certains points – on peut en retrouver le nombre d’ailleurs –, des camps de déplacés à l’intérieur du Rwanda où se retrouvaient des civils, bien entendu, des familles, mais aussi des militaires et des Interahamwe. Je suis retournée plusieurs fois au Rwanda, et on m’a expliqué que ces zones d’accueil étaient au fond des points d’ancrage pour une éventuelle reconquête…

Et cela nous ramène quelques mois plus tard à Kibeho. Ces camps ont été vidés progressivement, mais les gens les plus durs ne partaient pas, ne retournaient pas sur leurs collines, ils se concentraient dans le camp de Kibeho. Je suis allée à Butare avant l’attaque du FPR sur Kibeho. Tout le monde dans la région disait : Kibeho est presque un bastion militaire ; c’est un endroit où se mélangent les civils déplacés avec une forte concentration de militaires, d’Interahamwe qui, selon les gens, faisaient parfois des incursions au départ de Kibeho. Ils attaquaient les villages, ils dissuadaient les gens de rentrer dans les villages.

Si on regarde ça sur un plan militaire, il est très clair que Kibeho était un point d’ancrage et que, s’il y avait eu une attaque depuis les camps de réfugiés du Kivu, ils pouvaient faire la jonction avec le camp de Kibeho, qui était aux portes de Butare. Donc, c’était un bastion militaire, et c’est pour cela que Kibeho a été vidé avec des moyens extrêmes par le FPR, des moyens militaires. Il y a eu une vraie bataille : on a tiré sur la foule, ce qui a fait des milliers de morts. ça a été un carnage, mais un carnage qui n’était pas dans un camp de réfugiés stricto sensu : c’est un carnage dans un bastion militaire.

Annie Faure

Je voudrais juste faire un petit témoignage sur la manière dont j’ai vécu l’opération Turquoise de l’intérieur du Rwanda. J’ai été convo­quée au mois de juin par le général FPR de la région qui m’a parlé de la manière suivante : « L’opération Turquoise va arriver, les soldats français vont vouloir reconquérir le Rwanda et nous allons probablement, nous le FPR, être obligés de leur tirer dessus. Vous êtes française, vous êtes avec nous, nous vous proposons deux solutions : soit nous vous ramenons immédiatement en Ouganda avec un convoi spécial et une protection, estimant que vous pouvez ne pas être d’accord avec le fait qu’on soit obligé de tirer sur les soldats français ; soit vous restez et vous décidez du moment opportun pour partir. »

Donc, pour moi, l’opération Turquoise était quand même de toute évidence une machine de guerre… Évidemment, ces renseignements m’ontété donnés par le FPR, mais je ne vois pas pour quelle raison ils m’au­raient menti, étant donné qu’ils auraient préféré que je reste à l’hôpital pour m’occuper des blessés plutôt que de me proposer de partir. À cette époque, j’ai refusé de partir, estimant que je n’avais rien à voir avec l’armée française, que j’étais là en tant que citoyenne et médecin et que je me désolidarisais de la France… Pour moi, l’opération Turquoise a été une aide probable aux FAR et une tentative probable par les soldats français de se battre avec le FPR.

La sémantique utilisée pour parler des massacres 

a) Instructions de Turquoise :

« “Plusieurs centaines de milliers de personnes d’ethnie hutu et tutsi [avaient] été exterminées.” En citant les Hutu en tête, elles [les instruc­tions] suggéraient qu’il y avait eu autant de Hutu tués que Tutsi, voire davantage. »[24]

b) Les « personnes menacées » dans l’esprit du ministère des Affaires étrangères:

Le témoignage de Colette Braeckman est renforcé par la note dé­classifiée du ministère des Affaires étrangères du 27 juin 1994, signée par l’ancien ambassadeur Marlaud, « Évolutions possibles au Rwanda » : elle s’inquiète des personnes qui sont l’objet de la protection de Turquoise, dans l’hypothèse où le FPR parviendrait « à prendre le contrôle total de Kigali ». Cette note montre bien que les « personnes menacées », que notre armée protège, sont du camp opposé au FPR, donc dans celui des FAR et des milices qui conduisent le génocide et non pas, comme on aurait pu le penser, les victimes du génocide [25]. Extrait de cette note :

« d) Ces deux dernières options [options éventuelles du FPR, « avan­cer vers Kibuye » ou « attaquer le Nord directement »] nous placeraient en situation très délicate : outre les risques de massacres et l’afflux de centaines de milliers de déplacés, nous risquerions très rapidement de nous trouver au contact du FPR.

Nous serons alors confrontés à un choix ;

– rester, pour essayer de continuer à protéger les personnes menacées, au risque d’un affrontement avec le FPR,

– nous retirer en sachant que les personnes que nous protégions seront massacrées [26],

nous replier avec ces personnes menacées et les installer à proxi-mité de la frontière zaïroisedans des zones de sécurité humanitaire, telles qu’elles avaient d’ailleurs été proposées par les Américains, avec l’accord du Secrétaire Général, voici quelques semaines.

Si cette troisième solution est sans doute la plus raisonnable, elle pose cependant des problèmes :

d’une part, elle ne fait que reculer l’échéance si le FPR poursuit sa progression. D’autre part, c’est l’ensemble de la population qui, fuyant devant l’avance du FPR, souhaitera sans doute trouver refuge dans de telles zones. »

Lafourcade ou Thibaut ?

Laissons le général Roméo Dallaire exposer la question :

« Le second incident ébranla davantage le semblant de neutralité de l’Opération Turquoise. Le colonel Thibault [27], un officier français qui avait été un conseiller militaire de longue date auprès de l’AGR [Armée gouvernementale rwandaise], était responsable du sud-ouest de la ZPH [Zone de protection humanitaire]. Thibault déclara publiquement qu’il n’était pas au Rwanda pour désarmer l’AGR ni les milices, et que si le FPR essayait seulement d’approcher des limites de la ZPH, il prendrait tous les moyens à sa disposition pour les défaire. C’était exactement le genre de propos que les extrémistes voulaient entendre de la bouche des Français, et les médias rapaces ne tardèrent pas à en faire leur une. De fait, la RTLM mit aussitôt les propos de Thibault à profit. Lafourcade se devait de tenir Thibault en bride, ce qu’il fit lorsque, tout à son honneur, il réprouva publiquement son subordonné. Il précisa la position de Turquoise dans une déclaration publique sans équivoque : « Nous ne per­mettrons aucune exaction dans la ZPH contre personne, et nous préviendrons l’intrusion de toute force armée ». Il fit parvenir une lettre d’explication à Kagame par mon intermédiaire ; celui-ci la reçut avec son scepticisme habituel. La question demeurait : “Qui, de Lafourcade ou Thibault, représentait les réelles sympathies de Turquoise ?” »[28]

François-Xavier Verschave

Il y a un article, je ne sais plus de quel journaliste, qui explique que le reproche que l’état-major a fait à Thibaut, ce n’était pas de penser ce qu’il avait dit, mais de l’avoir dit…

Absence de volonté de collaboration avec la MINUAR

Le général Dallaire est le meilleur témoin à ce sujet :

« Manœuvrant dans un vide d’informations, je devais deviner de quelle manière les Français pénétreraient au Rwanda et comment ils dirigeraient leurs opérations. »[29]

« Le 22 juin, avant que le Conseil de sécurité ait pris sa décision finale, les Français atterrissaient déjà à Goma, ce que j’appris par les comptes rendus des médias, le 23 juin au matin. L’argument selon lequel la communauté internationale n’avait pas les moyens de déployer rapidement la MINUAR 2 ne tenait plus debout [30].

« Je devais aller rencontrer le commandant français, le général Jean-Claude Lafourcade, pour connaître ses intentions et échanger des officiers de liaison avec lui. Je n’allais pas attendre qu’il vienne me voir. »[31]

Dans un rapport de décembre 1999, à la demande de l’ONU, la Commission mandatée déplore, dans une phrase soulignée, « que les ressources affectées à l’opération Turquoise par la France et d’autres pays n’aient pas plutôt été mises à la disposition de la MINUAR II. »[32]

Pendant l’exfiltration des FAR, l’armée française refuse de respecter des officiers des FAR qui veulent rejoindre le FPR. Le bon camp pour la France, c’est celui du génocide :

Voir à ce propos le témoignage de Colette Braeckman déjà cité lors du chapitre militaire.

Les « révélations » de la hiérarchie militaire [33]

Voici ce qu’écrit le général Copel [34] :

« [Les expéditions militaires françaises en Afrique] de plus grande envergure et de longue durée n’ont eu en principe que deux objectifs : appuyer à sa demande un allié agressé par un pays tiers ou se porter au secours de civils en passe d’être massacrés.

Ainsi, le Rwanda a-t-il été le théâtre d’une intervention “militaro-humanitaire” quand les troupes françaises, qui avaient déjà répondu, de 1990 à 1993, à l’appel du président Habyarimana impuissant à faire cesser les troubles ethniques, sont revenues en nombre pour “sécuriser”, au profit des Hutus,un sanctuaire dans le cadre de l’opération Turquoise. L’assassinat du président rwandais, en avril 1994, avait en effet provoqué d’épouvantables tueries dans la population tutsie. La vengeance de cette dernière sur l’ethnie rivale accusée de génocide, rendue possible grâce à l’appui de l’armée ougandaise, menaçait, une fois de plus, des centaines de milliers d’innocents, femmes et enfants. Avec l’aval de l’ONU et le soutien d’une opinion publique mondiale pour qui “un massacre, si horrible soit-il, n’en justifie pas un autre”, la France réussit alors à sauvegarder, au profit des Hutus, une zone humanitaire sûre (ZHS)… »

À propos du COS[35], Éric Micheletti affirme :

« À partir du 20 juin et jusqu’au 9 août se déroulera l’opération Turquoise au Rwanda. Très médiatisée – sur le moment mais aussi en 1998lors de l’enquête parlementaire sur la politique française de cette époque au Rwanda –, cette opération avait pour but de créer une zone de sécurité devant accueillir les réfugiés et sauver les populations tutsies menacées de mort. Le 17 juin, ordre est ainsi donné à plusieurs unités du COS et du deuxième cercle de se préparer à embarquer à destination de l’Afrique.

Des détachements du 1er RPIMa de Bayonne (une cinquantaine d’élé­ments), deux escouades du commando Trepel de Lorient (quarante hommes et un commandement), un détachement des commandos de l’air formant l’EICA (escadron d’intervention des commandos de l’air, devenu le CPA 10) de Nîmes, des gendarmes du GIGN et de l’EPIGN de Satory (six au total), un Transall de la DOS de Toulouse, deux Puma de l’EHS d’Aix-les-Milles ainsi que plusieurs équipes CRAP de la 11e DP (consi-dérées comme faisant partie du deuxième cercle) vont former le déta­chement COS fort de 150 hommes [36].

Dans le même temps, la DRM va envoyer plusieurs équipes de dragons du 13e RDP chargées des reconnaissances et des missions radio, et qui travailleront en parfaite symbiose avec des éléments du COS. Tous les commandos et leurs équipements vont embarquer dans la foulée à bord d’un Airbus, de Hercules, du Transall et aussi d’un Antonov AN-124 et d’Illuyshin IL-76 à destination de Bangui, en République centrafricaine.

Le 20 juin, avec des éléments du 1er RPIMa pré-positionnés en République centrafricaine, le premier Transall se pose sur l’aéroport de Goma. La vingtaine de commandos va aussitôt sécuriser la piste zaïroise avant que n’arrivent d’autres Transall ayant embarqué les autres comman­dos de la marine et de l’armée de l’air, dont une partie ira reconnaître l’aéroport de Bukavu.

Le lendemain les premiers véhicules français, avec à leur bord des commandos du COS, franchissent la frontière entre le Zaïre et le Rwanda et stoppent à Cyangugu. Au cours de cette journée, les Transall et Hercules ont commencé leur noria entre la République centrafricaine et le Zaïre pour apporter les véhicules légers, P-4 et VLRA, et l’armement d’appui. »

« Le 23 juin, à 15 h 30 précises, 46 commandos du COS franchissent cette fois officiellement la frontière en direction de Cyangugu : l’opé­ration Turquoise commence, et la mission des unités du COS est de reconnaître le pays, de freiner l’avance des forces tutsies et ensuite de les stopper pour créer une zone “sûre” devant permettre l’accueil de centaines de milliers de déplacés rwandais. Constitués en équipes légères, les déta­chements du COS vont effectuer des actions de reconnaissance en rayon­nant autour des villes du sud-ouest du Rwanda. Il s’agit de reconnaître les intentions véritables des forces tutsies qui s’avancent inexorablement, et de sauver le maximum de Tutsis et de Hutus menacés d’exécution par les extrémistes hutus.

À plusieurs reprises, les détachements, composés de quatre P-4 et d’un VLRA, devront faire usage de leurs armes face aux Tutsi du FPR. Plusieurs fois également, ne rencontrant aucune troupe, les éléments du COS recon­naîtront de vastes zones qui les mèneront tout près de Kigali. Toutefois, l’objectif de Turquoise reste de mettre en place une zone humanitaire sûre, qui sera par la suite délimitée de Gikongoro jusqu’au sud de Kibuye sur le lac Kivu. À partir du 28 juin, tous les véhicules du COS sont arrivés à Goma, permettant ainsi à toutes les équipes de sillonner la zone Tur­quoise et de constituer une ligne de “front” devant interdire aux troupes du FPR de s’avancer plus loin. Durant toute l’opération, le Transall de la DOS avec les Puma de l’EHS assureront les ravitaillements sur le terrain des détachements. En somme, la première mission, “terre-air-mer” du COS. À partir du 20 juillet, les commandos du COS stationnés dans la région de Gikongoro et organisés en quatre équipes, avec cinq Puma et un C-160 basés à Bukavu, céderont la place aux marsouins du RICM. Les derniers éléments des forces spéciales partiront au début du mois d’août. »

Ce document confirme plusieurs points :

Les troupes françaises n’ont pas attendu la décision de l’ONU pour entreren action, y compris sur le territoire du Rwanda. Les soldats de Turquoise se sont avancés « tout près » de Kigali. Il s’agissait d’empêcher « les Tutsi » d’avancer, pour créer une ZHS. Des affrontements ont bien eu lieu entre l’armée française et le FPR : « À plusieurs reprises, les détachements, […] devront faire usage de leurs armes face aux Tutsi du FPR ». L’objectif de la ZHS est au profit des « réfugiés ». « Sauver les populations tutsies menacées de mort » est un objectif parallèle à celui de l’accueil des réfugiés (« cette opération avait pour but de créer une zone de sécurité devant accueillir les réfugiés et sauver les populations tutsies menacées de mort »). L’opération Turquoise est « la première mission, “terre-air-mer” du COS ». Le COS quitte le Rwanda 15 jours avant le reste du contingent français.

Une intervention de 200 soldats français à Gisenyi a été passée sous silence dans le rapport de la Mission d’information parlementaire.

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Vous avez, à propos de l’opération Turquoise, donné une infor­mation extrêmement importante, qui n’a été reprise nulle part ailleurs, selon laquelle, avant le démarrage officiel de l’opération Turquoise, une expédition spéciale de deux cents soldats d’élite, des gendarmes semble-t-il, ont pénétré loin dans le Nord-Ouest du Rwanda, en une sorte d’aller-retour [37]. Je crois qu’il est question de Mukamira… Pouvez-vous nous donner des précisions sur cette expédition particulièrement étrange ?

Alison Des Forges

Quand les effectifs de l’opération Turquoise arrivèrent dans la région, il y a eu ces troupes qui sont entrées au nord du Rwanda, pour avancer vers l’est jusqu’à Ruhengeri, une grande ville de province alors menacée par l’arrivée des troupes du FPR. La plupart des effectifs de l’opération Turquoise sont rentrées plutôt au sud. Il y a eu, paraît-il, une discussion importante, un débat au sein des autorités françaises juste avant le commencement de l’opération : oui ou non devait-on entrer aux deux points à la fois, c’est-à-dire au nord et au sud. Ceux qui se sont opposés à l’idée de rentrer par le nord ont dit : « Mais non, parce que par là, il y a très peu de Tutsi et ce serait assez clair pour les gens qu’entrer en ce point-là aurait plutôt pour but de protéger les autorités du gouver­nement intérimaire que de sauver les vies des civils. » Mais cette objection a été mise de côté, parce que des troupes sont paraît-il entrées à ce moment-là dans la zone nord du pays.

Cela a été confirmé par des journalistes étrangers qui les ont vues arriver ; cela a été confirmé aussi par des émissions de radio qui ont salué l’arrivée des troupes françaises dans ces régions-là ; et enfin, cela a été confirmé dans un document publié par le gouvernement français – parmi les documents de l’enquête de l’Assemblée nationale –, où un général fran­çais qui était alors à Goma indique que des troupes françaises devraient maintenir le dispositif à Mukamira. Mukamira était un camp militaire au nord, entre les villes de Gisenyi et de Ruhengeri. Moi-même, j’ai été étonnée de trouver une indication officielle de la présence des troupes au nord-ouest du Rwanda à l’époque. J’ai demandé à un officiel du ministère de la Défense s’il était exact que Mukamira était le camp militaire au nord-ouest du Rwanda qui est mentionné dans ce document. Il me l’a confirmé. Il est donc clair qu’il y a eu, en juin 1994, des troupes fran­çaises au nord-ouest du Rwanda, assez proches de la ville de Ruhengeri, à l’époque menacée par les troupes du FPR.

François-Xavier Verschave

Il peut y avoir plusieurs interprétations à ce fait : l’une, c’est qu’il s’agissait d’une opération militaire, tenir un front au nord-ouest du Rwanda ; l’autre, c’est que les deux cents gendarmes français spécialisés dans les interventions rapides ont fait cet aller-retour dans un objectif précis. Vous n’avez pas d’informations à ce sujet ? 

Alison Des Forges

Je n’ai pas d’information précise. Mais si on prend en compte l’existence d’une carte qui indiquait la possibilité de contrôler toute cette zone-là, et la réaction très très fâchée des autorités rwandaises au moment où la France s’en est retirée, on peut bien penser que l’intention était d’établir les premiers éléments du contrôle d’une zone française qui devait en effet comprendre toute cette région à l’ouest du pays. Il semble que, vers le 4 ou le 5 juillet, un arrangement entre des Français et le FPR a eu pour résultat la retraite des Français de la moitié nord de cette zone. Ensuite, la zone Turquoise s’est limitée à la région au sud-ouest du Rwanda.

Débat

Emmanuel Cattier

Il est intéressant de constater que cet aspect de Turquoise n’est absolument pas rapporté dans le corps du rapport de la Mission d’infor­mation parlementaire.

François-Xavier Verschave

Jusqu’à présent, Alison Des Forges était toute seule à mentionner ce fait. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle a trouvé une preuve dans les annexes du rapport de la mission, et qu’elle a questionné un officier de l’état-major qui n’a pu lui dire le contraire... Ça donne un poids beaucoup plus important à ce qu’elle dit.

Emmanuel Cattier

Les annexes, ce sont des pièces qui ont servi à la mission. Mais on ne parle pas de cette opération dans le rapport… Je rappelle que le 4 juillet, le FPR prend Kigali, et que le même jour la France décrète la Zone Humanitaire Sûre.

À la relecture, une autre annexe du rapport indique que les troupes françaises sont entrées par le nord, tout simplement l’ordre de mission de Turquoise du 22 juin 1994 : « Tout en étant en mesure d’intervenir à tout moment, éventuellement par la force, au profit de la population menacée, s’engager en priorité dans la région de Cyangugu et vers celle de Gisenyi [38]… »[39]

1.2 Le 4 juillet, le FPR prend Kigali. La France crée la « Zone Humanitaire Sûre »

Cette simultanéité de date est révélatrice. La prise de la capitale par le FPR marque une victoire militaire qui va accélérer le repli des FAR et des milices. Est-ce la découverte des victimes de Bisesero (1 000 res­capés sur 50 000) qui provoque la décision de la création de la zone humanitaire sûre, ou la prise de Kigali par le FPR ?

Verra-t-on, dans cette ZHS, que les tueurs sont systématiquement empêchés de prolonger le génocide ? Cela constituerait un indice notoire de sa vocation humanitaire. Nous constaterons en effet par la suite que les survivants des 50 000 Tutsi de Bisesero, par exemple, ont été sauvés avant la création de la ZHS, mais tardivement et contre la volonté initiale du commandement de Turquoise. Georges Kapler a rapporté à ce sujet des témoignages, qui exigent des enquêtes d’envergure, selon lesquels des militaires de Turquoise auraient aidé les génocidaires à « finir le travail ». Cela suggère que la composante stratégique (la guerre contre le FPR) demeurait prioritaire.

Une autre question se pose : pourquoi le périmètre de cette ZHS n’a-t-il pas été délimité dès le début ? Vraisemblablement, parce que le commandement militaire français attendait de voir sur le terrain quelle portion de territoire il pourrait effectivement contrôler.

Le 4 juillet, cela fait une dizaine de jours que l’opération Tur­quoise s’est déployée. On peut dire que cette date marque les limites des ambitions françaises pour les semaines restantes.

Sur le plan humanitaire, Philippe Biberson, président de MSF à l’époque, écrira dix jours plus tard [40] :

« La création de la zone humanitaire française n’est-elle pas, par le monstrueux appel de populations qu’elle induit, la cause de la « catastrophe humanitaire » déplorée aujourd’hui par le gouvernement français ? »

Témoignage en partie résumé de Jean-Chrisophe Rufin (le 25 mars)

Jean Christophe Rufin a accepté de venir témoigner devant la Commission d’enquête citoyenne. En 1994, il était conseiller du ministre de la Défense, François Léotard, qui « cherchait un conseiller pour s’oc­cuper des opérations de maintien de la paix ».

Jean-Christophe Rufin nous a exposé qu’il avait déjà fait partie du cabinet d’un secrétaire d’État aux Droits de l’homme, et que c’est dans ce cadre qu’il s’était fait connaître de François Léotard. Il avait d’autre part une solide expérience de l’humanitaire. Il était de ceux qui avaient réfléchi aux problèmes soulevés par les interventions humanitaires et souhaité qu’elles soient protégées par des contingents militaires. Il pro­mouvait donc le concept de « Zone Humanitaire Sûre ». Il était d’autre part conscient à l’époque de ce que ces interventions se transforment souvent en un « piège humanitaire », titre d’un de ses ouvrages paru en 1986.

Au cabinet de la Défense, il était surtout intervenu ponctuel­lement pour des libérations d’otages, en Bosnie par exemple. Ses relations dans le monde humanitaire et sa situation au cabinet de François Léotard l’amènent au printemps 1994 à être l’objet d’informations insistantes sur la réalité du génocide. Ces informations viennent principalement des ONG, Médecins sans frontières (MSF) entre autres, dont il fait par ailleurs partie. Jean-Christophe Rufin évoque aussi le climat de méfiance et de paralysie qui régnait à ce moment au niveau de l’exécutif, en raison de la cohabitation.

Il regrette de ne pas avoir été interrogé par la Mission d’infor­mation parlementaire : « J’avais été un peu frustré pendant la commission Quilès. Elle avait auditionné un certain nombre de gens. Et je pensais représenter une tendance qui n’avait pas été écoutée ou sollicitée. »

Début juillet 1994, il est envoyé en toute hâte au Rwanda : « Le général Mercier, chef du cabinet militaire du ministre de la Défense, m’a appelé – c’était un dimanche. Tout s’est mis en place tout seul. Le jour où il y eu des coups de feu, des échauffourées avec le FPR au moment du déploiement de Turquoise [41], un certain nombre de gens se sont avisés… Je ne peux pas vous dire qui exactement, parce que je ne sais pas exac­tement où s’est prise la décision, mais je sais qui m’en a parlé. C’était donc le général Mercier, qui était sans doute en bout de la chaîne de décision. Il m’a dit : “Écoutez, on est très embêtés. Tout le monde est prévenu de cette opération [Turquoise], mais en face ils ne le sont pas. Donc il faut quelqu’un qui soit capable d’aller là-bas.” Bon, c’est ce que j’ai fait. »

Il part en toute urgence informer le FPR des buts de l’opération Turquoise : apparemment, le contact habituel entre Paris et le FPR n’est pas opérationnel dans l’urgence, ce qui, selon Jean-Christophe Rufin, justifierait cette mission. Celui-ci a relaté à la CEC son voyage improvisé et mouvementé jusqu’au QG de Kagame, au plus fort de la tension entre Paris et le FPR. Il était accompagné de l’historien Gérard Prunier, très bon connaisseur du FPR, chargé de faciliter sa mission :

« C’était une opération Défense – Premier ministre. C’étaient les seules administrations,à ma connaissance, qui étaient au courant de notre mission [42]. Gérard Prunier, qui avait joué un rôle depuis la conception de l’opération Tur­quoise, est venu vraiment parce que ça l’intéressait, et parce qu’il avait beaucoup de contacts en Ouganda. Il m’avait dit : “Je peux te faciliter les choses en Ouganda.”[43]

Le jour de la prise de Kigali, j’ai rencontré Kagame, avec qui je me suis tout de suite très bien entendu : il y a eu une espèce de… je ne sais pas, une espèce de contact très personnel qui s’est très bien passé. Donc là, il y a eu une réunion qui a duré 3 heures. Il ne comprenait rien à ce qui se passait. Il disait [à propos de la ZHS] : “Qu’est-ce que c’est ? C’est le terrain que vous voulez réserver pour l’ancien régime ? C’est quoi, c’est la zone au-delà de laquelle vous ne voulez pas qu’on aille ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ?” Il ne comprenait pas… »

Jean-Christophe Rufin évoque ensuite son appréciation sur cette « opération humanitaire ». Spécialiste de l’humanitaire, auquel il croit, il découvre que, dans son rôle de protection, l’armée peut aussi jouer sa propre partition : « Avec le temps, je me rends compte que ma position était, d’une certaine manière, peut-être instrumentalisée par certains. Je faisais partie des gens qui, quand ils disent qu’ils font de l’humanitaire, font vraiment de l’humanitaire. On peut questionner notre rôle, etc. En l’occurrence, dans cette affaire en particulier, il y avait quelque chose que je ne mesurais pas forcément, sur quoi je suis incapable de témoigner… C’est le fait que, dans la mise en œuvre de cette zone humanitaire sûre, il y avait les armées – un instrument qui est complexe, qui a son histoire, qui a ses chaînes de commandement, etc. »

« Cette idée de zone humanitaire sûre a pu, à un certain moment, être une espèce de plus petit dénominateur commun entre des formes de pensées différentes. »

Cet aspect ressort encore quand Jean-Christophe Rufin relate son entretien avec Kagame à propos de l’armement de Turquoise : « On a dit que Turquoise avait un armement lourd. Paul Kagame m’a posé des ques­tions : “Mais il ont un armement très lourd, tous ces gars-là ?” J’ai dit : “Oui.” De bonne foi. On avait le souvenir de la Bosnie. Rappelez-vous le premier contingent de la FORPRONU : ils sont arrivés avec ce qu’on appelait “la dotation ONU”. C’est-à-dire le minimum. Et je me souviens d’avoir participé à des colloques avec des gens du CICR qui plaidaient, à cette époque-là, pour que les interventions militaro-humanitaires se fassent sous chapitre VII [de la charte de l’ONU, c’est-à-dire avec droit de recours à la force]. Maintenant, je peux passer pour un naïf : on me dit, on nous dit, je lis… qu’un certain nombre de gens avaient d’autres intentions et d’autres buts, et que cet armement a servi à autre chose… Peut-être, mais moi je n’en sais rien. En tout cas, ce n’est pas ça que je défendais. »

D’une certaine manière, Jean-Christophe Rufin reconnaît le point de vue de Kagame à propos de la protection des Tutsi, tout en défendant l’idée de Turquoise : « Kagame disait : “Pourquoi vous opposez-vous à notre progression puisque nous allons les libérer ?” Je répondais que notrebut n’était pas d’arrêter leur offensive, mais simplement de sécuriser, d’un point de vue humanitaire, une certaine zone sans la soustraire à leur autorité. Puisque c’était la consigne qui nous était donnée. Parce que la consigne, l’idée, n’était pas de faire de cette zone une enclave de statut politique spécifique. L’idée, c’était : “Vous pouvez y venir, mais on entre pour protéger les gens qui sont dedans.” C’était ça la logique. »

À la suite d’une question, Jean-Christophe Rufin revient à la manière dont le général Mercier lui a décrit sa mission : « On m’a dit : “Visiblement, personne en face ne sait exactement ce qu’on vient faire et ça risque de mal tourner, parce qu’ils nous tirent dessus.” Voilà, en tout cas, l’explication qu’on m’a donnée. Bon, je ne sais pas quelles forces avaient été déployées. Apparemment, ce sont les forces du COS. Ce qui là non plus ne paraît pas tout à fait anormal. Il y a toujours une prépa­ration avec des forces de ce type avant d’envoyer quelque déploiement que ce soit. »

Sharon Courtoux demande à Jean-Christophe Rufin si ses interlo­cuteurs français ont évoqué devant lui la mise à l’abri un certain nombre d’éléments du gouvernement ou des FAR, via la ZHS. Dans sa réponse, Jean-Christophe Rufin précise que le courant ne passait pas très bien avec l’armée, dont il conseillait pourtant le responsable politique, et qu’on n’évoquait pas ce genre de questions devant lui : « Je crois que, pour les militaires, je n’ai jamais été quelqu’un de sûr, d’une certaine façon. » Et il rappelle qu’il faisait partie de la mouvance Léotard-Balladur.

Emmanuel Cattier

Est-ce que dans les informations qu’on vous a données, il y avait l’idée que des massacres étaient commis des deux côtés ?

Jean-Christophe Rufin

Non. J’ai été très, très choqué, par cette idée d’autres génocides, et tous ces trucs-là. C’est venu bien après, enfin, moi, je l’ai entendu bien après.

François-Xavier Verschave

Cette idée était dans la presse française que nous avons passée en revue de manière approfondie. Un certain nombre de journalistes impor­tants sont en permanence dans ce langage-là. Et dans l’ordre de mission de l’opération Turquoise, il est question de protéger à la fois les Hutu et les Tutsi. Donc, on est dans cette logique-là. C’est écrit noir sur blanc…

Jean-Christophe Rufin

[…] Pour ma part, j’ai eu une sorte de Vulgate qui consistait à dire : « Nous protégeons les Tutsi qui sont en train de se faire massacrer. Et moi, très franchement à ce moment-là, je n’ai rien entendu d’autre. » Après, il y a eu l’histoire du choléra, le “double génocide” avec le choléra. J’étais très choqué par ça. Je me rappelle en avoir parlé en disant qu’on ne pouvait pas renvoyer dos à dos ces deux événements, et que c’était intolérable de les mettre sur le même plan.

Nous avons demandé à Jean-Christophe Rufin de commenter la note de l’ambassadeur Marlaud « Évolutions possibles au Rwanda » :

Jean-Chrisophe Rufin

Qu’il y ait une multitude d’acteurs et d’interprétations, c’est vrai dans toute action publique. Mais le problème est de savoir ce qui domine, quelle est la ligne d’action gouvernementale. […] Je n’ai pas eu le senti­ment du tout que pour les politiques auxquels j’avais affaire, je ne parle pas des militaires, il y ait eu une seconde d’ambiguïté sur la nature de cette opération Turquoise. Elle était dans la lignée de ce qui avait été fait en Bosnie, en Somalie ou ailleurs. C’est-à-dire une opération de protec­tion de populations civiles. Je ne peux parler que des politiques. Parce que les militaires, encore une fois, ne me faisaient pas leurs confidences. Ce qui n’est pas vrai des politiques avec qui j’avais des relations de confiance. »

[…] Ce que j’ai fait, j’ai le sentiment de l’avoir fait de bonne foi. Sans doute en étant instrumentalisé. Mais je continue à penser, et c’est là où j’aggrave mon cas, que cette opération, malgré ses inconvénients – malgré le fait qu’elle a pu, peut-être, servir à couvrir un certain nombre de choses qui n’auraient pas dû être faites, c’est possible, et qu’elle a été trop tardive –, je continue à penser que dans son principe, c’était une réaction adaptée de la communauté internationale. »[44]

À propos de la non arrestation des génocidaires dans la ZHS : « Je vous signale que dans aucune des opérations dont on parlait, notam­ment la Bosnie, il n’y a eu de concordance entre le fait d’arrêter les crimi­nels et le fait de déployer des forces pour des raisons humanitaires. On est encore en train de chercher Karadzic, en ce moment ! Et s’il avait fallu faire les deux en même temps, on n’aurait pas pu. Ce sont des priorités différentes. Moi, ma priorité, c’était de me situer dans un cadre huma­nitaire qui consistait à arrêter les massacres. Arrêter les génocidaires, c’est un autre problème. »

Emmanuel Cattier

Quand vous avez terminé votre mission auprès de M. Kagame, vous avez fait un rapport. Est-ce que vous avez perçu ce danger que l’on décrivait dans l’armée française, le fait que les populations fuyaient le FPR, risquaient d’être massacrées, etc. D’autre part, quel type de questions le ministère de la Défense vous a-t-il posées sur Kagame ? C’est peut-être “secret Défense”, je ne sais pas…

Jean-Christophe Rufin

Je suis venu voir Kagame. Je lui ai demandé de discuter de tout ça. Je lui ai demandé si je pouvais déployer une antenne pour appeler les gens de Turquoise. Et j’ai appelé le général Lafourcade depuis la cour de Kagame. Tous ceux qui ont voulu me donner des leçons dans cette salle [45] devraient se dire que, à mon niveau, j’ai fait ce que j’ai pu. Et j’ai fait certainement beaucoup pour faire baisser une certaine forme de tension. Tout à coup, il y a eu un lien entre ce que nous faisions et des gens qui étaient en face. Des gens qui étaient tenus, d’une certaine manière, à l’écart de l’information. J’ai passé l’appareil entre deux personnes qui auraient pu être des belligérants, il y a eu un lien entre les deux, et je suis très fier de ça. C’était le 4 juillet au soir… Je suis très fier de ça, et quiconque me le reprocherait me plongerait dans une grande perplexité. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Il fallait les dresser les uns contre les autres ?

Le lendemain, j’ai eu un nouveau rendez-vous avec Kagame, très chaleureux. Enfin, quelque chose de très bon… J’ai beaucoup apprécié cet homme. Cet homme m’a paru, à la fois, tout à fait clairvoyant… calme. Bon, on s’est bien entendu. Je l’ai rencontré près de Byumba. […] Il m’a engueulé, en me disant : « J’ai discuté avec vous toute la soirée d’hier, vous avez vu la déclaration qui a été faite par l’un de vos gars ? » L’un des officiers de Turquoise avait traité les Tutsi, le FPR, de Khmers noirs. […] « Vous vous foutez de ma gueule ! » Et j’ai bien compris qu’à ce moment-là, il y avait un certain nombre de cisaillements. Je voyais bien, je sentais bien ce qui se passait : on a mis en place cette opération avec des gens qui probablement ne jouaient pas le jeu, ou jouaient à un autre jeu, c’est possible. Il se trouve que le responsable de ça a été viré.

J’ai dit à Kagame : « Qu’est-ce qu’on fait ? On coupe les relations, on s’arrête ? » Il dit : « Non, pas du tout, je vous crois, mais dites leur quand même qu’ils déconnent. »

Et puis il me dit : « Je voudrais vous demander quelque chose. Voilà, je suis très embêté, vous êtes médecin. Il y a des journalistes français qui ont été pris dans une embuscade. Nos gens, nos troupes, leur ont tiré dessus. Ce sont des journalistes de France 2, la fille est très gravement blessée. Ils sont dans un petit camion, ils vont arriver à Kigali. Personne ne sait où ils sont, mais ils sont chez nous. Est-ce que vous voulez bien les voir ? » Alors, mettez vous à ma place. Je suis en mission, on me demande de pas me montrer, et en même temps on me dit : « Il y a deux personnes qui ont besoin de toi. » J’y suis allé avec Kagame. C’était près du stade. J’ai accueilli cette fille qui était très gravement touchée. Le caméraman avait une balle dans le genou. Il y avait des journalistes qui étaient-là. Je leur ai dit de ne pas en parler. Mais le Quai d’Orsay l’a su et on m’a demandé de rentrer. Illustration du fait qu’il y avait double com­mande [46] : « Quoi ? Vous avez envoyé quelqu’un sur place ? On n’était pas au courant... » Mais moi, j’avais fait mon boulot.

Avec le recul du temps, je suis aussi capable que Patrick de Saint Exupéry ou Jean Hatzfeld, que je connais bien, d’avoir des souvenirs tra­giques sur cette période. Si j’en parle froidement, ce n’est pas parce ça ne m’a rien fait, ou que je m’en fous. C’est parce que, voilà, j’ai été mêlé à ces situations historiques compliquées, dans un rôle qui n’était pas facile. Et moi, je m’accroche à l’idée, qui me semble vraie même si on peut contester, que le rôle que j’ai joué était un rôle plutôt sincère et plutôt digne. Et qui a, encore une fois, contribué à faire baisser la pression.

François-Xavier Verschave

Ce que vous nous avez dit nous éclaire beaucoup. Cela nous permet de comprendre un certain nombre de mécanismes de décision. Je crois que ça confirme cette espèce de double commande – pour le moins. Ce qu’on pourrait vous reprocher, c’est d’avoir accepté, en soutenant cette opération Turquoise, un mariage entre deux objectifs (mais ce mariage ne s’est pas décidé à votre niveau) : la volonté de sauver, avec la volonté de faire tout autre chose. De toute façon, je pense que l’éclairage que vous nous donnez est très intéressant pour comprendre comment ces choses se sont agencées. Et je vous en remercie.

Annie Faure

J’étais humanitaire au Rwanda pendant cette période-là, du 28 avril au 15 juillet. Lorsque vous avez pensé à l’opération Turquoise, du point de vue de l’humanitaire, est-ce que vous avez pensé au risque que cela pouvait constituer : une sorte d’aspiration des foules et d’aspiration desvictimes, un « phare » sur la population pour qu’elle vienne se réfugier là-bas ? Est-ce que, du point de vue de l’humanitaire, la création de cette zone n’était pas un non-sens, dans la mesure où elle allait attirer un nombre insensé de personnes qui, ensuite, allaient vivre ce qu’on a vu, aussi bien les maladies que les exactions à l’intérieur des camps, par l’armée extrémiste. Est-ce que vous, du point de vue de l’humanitaire, vous avez eu peur de l’énorme quantité de réfugiés qui allait arriver et rendre cette situation inextricable ?

Emmanuel Cattier

Je voudrais compléter la question. Le président de MSF, Philippe Biberson, a fait paraître un article qu’il avait intitulé « Le piège huma­nitaire » [47], probablement en s’inspirant de votre livre. Il signalait ce formi­dable appel de population que constituait la zone humanitaire sûre.

Jean-Christophe Rufin

Oui, mais c’est toujours le risque. C’est un phénomène qu’on connaît bien, chaque fois qu’il y a des camps, chaque fois qu’il y a un appel, du fait des distributions alimentaires ou autres. Mais ce n’est pas non plus toujours le cas. Ça dépend de ce qu’il y a ailleurs, de ce que les gens fuient. A priori, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de ça au début. Ce n’était pas un des dangers qui était envisagé. Ce qui était le plus en débat, c’était le fait de savoir s’il y avait encore des gens à pro­téger. C’est tout. Je parle des Tutsi. C’était ça le problème.

Qu’il y ait eu un risque d’appel, je ne sais pas. De toute façon, vous savez, les humanitaires savent gérer des flux très considérables de populations en très peu de temps. En Albanie, 900 000 réfugiés sont passés en quelques jours, et il n’y a pas eu de morts.

Si vous me permettez une conclusion… pour tous ceux qui ont envie de donner des leçons, et porter des jugements. Sans doute, il fau­drait en porter. Je leur demande simplement de ne pas se tromper de cible. Et de faire crédit à ceux qui se sont mis dans cette situation de bonne foi. Je pense beaucoup à Gérard Prunier, parce que nous avons vécu cette période ensemble, depuis le départ. Et je crois que l’un et l’autre, dans des pistes différentes, on a contribué à rendre cette opération… sinon la plus utile, du moins la moins nuisible. Tout ce qui s’est passé derrière, je l’apprends, grâce à vous, voilà. Et je le déplore autant que vous.


Témoignage de Colette Braeckman

Emmanuel Cattier

La 4 juillet, le choléra n’est pas encore d’actualité, mais, pour une mis­sion délicate et toujours partiellement secrète en France, Jean-Christophe Rufin se trouvait dans le QG du FPR que la France avait combattu depuis quatre ans. Kigali changeait de main ce jour là.

Colette Braeckman

Une chose m’a interrogée dans l’exposé de Jean-Christophe Rufin. À Butare, un incident s’est produit, sur lequel je n’ai pas beaucoup d’infor­mations, mais dont je suis sûre qu’il s’est produit : des soldats français qui s’y étaient rendus en avant-garde peu avant Turquoise sont tombés dans une embuscade. Ils sont entrés dans la ville comme si elle était vide, comme si personne ne les empêchait d’avancer. Et le FPR a surgi, les a fait prisonniers. Puis il y a eu une négociation, ils ont été autorisés à quitter les lieux… Ils sont sortis au milieu d’une haie de soldats du FPR dans des conditions probablement humiliantes, on leur avait retiré leurs uniformes… Il y a eu une démarche d’humiliation… Ma question : est-ce que Jean-Christophe Rufin a participé à la négociation pour libérer ces soldats français ? Qui a négocié la libération ? Quels ont été les termes de l’accord ? Est-ce que, pour la libération de cette avant-garde de soldats français, la condition n’a pas été le retrait de Turquoise sur un périmètre plus restreint ?

Emmanuel Cattier

Nous n’avons pas eu la présence d’esprit de poser la question à Jean-Christophe Rufin… Effectivement, il est venu le 4 juillet, et je crois que l’accrochage a eu lieu le 2 juillet…

Sharon Courtoux

La question était préparée, le problème, c’est que M. Rufin a été un peu déstabilisé par des mouvements divers dans la salle, et je crois qu’il n’aurait pas continué à discuter.

1.3 Après l’échec des ambitions initiales
Les connivences avec les génocidaires

Les tergiversations des autorités françaises aboutissent au passage du GIR et des FAR par le couloir Turquoise, sans qu’aucune arrestation ne soit effectuée.

Lorsque, le 16 juillet 1994, le général Dallaire veut rencontrer le responsable des FAR, le général Bizimungu, il doit passer par le général Lafourcade, qui le conduit dans le camp de Turquoise à Goma (Zaïre), en lui demandant d’être discret sur ce fait : « Cela pourrait paraître suspect que le dirigeant de l’AGR [Armée gouvernementale rwandaise] soit à l’intérieur du camp militaire français. »[48]

Collaboration avec les organisateurs du génocide 

a) Les instructions données à Turquoise par l’ordre d’opérations du 22 juin 1994 [49] stipulent :

« – AFFIRMER AUPRES DES AUTORITES LOCALES RWANDAISES, CIVILES ET MILITAIRES NOTRE NEUTRALITE ET NOTRE DETERMINATION A FAIRE CESSER LES MASSACRES SUR L’ENSEMBLE DE LA ZONE CONTROLEE PAR LES FORCES ARMEES RWANDAISES EN LES INCITANT A RETABLIR LEUR AUTORITE »

Jacques Morel commente: « Il est bien recommandé de contacter les autorités civiles et militaires locales. On feint de croire que les massacres se déroulent à leur insu alors qu’il est internationalement connu que ce sont ces autorités-là qui organisent le génocide. »[50]

b) Rappelons par ailleurs les instructions données à Turquoise par télégramme déclassifié du 7 juillet 1994 de Paris [51] sont :

« L’interlocuteur qui s’impose du côté gouvernemental semble de plus en plus être l’armée. »

« Vous assurerez les contacts, notamment avec les autorités locales, qui seront nécessaires au bon déroulement de l’opé­ration Turquoise. »

Évacuation du colonel Bagosora, cerveau présumé du génocide :

« Les faits suivants sont certains. [...] Les troupes françaises ont sauvé parmi d’autres le colonel Théoneste Bagosora (chef de cabinet dans le gouvernement hutu et génie démoniaque du génocide) en juillet 1994, quand les rebelles tutsi ont investi Butare. »[52]

Collaboration avec Clément Kayishema, préfet de Kibuye 

Clément Kayishema est médecin, il a dirigé l’hôpital de Kibuye. Il est nommé préfet de Kibuye en 1992. Le journaliste Patrick de Saint-Exupéry accompagne le 27 juin les commandos de l’air, stationnés à Kibuye, au village de Nyagurati. Là il entend les propos hallucinants d’un policier communal :

« Avant, du temps du président Habyarimana, on savait qu’il y avait un complot. On avait remarqué que des groupes de Tutsi se rassemblaient pour tramer des choses mauvaises. On a voulu les empêcher d’attaquer, on a pris les devants.” Il reprend, décidé à convaincre les soldats français : “Il y avait eu de nombreux gestes qui montraient qu’ils voulaient nous attaquer...”

– “Lesquels ?”

– “Des écrits où ils traitaient mal le peuple hutu. Je le sais, le préfet de Kibuye m’a montré ces textes. Il est d’ailleurs venu ici pour vérifier comment ça se passait. Il m’a dit que je faisais du bon travail.” »

Cette confession a été entendue par le lieutenant-colonel Duval (alias Diego) qui commande les militaires français. Quelques heures plus tard, ils découvrent des Tutsi survivants des massacres de Bisesero :

« Brutalement un jeune Tutsi sort du groupe des rescapés, en proie à une colère extrême : “Lui, hurle-t-il, pointant du doigt l’instituteur hutu qui sert de guide aux militaires français. Il s’appelle Jean-Baptiste Twagirayezu et c’est le chef des miliciens. C’était mon professeur, je le reconnais !” Le jeune Tutsi est ceinturé par deux réfugiés. Le lieutenant-colonel Diego s’approche de lui et s’interroge :

– “Tu es sûr ? Tu le reconnais ?”

– “Oui, hurle le jeune homme, il est venu ici tout le temps nous attaquer. C’est un chef de miliciens. Il a tué ma sœur et mon frère. Je le reconnais, c’était mon professeur...”

– “Tu es bien sûr ?”, insiste l’officier français.

– “Oui, je l’ai vu. Un jour, il est venu avec le préfet de Kibuye et ils ont discuté longtemps ensemble. Après, c’est devenu encore plus difficile pour nous. La chasse à l’homme s’est intensifiée.” »[53]

« Terrible et exemplaire aventure que celle qu’a vécue Tite Khouyira, quarante ans, instituteur à Gishyita. [...] Nous nous sommes réfugiés à l’église de Mobuga. L’abbé Marcel, un Hutu, nous a accueillis. […] L’abbé a téléphoné au préfet de Kibuye. Il est arrivé avec le bourgmestre. Tandis que la foule hutu criait toujours, le père a dit : “Vous n’allez pas faire couler le sang de ces catholiques dans une église !” Le préfet et le maire ont répondu que c’était un ordre du gouvernement. Ils ont contraint le père Marcel à monter dans un camion. Il pleurait. »[54]

Patrick de Saint-Exupéry clôt son réquisitoire par un article titré : « La « solution finale » du préfet de Kibuye ».

« Une religieuse de Kibuye raconte : “Le préfet avait donné des ordres. Ses hommes étaient là, autour de la mission, et interceptaient ceux qui voulaient s’abriter à la mission. Les hommes du préfet disaient qu’ils étaient venus «nous protéger». Ils expliquaient aussi aux réfugiés qu’il serait plus facile de les protéger dans l’église et que, donc, ils devaient se rassembler là-bas.”

La sœur poursuit : “L’église a été pleine rapidement. Il y avait près de 4 000 personnes. Le préfet a alors désigné un deuxième point de rassemblement : le terrain de football. En quelques jours, là aussi, il y a eu une foule énorme : plus de 3 000 Tutsi. Le 17 avril, nous avons entendu des rafales de kalachnickov venant de l’église et du stade.” L’exter­mination commençait... […]

Le préfet de la région de Kibuye est un de ces hommes. Clément Kayishema a 37 ans et il est médecin de formation. [...] Les Hutu modérés de Kibuye sont nombreux à ne pas comprendre “pourquoi il veut tuer tous les Tutsi”. Simple constat donc : “Sa haine est terrible. Il a les mains rouges de sang. C’est lui le grand chef des miliciens de la région.” […]

Les 250 soldats du Régiment d’infanterie et de chars de marine (RICM) sont basés à quelques mètres des locaux de la préfecture où se rend tous les jours Clément Kayishema.

En dépit des appels à la création d’un tribunal international pour juger les crimes contre l’humanité commis au Rwanda, le préfet de Kibuye n’est pas près de se retrouver derrière les barreaux. Un officier supérieur a cet aveu tranquille : “Nous préférons négocier avec lui pour calmer ses miliciens.” »[55]

Rapport de l’OUA [56], chapitre 15. 71 :

« Les officiers français donnèrent le ton et les normes éthiques. Au nom de la neutralité, ils protégèrent les génocidaires. Le colonel Didier Thibaut, un des commandants du contingent français, fut interrogé par les journalistes au sujet des relations entre ses troupes et les soldats et diri­geants politiques accusés de génocide. “Nous ne sommes pas en guerre avec le gouvernement du Rwanda ou ses forces armées, répondit-il. Ce sont des organisations légitimes. Certains de leurs membres ont peut-être du sang sur les mains, mais pas tous. Ce n’est ni mon rôle ni mon mandat de remplacer ces gens-là.”

Les journalistes notèrent également que, bien que le contingent français continue d’insister sur son rôle humanitaire, leur interprétation de la crise est fortement biaisée. Le colonel Thibaut minimisait les atrocités perpé­trées contre les Tutsi en soulignant les souffrances de la majorité Hutu. Il indiquait qu’il y avait dans son secteur des centaines de milliers de réfugiés Hutu qui fuyaient devant l’avance des troupes du FPR. Il affirma qu’il y avait moins de Tutsi déplacés, en omettant toutefois de préciser que la plupart des Tutsi qui avaient tenté de s’enfuir avaient été tués ou se cachaient encore. »

Pas de désarmement systématique des bourreaux

Libération reproduit le 27 juin les propos du colonel Rosier :

« Le colonel Jacques Rosier, commandant du secteur sud du dispositif Turquoise, explique pourquoi les Français ne désarment pas ceux qui accomplissent le génocide : “Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité, nous n’avons pas à intervenir. Sinon, demain, s’il y a des infiltrations de rebelles, on nous fera porter le chapeau.” »[57]

François-Xavier Verschave

Dans cette phrase, « Les miliciens font la guerre... », tout est dit… Les génocidaires sont des soldats et on ne peut pas les désarmer…

La rencontre Dallaire-Lafourcade le 30 juin 1994 et le courrier de mise au point de Lafourcade 

« Nous nous entendîmes pour que Lafourcade désarme toutes les troupes autres que celles de combat, ainsi que toutes les personnes ayant commis des crimes ; il n’aurait cependant pas le mandat de désarmer l’AGR au Rwanda. Les forces sous commandement français devraient mettre fin aux massacres dans la “Zone de protection humanitaire” (ZPH). »[58]

« Lafourcade m’envoya une note réaffirmant son interprétation (de même que celle de son gouvernement) de nos discussions. Il écrivait qu’il n’avait pas le mandat de désarmer l’AGR, mais qu’il allait tout de même l’empêcher d’effectuer des opérations dans la zone humanitaire. L’Opé­ration Turquoise ne désarmerait pas les milices ni l’AGR dans la ZPH, sauf si elles menaçaient les personnes sous sa protection, disait-il. Ainsi, les extrémistes auraient une quasi-liberté de mouvement dans la zone, sans interférence des Français, mais aussi sans risque d’affrontement avec le FPR, ni même de représailles de sa part. »[59]

Dans les annexes de la Mission parlementaire on trouve un télégramme déclassifié du ministère des Affaires étrangères du 6 juillet 1994 qui confirme le revirement du général Lafourcade :

« 4) Arrestations des responsables des massacres

Si notre intérêt évident est de nous tenir à l’écart d’une telle opération, il serait souhaitable, me semble-t-il, et urgent de faire confier ce mandat a la MINUAR 1 ou éventuellement à la MINUAR 2... »[60]

La MINUAR, sous chapitre VI, pourrait donc arrêter les géno­cidaires selon le ministère des Affaires étrangères… Peut-on considérer qu’après le 7 juillet et jusqu’au 17 juillet, ce désarmement a été entrepris en ZHS de façon méthodique et systématique ?

Confirmation de la facilitation de Turquoise dans l’évacuation des FAR sans désarmement 

Le représentant de la France signale, le 9 juillet : « La tentation éventuelle des FAR de se réfugier en zone humanitaire avec leurs armes est très préoccupante. »

Une semaine plus tard, une note de la Direction Afrique du mi­nistère des Affaires étrangères fait le point de la situation au 17 juillet. Elle indique « qu’une grande partie des forces armées gouvernementales (10 000 sur 30 000) est passée au Zaïre avec son armement ». La Mission d’information parlementaire, qui cite cette note, commente par une litote : « Il semble bien par conséquent que l’activité des milices et des FAR n’a pas été totalement maîtrisée en ZHS. »[61]

Dans une autre note de la Direction Afrique, en date du 19 juillet, on peut lire à propos de la ZHS : « Alors que le Général Paul Kagame continue à avoir des paroles apaisantes à notre égard, le FPR accentue sa pression politique à l’égard de notre zone ; le désarmement des FAR qui s’y trouvent est demandé avec insistance... »

Le capitaine de frégate Marin Gillier montre que le désarmement, très épisodique et superficiel, ne se faisait qu’en accord avec les autorités locales (impliquées dans le génocide) :

« Leurs armes [des FAR] ne leur ont pas été retirées, dans la mesure où ils n’en faisaient pas usage dans la zone de sécurité. En revanche, les armes détenues par les personnes qui avaient édifié des barrages sur les voies de communication afin de filtrer et de rançonner les populations errantes ont été confisquées. Les bourgmestres et préfets, à qui le sens de la démarche avait été expliqué, avaient fait savoir qu’un minimum d’armes leur était nécessaire pour assurer les missions normales de police et contrer les pillards qui s’attaquaient à la population [c’est ainsi que les autorités locales qualifiaient les résistants de Bisesero] et détournaient les distri­butions de secours faites par les ONG. Ces demandes paraissant légitimes, des accords avaient été passés avec les autorités locales, qui avaient délivré des cartes spécifiques à quelques personnes, ce qui facilitait les opérations de désarmement. Il a précisé que son détachement avait remis au total un peu moins d’une centaine d’armes au PC des forces spéciales à Gikongoro, pour être, semble-t-il, jetées dans le lac Kivu. Il s’agissait principalement d’armes de guerre plutôt vétustes, de vieux fusils, de deux ou trois fusils-mitrailleurs, mais surtout de très vieux engins qu’il n’avait jamais vus auparavant. »[62]

La France ne fait pas taire les radios du génocide

Les radios contrôlées par le GIR ont appelé la population hutu à tuer leurs voisins tutsi puis à fuir devant l’avance du FPR. RTLM peut être considérée comme l’arme principale du génocide. Les Français ne font pas taire la radio RTLM [63]. M. René Degni-Séguy, rapporteur spécial de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, note :

« L’opinion publique s’est réjouie un moment de ce que la “radio qui tue”[la RTLM] ait cessé d’émettre. Il a même été rapporté que les militaires français l’avaient neutralisée. Mais il n’en est rien, car pas plus tard que le lundi 1er août 1994, la presse internationale déplorait encore son existence et la campagne par elle orchestrée. »

Auditionné par la Mission d’information parlementaire, Me Éric Gillet, de la FIDH, a demandé « pourquoi les États n’avaient pas fait taire la radio RTLM. Il a souligné que la radio Rutomorangingo du Burundi, conçue sur le même modèle, avait été localisée à l’intérieur de la zone Turquoise. Il a regretté que, la FIDH ayant pris contact avec les autorités françaises, il ait été impossible d’obtenir que soit entreprise la moindre action pour faire cesser les émissions de cette radio. »[64]

Ferdinand Nahimana, fondateur de la RTLM et incitateur des pogroms dans le Bugesera, évacué en avril par les Français, revient en ZHS [65]

Cette radio mortifère a pu continuer ses appels au meurtre dans la “Zone Humanitaire Sûre” (ZHS). François Léotard déclare « que le brouillage des émissions de radio ou la destruction d’un émetteur ne faisait pas partie du mandat confié à la France par l’ONU. »[66]

2. L’habillage humanitaire

2.1 La réponse du berger à la bergère

Médecins sans frontières avait lancé une formule célèbre : « On n’arrête pas un génocide avec des médecins. »

Il est certain que MSF avait réussi à ébranler le président de la République, notamment après l’interview du docteur Jean-Hervé Bradol par Patrick Poivre d’Arvor, le 16 mai 1994. À partir de cette interview, il devint impossible de nier le génocide et la nécessité d’un appui interna­tional pour donner à la MINUAR les moyens d’agir. Le 14 juin 1994, François Mitterrand dira au personnel de MSF à propos du Gouver­nement intérimaire rwandais :

« C’est une bande d’assassins. D’ailleurs, j’ai eu Agathe Habyarimana à la maison. C’est une folle qui voulait lancer un appel à la continuation du génocide sur les radios périphériques françaises. On a eu du mal à la calmer. Maintenant on en a marre, on va intervenir, on va essayer de mettre de l’ordre dans tout ça et de sauver des gens. »[67]

Ensuite, le président de la République leur annonce l’opération Turquoise et Jean-Hervé Bradol commente :

« Il y a un changement de la position française. […] De ce que j’ai vécu comme une position de neutralité bienveillante vis-à-vis du gouver­nement intérimaire, on passe à une position humanitaro-hostile. Ces gens-là deviennent beaucoup moins fréquentables qu’avant. En France, on commence à comprendre qu’il va y avoir un problème politique interna­tional majeur pour la France et on se lance dans l’opération Turquoise. »[68]

Ces propos de François Mitterrand sont à la fois révélateurs et habiles. La folie est circonscrite, on s’est fait abuser. Mais il est clair que Turquoise est là pour éviter « un problème politique international majeur pour la France ».

2.2 Le levier humanitaire pour justifier l’intervention militaire

Trois jours plus tard, le 17 juin 1994, le général Dallaire, reçoit Bernard Kouchner :

« Kouchner débuta la conversation en faisant une récapitulation de l’horrible situation qui régnait et en déplorant le manque d’action de la communauté internationale. Je n’avais pas de difficulté à être d’accord avec lui. Mais ensuite, il me cloua sur place. Le gouver­nement français, disait-il, avait décidé, dans l’intérêt de l’humanité, de se préparer à diriger des forces de coalition françaises et franco-africaines au Rwanda pour faire cesser le génocide et fournir de l’aide humanitaire. Ces forces vien­draient en vertu d’un mandat prévu au chapitre VII des Nations unies et établiraient une zone de sécurité dans l’ouest du pays, où les personnes fuyant le conflit pourraient trouver refuge. […]

Je dis à Kouchner que je n’arrivais pas à croire l’effronterie des Français. D’après moi, ils se servaient du prétexte humanitaire pour inter­venir au Rwanda, permettant à l’AGR (armée gouvernementale rwandaise – les FAR) de maintenir une bande de territoire du pays et un peu de légitimité face à une défaite certaine. Si la France et ses alliés avaient vraiment voulu faire cesser le génocide, éviter que mes observateurs militaires se fassent tuer et appuyer les objectifs de la mission des Nations unies – comme la France l’avait voté à deux reprises au Conseil de sécurité – ils auraient plutôt renforcé la MINUAR. […]

Je conclus facilement le but de leur visite : me faire accepter de subor­donner les objectifs de la MINUAR à ceux de l’armée française. Ils n’avaient aucune chance d’y parvenir. »[69]

* La série d'articles de Jean d'Ormesson, dans Le Figaro des 19-20 et 21 juillet 1994, a fait depuis l'objet d'une étude de Charlotte Lacoste, de l'Université de Paris X-Nanterre et ancienne élève de l’école normale supérieure, dans le numéro 71 de la revue
La pensée et les hommes
- éditions Espace de libertés
Texte que l'on retrouve dans son livre LACOSTE Charlotte, Séductions du bourreau. Négation des victimes (PUF, 2010)
A travers cette série d'articles de Jean d'Ormesson, Charlotte Lacoste analyse le substrat culturel français qui amène ce genre de considérations, l'incapacité à apprécier la véritable nature du génocide des Tutsi et la confusion morale d'un intellectuel qui l'empêche de comprendre les Africains, en soulignant notamment les mêmes erreurs dans le discours de Dakar prononcé en 2007 par Nicolas Sarkozy sur "l'homme africain".


2.3 Manipulation de l’opinion française et internationale
Les pressions diplomatiques françaises à l’ONU

Elles ont été examinées dans les présomptions de complicité diplomatique.

La présentation épique du génocide par certains journalistes

Elle a quelque chose de profondément décalé et déplacé, qui sonne comme une volonté de « victimiser » les bourreaux, comme le souligne Rony Brauman :

« Qu’il était bon ce choléra ! Quelle aubaine de voir un génocide transformé en vaste théâtre humanitaire où tous, rescapés, complices, innocents et bourreaux prennent enfin la seule figure désormais conve­nable, celle de la victime. »[70]

À moins qu’il ne s’agisse d’embellir l’horreur comme l’illustre Jean d’Ormesson * :

« Sortez vos mouchoirs : il va y avoir des larmes. Âmes sensibles s’abstenir : le sang va couler à flot sous les coups de machette. [...] Ce sont des massacres grandioses dans des paysages sublimes. »[71]

Ce type d’expression ne peut s’épanouir que dans un milieu baigné d’un certain scepticisme à l’égard de la souffrance des victimes du génocide. Il semble dire : rassurez-vous, c’est un spectacle, ce n’est pas réel. Ou bien alors l’auteur mise sur une indifférence himalayenne au sort d’Africains.

Effet de la présence française sur les génocidaires

Le général Dallaire raconte que, le jour où Bernard Kouchner vint lui annoncer l’opération Turquoise, la RTLM informa la population rwandaise :

« Ce soir-là, les médias français révélèrent le plan de la France de déployer ses soldats au Rwanda. La nouvelle parvint à la station RTLM et aux autres postes émetteurs locaux, qui la rediffusèrent aussitôt dans tout le pays. À Kigali, les forces de défense étaient folles de joie à la pers­pective d’un sauvetage imminent par les Français. Ce renouveau d’espoir et de confiance eut une autre conséquence : il ranima la chasse aux survivants du génocide, augmentant ainsi le danger pour les personnes réfugiées dans les quelques églises et édifices publics qui n’avaient pas été affectés. Les auteurs du génocide attendaient désormais que les Français viennent les sauver et pensaient avoir carte blanche pour achever leur macabre besogne. »[72]

François-Xavier Verschave

Une simple question qui commence à nous hanter dans la com­mission : est-il possible que ce sentiment dans le camp du génocide résulte d’un total malentendu ?

Emmanuel Cattier

Il y a un faisceau de présomptions qui montrent que Turquoise n’était pas totalement ou très peu ce qu’elle était.

Il y a bien eu de l’humanitaire, mais surtout quand le choléra s’est déclaré dans les camps. Cela a permis de verser totalement dans le néga­tionnisme, le double génocide : tout le monde est victime… grâce au choléra qui s’en est mêlé. Mais il fallait quand même soigner les gens du choléra, ne nous faites pas dire ce que nous ne disons pas.

Ceci dit, le choléra a été créé par des regroupements de popu­lation : des notes des autorités françaises semblent montrer qu’elles ont en partie provoqué, managé, accompagné cet exode. Philippe Biberson, de MSF, le dénonçait lui-même dans Le Figaro du 15 juillet.

Annie Faure

À propos de MSF, peut-on dire à partir de quel moment il y a eu une sorte de schisme, une séparation ou une opposition entre le repré­sentant du FPR à Paris et MSF ? Il y a eu semble-t-il des discussions assez importantes entre sections nationales de MSF [73]et des polémiques entre MSF et le représentant du FPR à Paris, le FPR étant bien évidem­ment contre l’opération Turquoise… Cela m’a été confirmé. MSF a arrêté tout à coup de parler avec les représentants du FPR, parce que justement ils voulaient cautionner l’opération Turquoise. C’est important sur le plan politique de voir que l’humanitaire s’est finalement plié à l’idée de l’opéra­tion Turquoise, et a alors rompu les ponts avec ceux qui y étaient opposés.

François-Xavier Verschave

Nous avons eu un témoignage privé qui n’est pas totalement dans l’objet de la commission, mais qui est important pour comprendre les choses. C’est un vulcanologue qui assure que sur les pentes aboutissant à Goma, là où étaient installés les camps, on trouve un certain nombre de creux où il y a du gaz carbonique. Il assure qu’on a laissé s’installer une partie des réfugiés dans ces zones et qu’une partie des victimes décédait toutes les nuits en raison de l’excès de CO2. Cet éminent vulcanologue avait signalé ce fait au HCR, qui n’en n’aurait pas tenu compte. C’est un point qui est à vérifier.

Annie Faure

Il y a eu beaucoup de raisons de mourir, même sans gaz carbo­nique… Le choléra, plus le sida, la faim et la peur, ce sont des facteurs qui sont éminemment mortifères…

Bernard Jouanneau

Je me tourne vers Annie Faure… Le déclenchement de l’épidémie de choléra dont Brauman nous dit qu’elle est tout d’un coup la bienvenue, résulte de quoi ? De la concentration de population ?

Annie Faure

C’est la maladie de la promiscuité. C’est un problème d’hygiène : il suffit qu’une personne avale de l’eau non désinfectée pour qu’elle attrape le choléra. Le choléra est transmis par les selles, si l’hygiène autour de la personne malade n’est pas suffisante, la propagation se fait très très vite. Il y a des épidémies de choléra tout le temps, partout dans le monde, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Mais là, il était évident qu’il y aurait une épidémie de choléra. Je me souviens qu’à Gahini nous en avions très peur. Nous récupérions l’eau pour l’hôpital dans le lac d’à côté, où il y avait encore des cadavres… La première chose qu’on faisait, c’était désin­fecter cette eau avec une pastille d’eau de Javel, qui coûte 15 centimes. Cela a permis d’éviter les épidémies …

Ce n’est pas très difficile de prévenir une épidémie de choléra. En fait, dans l’opération Turquoise, il y avait toute une armada, je ne sais plus combien de Gazelle, de Pumas et d’hommes armés, mais il n’y avait qu’un seul bloc opératoire pour une population d’un million… Dans le 17ème arrondissement, il y a 137 000 personnes, qui sont plutôt en bonne santé, et 250 médecins. On avait donc une disproportion honteuse, et il était visible dès le début que Turquoise n’était pas une opération huma­nitaire… J’aurais dû poser la question hier à Jean-Christophe Rufin : ces disproportions-là montraient, de toute évidence, que cette opération avait été affublée du mot « humanitaire » pour cacher tout autre chose, et qu’elle était purement militaire. Il n’y a pas de doute là-dessus.

Bernard Jouanneau

Donc cette épidémie de choléra était particulièrement prévisible, et si l’opération avait été purement humanitaire, on se serait équipé de manière à l’enrayer…

Le camp de réfugiés de Nyarushishi, alibi de suffisance de la protection des Tutsi

Les Tutsi réfugiés à Nyarushishi (près de Cyangugu) furent « protégés » par l’armée française à partir du 23 juin. Les Français pensaient-ils avoir ainsi rempli leur mission concernant les victimes du génocide ? Nyarushishi sera constamment invoqué comme la preuve de la protection des victimes du génocide par l’armée française. Mais les militaires de Turquoise furent décontenancés lorsqu’ils découvrirent d’autres Tutsi à Bisesero, comme on le verra plus loin. De toute évidence, ces autres Tutsi n’étaient pas à leur programme.

« Selon une source des Seychelles, la France aurait consenti à des livraisons d’armes aux FAR en échange de la protection des Tutsi du camp de Nyarushishi dont la libération permettait d’affirmer le caractère humanitaire de l’opération Turquoise. »[74]

L’ordre de mission de Turquoise confirme le caractère démonstratif de cette opération : « L’action conduite sur Cyangugu devra montrer notre volonté de libérer les Tutsis. »[75] « Montrer » à qui ? À qui faut-il prouver que la France sauve des Tutsi ? Qui en douterait ?

Des témoins filmés par Georges Kapler font état d’exactions commises régulièrement par l’armée française sur les réfugiés du camp de Nyarushishi. Vol d’argent sous prétexte d’aide, viols, « corvées de bois » comme pendant la guerre d’Algérie, ruses pour attirer des réfugiés à l’extérieur du camp, assassinats. Tous ces faits montreraient, s’ils sont vérifiés, que l’état d’esprit d’une partie de l’armée n’était pas de protéger ces Tutsi, malgré la stratégie officielle. Ils s’ajouteraient aux connivences affichées par les troupes françaises avec des miliciens autour du camp [76].

François-Xavier Verschave:

Les documents sont accablants, y compris la note de l’ambassadeur Marlaud qui connaît bien la réalité de ce qui s’est passé. S’il y a habillage humanitaire d’une opération militaire, il fait partie de la stratégie. Il faut organiser l’habillage, l’habillage est intégré à la manœuvre.

C’est ce qu’expliquera plus tard le lieutenant-colonel Hogard, l’un des chefs de Turquoise, dans un article édifiant sur L’intervention française au Rwanda [77] : il se félicite de ce que l’armée française ait su « renverser la tendance de l’opinion publique mondiale ». Les « vieilles recettes » ont fait merveille, en particulier « l’intégration de la manœuvre médiatique » par la « “gestion” des journalistes ». Ces bonnes vieilles recettes sont les mêmes que celles qui ont été appliquées pendant la guerre du Biafra [78]. Le père du lieutenant-colonel Hogard était l’un des théoriciens de la « guerre révolutionnaire », de la guerre psychologique.

Ces jours derniers, nous avons vu les témoignages de choses atroces qui se seraient passées au camp de Nyarushishi. Il nous a été dit que les troupes de Turquoise venues tenir ce camp, qui était leur principal alibi humanitaire, s’y seraient comportées, non pas en protectrices des Tutsi réfugiés, mais auraient livré régulièrement un quota de réfugiés aux miliciens, empêchant les personnes parties chercher du bois de rentrer au camp. Un tel sadisme dans le contexte du génocide ouvre des perspec­tives assez effrayantes…

Bernard Jouanneau

Le revirement de Mitterrand, le 14 juin 1994, a de quoi surpren­dre : il est en contradiction radicale avec le cynisme dont il a fait preuve et avec sa perception des dommages collatéraux… Peut-on considérer que ce sont les gens de MSF qui l’ont conduit à changer d’avis ?

Emmanuel Cattier

Je considère que MSF a fait un énorme travail de lobbying auprès des autorités françaises, et même à l’ONU, pour essayer d’obtenir une intervention internationale. Ils se sont contentés trop facilement ensuite d’une intervention française, c’est là le problème…

François-Xavier Verschave

Ils avaient fait une lettre ouverte à Mitterrand très virulente, et c’est pour cela que ce dernier les a reçus. Mitterrand se sentait vulnérable par rapport à cette offensive.

Emmanuel Cattier

Mitterrand a été ébranlé par l’interview de Bradol le 16 mai, sur TF1, où celui-ci dénonce ouvertement la politique de la France et où Patrick Poivre d’Arvor commente : « Mais alors, c’est un génocide ! ». Bradol confirme. Ce 16 mai, les autorités françaises sont dénoncées sur TF1 comme responsables de ce qui se passe au Rwanda. Il est dit claire­ment que c’est un génocide, et dès le lendemain, des articles de presse embrayent sur ce thème.

Bernard Jouanneau

C’est terrifiant : on se dit qu’au plus haut niveau de l’État, que ce soit à l’Élysée ou au gouvernement, on sait que le contingent qui participe à Turquoise va continuer les exactions…

Emmanuel Cattier

Le problème qui se pose clairement dans Turquoise est le suivant : les politiques peuvent bien vouloir une action humanitaire, Édouard Balladur et François Léotard semblent le vouloir, mais dans quelle mesure sont-ils complices de la volonté de l’armée, et quel est l’initiateur réel de cette opération ? Franchement, il apparaît que c’est l’armée…




*Jacques Morel a publié en 2010 ce document monumental intitulé La France au coeur du génocide des Tutsi. Parmi ces 1500 pages d'études sérrées, il développe les événements de Bisesero. Site internet du livre

3. Bisesero, révélateur des contradictions et complicités initiales

Cette section s’inspire d’un document inédit de Jacques Morel sur Bisesero *. L’auteur a croisé les témoignages cités par les journalistes qui étaient sur le terrain et ceux de l’enquête d’African Rights. Il a ainsi pu montrer leurs concordances. Nous avons extrait les éléments suivants d’une version provisoire, que nous avons précisée avec le dernier livre de Patrick de Saint-Exupéry. Mais certains témoignages enregistrés par Georges Kapler obligeront peut-être à modifier cette présentation.

D’après les documents de la Mission d’information parlementaire, la zone d’intervention française est divisée en trois parties. Au nord d’un triangle, la zone de Kibuye, au sud-ouest, celle de Cyangugu dite « région ouest », et au sud-est, celle de Gikongoro dite « région sud » [79].

Bisesero est en bleu sur la carte, près de Kibuye, à l’extrémité nord de la zone. Cette zone nord est commandée par le colonel Sartre. Le colonel Rosier s’y trouve. Il faut se demander ce qu’il y faisait… Offi­ciellement, sur l’organigramme, il est à Gikongoro, responsable de la zone sud-est. S’il est bien rentré par le sud-ouest du Rwanda, son chemin normal n’est pas du tout de passer par Bisesero, au nord de la zone, mais beaucoup plus au sud, par le plus court chemin pour aller à Gikongoro. Le colonel Rosier est responsable du Commandement des opérations spé­ciales (COS), et de toute évidence ces troupes d’élite, qui ont normalement la responsabilité de la zone sud-est, ont été placées au nord pour affronter le FPR… avant d’aller rejoindre la position prévue, toujours face au FPR [80].

3.1 Le fil des événements de Bisesero

En 1998, Marie-Laure Colson résume dans Libération les ater­moiements à Bisesero des troupes d’élite françaises, dont pourtant la mission annoncée est de mettre fin au génocide :

« Ici, trois mois durant, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfantsarmés de pierres et de machettes ont opposé une résistance désespérée aux assauts de militaires, de miliciens et de civils armés. [...] L’épilogue de cette résistance héroïque est sinistre. Quand le 26 juin, des soldats français de l’opération Turquoise arrivent à Bisesero, les survivants se risquent à sortir des buissons et des ravines malgré la présence, aux côtés des Français, de miliciens en armes. Les militaires français leur promettent de revenir dans trois jours. Ils tiendront leur promesse. Mais les miliciens seront plus rapides. Les réfugiés sont à découvert, épuisés par trois mois de lutte et de privations. Près de un millier d’entre eux seront exécutés entre le 26 et le 30 juin. »[81]

En fait ce n’est pas le 26 mais le 27 juin, d’après la plupart des témoins, que les soldats français sont arrivés à Bisesero [82].

Les commandos de l’air découvrent des survivants le 27 juin. Le commando parachutiste de l’air de Nîmes s’est installé dans un collège tenu par des religieuses à Kibuye. Averti par deux religieuses, Patrick de Saint-Exupéry part pour Bisesero le 27 juin, accompagné par une dizaine de soldats surarmés, dirigés par un lieutenant-colonel au nom de code Diego, qui se révèle être Jean-Rémy Duval et dont il dit qu’il est sous les ordres du capitaine Marin Gillier.

Patrick de Saint-Exupéry raconte [83] :

« Leur mission est simple : reconnaître deux endroits distants d’une trentaine de kilomètres de Kibuye, où des incidents “sérieux” sont signalés. » La colonne arrive d’abord au village de Nyagurati, secteur de Kagabiro (à mi-chemin entre Kibuye et Gishyita). « Tout de suite, le ton est donné : un Rwandais ivre mort s’approche en agitant frénétiquement une machette. Les soldats ne bougent pas. »

« Les renseignements étaient bons », poursuit Saint-Exupéry, « à Nyagurati, petit village de 600 habitants, des événements au-delà de l’horreur se produisent tous les jours. L’unique policier de cette localité perdue au milieu des collines raconte sans ambages : “Nous avons tué quelques Tutsi, ça ne dépasse pas la cinquantaine. C’étaient des adultes, mais il y avait aussi des femmes et des enfants. Vous voyez cette rangée de maisons, à gauche ? Ils habitaient là. On a tout incendié. Il fallait qu’il ne reste rien.” L’instituteur, Atanase Kafigita avoue : “Il y a eu beaucoup de morts ici. Tous les soirs, des malfaiteurs descendent des collines pour nous attaquer. Nous on se défend. Moi-même, j’ai tué des enfants.” Le policier révèle que le préfet de Kibuye vérifie comment se passent les massacres. Les dizaines de maisons brûlées sur les collines alentour, les dizaines de villageois Hutu armés de machettes rassemblés sur la place du village, attestent de la réalité des exactions. “Ce soir, on va encore attaquer les malfaisants”, lance un homme armé de machette. Le lieutenant-colonel Diego n’en peut plus. Il donne l’ordre de repli. »

Diego n’opère cependant aucune arrestation et ne confisque aucune arme. Continuons :

« Brutalement, un jeune Tutsi sort du groupe des rescapés, en proie à une colère extrême ». [Suit le passage déjà cité à propos de la colla­boration avec le préfet Clément Kayishema :]

« – “Oui, je l’ai vu. Un jour, il est venu avec le préfet de Kibuye et ils ont discuté longtemps ensemble. Après, c’est devenu encore plus difficile pour nous. La chasse à l’homme s’est intensifiée.”

Le lieutenant-colonel Diego ordonne à un soldat de protéger l’instituteur chef de milice. Il réglera ça plus tard. Pour l’heure il faut partir. La nuit tombe.

“Nous allons revenir”, assure-t-il aux réfugiés, avec beaucoup d’émotion. “Ne vous en faites pas : dans deux ou trois jours, nous serons là. En attendant, il faut se cacher et survivre !”

Comme les malheureux protestent, il ajoute : “Pour l’instant nous ne pouvons rien faire. L’important pour vous c’est de survivre encore deux ou trois jours. On reviendra, on sait où vous êtes...” »

Les soldats partent. Jacques Morel note :  « Pas un seul ne reste, ne serait-ce que pour appeler les troupes françaises lors de la prochaine attaque. Ils n’emmènent pas un seul de ces malheureux, même comme témoin. »

« Arrivés à Muguba, l’officier prend le guide en tête-à-tête : “Alors, tu es responsable de milice ?” L’homme fait mine de ne plus comprendre le français. “Si tu recommences, poursuit le lieutenant-colonel, ça se passera très, très mal ! Compris ?” ».

Mais il laisse à ce chef de milice sa liberté d’action...

« De retour à Kibuye, le lieutenant-colonel ne se fait pas d’illusion : “Avant que l’on puisse intervenir à Bisesero, au moins 2 000 autres réfugiés seront assassinés.” Plein de remords, il envoie ses informations à l’état-major : “À eux, dit-il, de prendre une décision. Si on part là-haut protéger ces milliers de gens traqués comme des animaux, on s’engage d’un côté et on risque d’avoir toutes les milices et les autorités locales contre nous. Nous on est prêts. Nous obéirons aux ordres. Mais sont-ils prêts à Paris ?” »

François-Xavier Verschave

Même Diego a des doutes sur le côté humanitaire, puisqu’il se demande si Paris acceptera de le mettre en œuvre.

Emmanuel Cattier

Oui, la réaction de secours devrait être évidente, mais visiblement il est surpris par la situation. De plus, je rappelle qu’il fait partie du Com­mandement des opérations spéciales, sa direction normale aurait dû être Gikongoro ; il est ici dans la zone du colonel Sartre, d’après l’organi­gramme fourni par l’Assemblée nationale. Les gens du colonel Rosier, dont Diego fait partie, n’avaient rien à faire au nord du dispositif. Pour­quoi y étaient-ils ? Mon interprétation est qu’on a dit aux officiers de Turquoise qu’une poche de Tutsi résistait, donc ils envoient le COS. Le COS y va, et tombe sur autre chose…

Sharon Courtoux

Admettons la bonne foi de Diego, je trouve que Jacques Morel signale un élément, auquel je n’avais pas pensé : comment se fait-il que Diego n’ait pas emmené un seul témoin avec lui ? C’est une réelle question, très importante selon moi.

Emmanuel Cattier

C’est en effet une excellente question.

Sharon Courtoux

Une pièce à conviction.

Durant trois jours, les Français ne portent pas secours aux survivants traqués.

Les témoins d’African Rights [84] :

Le survivant Siméon témoigne :

« Ces soldats sont ensuite partis. Ils nous ont dit qu’ils reviendraient. Après leur départ, les miliciens sont revenus pour nous tuer. Ce jour-là, ils ont tué beaucoup de personnes, car nous étions nombreux à avoir quitté notre cachette pour venir voir les soldats français. »

Le survivant Jérôme témoigne :

« Plus tard ces militaires sont retournés à la préfecture. Avant leur départ, Éric avait appelé tous les Tutsi, même ceux qui étaient dans les fosses. Ils nous ont laissés sans protection et sont partis. Tout de suite après leur départ, le docteur Gérard est venu avec ses miliciens. Ils ont exterminé toutes les personnes qui étaient cachées avant l’arrivée des Français. »

Le survivant Claver témoigne :

« Les soldats français sont venus nous voir le 26 juin, ou aux alentours de cette date. Nous étions environ 2 000 à avoir survécu à ce moment-là. […] Ils nous ont dit de continuer à nous cacher. Ils nous ont dit qu’ils reviendraient le 30 pour nous protéger... Après leur départ, dans cet intervalle de quatre jours, les attaques lancées par les miliciens se multi­plièrent dans une telle mesure que, lorsque les Français revinrent le 30, il restait à peine 900 survivants. »

Les informations complémentaires de Patrick de Saint-Exupéry [85]

« Le colonel Jacques Rosier, chef du Détachement du commandement des opérations spéciales affecté à l’opération Turquoise, [est] un connaisseur du Rwanda, puisqu’il avait été en charge des opérations de la coopération militaire française à Kigali entre juin et novembre 1992. » Il vient à la rencontre du colonel “Diego”, en train d’aller reconnaître un couvent abritant des survivants, et lui interdit « d’aller plus loin ».

Les témoins de Georges Kapler :

Parmi les témoignages rapportés par Georges Kapler qui parlent de Bisesero, on peut se rappeler celui d’A*, chauffeur de Yusufu Munyakazi, et celui d’I*, rescapé de Bisesero. Ces deux témoignages d’un bourreau et d’une victime convergent.

A* déclare :

« Sur la colline de Bisesero, […] quand les Français sont arrivés, ils ont recommencé leur ruse : ils ont appelé les Tutsi qui étaient cachés en leur promettant protection. Une fois que les Tutsi étaient réunis, ils ont immédiatement donné l’ordre et on a tué tous les survivants.

Moi, je suis allé vers Kibuye dans le cadre des renforts que nous apportions : des fusils, des grenades et des Interahamwe armés de gourdins et autres. On est allé jusqu’à Bisesero, là nous avons été accueillis par Obed Ruzindana et Clément Kayishema, les responsables de la région venus de Kibuye pour nous accueillir.

[…] À l’arrivée des Français, […] ils ont réalisé que les Tutsi étaient encore nombreux, ils n’étaient pas morts. Ils n’ont pas voulu qu’on y aille immédiatement.

Ce sont les Français qui nous ont précédés, ils étaient passés par le Nord vers Kibilira et sont arrivés par le lac. Ils nous ont envoyé un mes­sage comme quoi les Tutsi étaient fort nombreux dans le coin. Ce sont les Français qui assuraient la communication.

Nous avons été appelés car il y avait de nombreux Tutsi. Ce sont les Français qui étaient arrivés là en premier qui ont demandé des renforts. Nous sommes arrivés après les Français, ils avaient fait le regroupement des gens, et ils ont discuté avec nos responsables. Et quand ils ont eu fini de discuter, ils sont repartis tranquillement, laissant le champ libre. Ils étaient là, je me souviens d’un hélicoptère muni d’une mitrailleuse. Ils ont laissé le champ libre aux tueurs et sont repartis. L’hélicoptère est parti et c’est Ruzindana qui a donné l’ordre d’en finir, nous avions tout ce qu’il fallait pour le faire. C’est Yusufu qui a mis ses gars de Bisesero pour terminer le travail et voilà. C’était là, dans Bisesero. »

I**, rescapé de Bisesero, déclare :

« Les Français sont arrivés le 27 juin. Nous étions restés peu nombreux, environ 5 ou 6 000 rescapés. La plupart étaient blessés […]. Les Français sont arrivés par hélicoptère accompagnés d’Interahamwe, habillés avec des vêtements de la Croix Rouge, pour nous faire croire que c’étaient des gens de la Croix Rouge. Ce sont eux qui nous appelaient par microphone en nous demandant de nous montrer et de sortir de nos cachettes […]. Ils nous disaient qu’il fallait qu’on se montre parce qu’ils venaient nous sauver […].

Certains sont venus par hélicoptère avec les Français, il y avait entre autre trois hélicoptères, trois que j’ai vus de mes propres yeux. Les autres sont arrivés par jeep, il y en avait trois, je n’en n’ai pas vu d’autre. C’étaient des jeeps de Français avec des Interahamwe qui étaient déguisés avec des vêtements de la Croix Rouge : c’était une ruse pour qu’on ne les reconnaisse pas […].

Ce sont eux qui nous appelaient par microphone […] : “Montrez-vous pour que les Français puissent vous mettre en sécurité.” Ils nous parlaient en kinyarwanda, car les Français ne le parlent pas. [… Les hélicoptères] ont atterri, sauf un seul qui est descendu, et les militaires français ont sauté sans qu’il atterrisse […].

Donc, à 17 heures, ils nous ont dit qu’ils allaient en ville chercher les camions pour nous transporter […]. Les camions sont arrivés entre 10 heures du soir et 1 heure du matin. […]

Les camions sont arrivés avec les Interahamwe, quelques soldats Rwandais et quelques soldats français, ils transportaient à peu près 500 personnes, et il y avait plus de 10 camions. Il y avait entre 50 et 80 soldats français. Les Interahamwe et les soldats rwandais ont commencé a nous tirer dessus massivement, les Français sont restés de côté, éclairés par les phares des camions, on y voyait clair. »

Ces témoignages et les autres ont profondément choqué la com­mission. Il nous semble qu’ils doivent être vérifiés, étant donné leur gravité. Et pourtant, ils ne surprennent plus tout à fait après le faisceau d’informations que nous avons rassemblé. Ils confirment que, durant ces trois jours, un grand nombre de Tutsi ont été massacrés à la hâte. Patrick de Saint-Exupéry, témoin intégré par l’armée en quelque sorte, avait déjà remarqué que le guide d’un commando français était un chef Interahamwe… Tout cela va dans le même sens. Ils nous a aussi semblé qu’il y a probablement eu plusieurs événements du même type à Bisesero, car cette région était suffisamment vaste pour abriter cinquante mille Tutsi au départ et permettre à plusieurs milliers d’entre eux de se cacher jusqu’à l’arrivée des soldats de Turquoise.

La visite du ministre de la Défense François Léotard le 29 juin à Bisesero

Corine Lesnes décrit ainsi la visite de Léotard :

« Assis sur une pierre, la carte de la région sur les genoux, le ministre regarde le mont Karongi (2 595 mètres) pendant qu’un capitaine de frégate lui expose la situation dans ce qu’on appelle désormais “le triangle de Kibuye”. La zone reste inexplorée et les renseignements sont confus. Des réfugiés s’y trouveraient. À moins que ce ne soient des éléments précurseurs du FPR, ou encore les uns et les autres à la fois, tous étant soumis aux attaques des milices armées. Un autre renseignement fait état de règlements de comptes inter villageois. “Quelle salade”, soupire le général Jean-Claude Lafourcade. Le triangle est une “priorité”, dit un autre officier. Mais que faire en cas de face à face avec le FPR ? Bonne question, répond un conseiller. »

« L’envoyé spécial du New York Times, qui est peut-être dans l’état de ceux qui ont vu des horreurs inhabituelles et tente de les exposer à d’autres, insiste encore. François Léotard qui partait, s’arrête et fait demi-tour. Moins que le ministre, son personnage et sa fonction, c’est l’homme qui se retourne et revient sur ses pas. “Bon, dit-il, on va y aller. Dès demain on va y aller.” »[86]

* Thierry Prungnaud, du GIGN, fera en 2005 un témoignage particulièrement éclairant dans l'hebdomadaire Le Point et au micro de France Culture en avril 2005. Il confirme la version de Patrick de Saint-Exupéry concernant la désobéissance aux ordres et développe ce qu'il avait répondu Raymmond Bonner en 1994 en mettant en cause les informations sur la situation qu'il avait reçues de sa hiérarchie en partant pour l'opération Turquoise : l'inversion de la réalité du génocide selon laquelle ce serait les Tutsi qui massacrent les Hutu. Lire la transcription de cet interview.
Le sauvetage du 30 juin

Le journaliste du New York Times Raymond Bonner ne confir­mera pas les paroles du ministre. Il écrit [87] :

« Une effrayante découverte au Rwanda conduit les Français à élargir leur mission.

BISESERO, Rwanda, le 30 juin – Quatre cent Tutsi malades et amaigris, dont un grand nombre blessés par grenades, machettes et armes à feu, ont été sauvés aujourd’hui des harcèlements des forces hutu par les troupes françaises près de ce village à l’ouest du Rwanda. [... ] Ce n’est pas avant que des journalistes aient alerté les troupes françaises sur cette bande de 400 malheureux en haillons qu’une patrouille a été envoyée. Les militaires français n’étaient visiblement pas préparés à une telle décou­verte, ils se mirent immédiatement à assurer une protection armée aux Tutsi, chose qu’ils avaient refusée pas plus tard que mercredi [la veille]. “Ce n’est pas ça qu’on nous avait fait croire”, dit un officier en aparté au camp de Bisesero, “on nous a dit que c’étaient les Tutsi qui tuaient les Hutu, et maintenant, cela.”

Les militaires français basés à Gishyita étaient informés que des gens étaient tués chaque nuit dans les montagnes, dit le commandant Gillier mercredi. Mais le ministre français de la Défense, François Léotard, après un exposé ici du commandant Gillier, a rejeté toute opération pour évacuer ou protéger des combattants tutsi. M. Léotard dit que les Français ne disposaient pas d’assez de troupes pour protéger tout le monde. Il n’y avait que 300 militaires français pour l’instant au Rwanda ; 1 200 autres étaient sur les bases à la frontière du Zaïre. Les militaires français de Gishyita étaient en train de distribuer de la nourriture à des réfugiés hutu aujourd’hui quand ils ont été alertés par des journalistes à propos des Tutsi de Bisesero. Les Français envoyèrent une petite patrouille, et ce qu’ils virent leur fit changer d’opinion sur ce qu’il était le plus urgent de faire. Des forces supplémentaires furent déployées. »

Le sergent Prungnaud se confie à Raymond Bonner : « Nous avons été manipulés, nous dit le sergent-major Thierry Prungnaud. Nous pensions que les Hutu étaient les bons et les victimes. »[88]

Patrick de Saint-Exupéry s’interroge sur l’événement : « Car plus tard il se posa un vrai problème. Un vrai. Un de ceux qui jettent le voile sur les déclarations de bonnes intentions… » Marin Gillier déclare en effet qu’il a rencontré les survivants par hasard, alors que Diego avait fait état aussitôt de sa découverte. Patrick de Saint-Exupéry se demande si Diego et Marin Gillier, qui n’avaient pas participé à l’opération Noroît, n’auraient pas « sciemment décidé de contrevenir aux ordres » en effectuant ce sauvetage malgré les interdictions formulées par leurs supérieurs et dont les données sont tenues secrètes [89].*

En décembre 2004, un membre de la commission et son épouse  se sont rendus à Bisesero et ont rencontré des rescapés.
Des références ont été rassemblées ensuite pour essayer de recouper certains faits évoqués. Tous les éléments n'ont pas pu être vérifiés. Certains reviennent dans les auditions de la Commission nationale rwandaise de 2006.

Lire ces témoignages de 2004

Lire les comptes rendus d'auditions de la commission nationale rwandaise de 2006  publiés par Rwanda News Agency

Lire dans le rapport Mucyo :
Les ambiguïtés de la prise en charge humanitaire des survivants de Bisesero page 222

 


Annie Faure

Dans les Temps modernes [90], Philippe Boisserie raconte qu’il y avait des journalistes dans un 4x4 et qu’un pneu a crevé. À ce moment-là, ils ont vu surgir des collines des rescapés tutsi. Ils étaient en état de choc, ils sont allés voir Marin Gillier, qui lui était plutôt en train de préparer une opération armée. Ils arrivent à le convaincre… C’est ce que m’a confirmé Nicolas Poincaré, que j’ai eu au téléphone mais qui ne pouvait pas venir hier parce qu’il est au Rwanda actuellement. C’est grâce à un pneu crevé que les journalistes ont pu comprendre qu’il existait des res­capés tutsi et qu’ils ont pu alerter l’armée française. C’est grâce à un pneu crevé qu’on en aurait sauvé des centaines…

Emmanuel Cattier

Il y a donc deux actions des journalistes : la première, ce serait Patrick de Saint-Exupéry, informé par des religieuses à Kibuye, et puis il y a cette deuxième que nous venons d’évoquer…

François-Xavier Verschave

Et puis il y en a une troisième, celle qui presse Léotard… Mani­festement, les troupes françaises sont cernées par les journalistes qui s’aperçoivent que quelque chose ne colle pas et qu’on laisse périr des gens. Étant donné la récupération immédiate qui a été faite du sauvetage par Marin Gillier de 400 à 800 survivants de Bisesero, les capacités de manœuvre médiatique apparaîtraient d’une plasticité et d’une rapidité totales. Marin Gillier désobéit aux ordres et sauve des Tutsi, et aussitôt les communicateurs de Turquoise se diraient : « Mais alors, ce type là qui a désobéi, c’est une opportunité magnifique » ?

Il y a deux solutions : ou bien Marin-Gillier a été récupéré malgré lui pour son acte héroïque – ceux qui font ça sont tout à fait capables de cette récupération – ou bien, quelque part, c’est Patrick de Saint-Exupéry qui se trompe sur la réaction des Duval et Gillier. À un moment donné, la pression médiatique serait devenue trop importante. Au bout de trois jours, quand les milices ont bien fait leur travail, on devient obligé de faire quelque chose. On serait purement dans la mise en scène.

Emmanuel Cattier

Dans son rapport du 27 juillet 1994 le colonel Rosier écrit :

 « La pression négative de cette même presse milite pour un retrait assez précoce des unités spéciales qui effectivement, dans un contexte purement humanitaire, ne peuvent longtemps se maintenir sans risquer de ternir les intentions officiellement déclarées. »[91]

« D’après African Rights environ 50 000 personnes se sont réfugiées sur les collines autour de Bisesero et seulement 1 000 d’entre elles survécurent. Combien de morts à imputer à la non-intervention des Français : 1 000 environ d’après les survivants. »[92]

François-Xavier Verschave

Encore un point qui touche aux témoignages tout à fait troublants que nous avons visionnés : ce n’est pas seulement la continuation de la chasse à l’homme habituelle qui a fait ces 1 000 morts, c’est une inten­sification d’une envergure assez exceptionnelle… Un ensemble de témoi­gnages montre qu’à partir de cette découverte de survivants, débusqués par une incursion du COS, le « paquet » a été mis dans la relance de l’attaque.

Emmanuel Cattier

On vient de suivre l’intervention des forces spéciales, mais il est fort vraisemblable que les hommes du colonel Sartre étaient aussi dans la zone, puisque c’est la leur, et il y avait probablement d’autres militaires qui opéraient autour.

François-Xavier Verschave

Jean Carbonare [93] et son épouse étaient au Rwanda peu après le génocide. Ils ont entendu un certain nombre de témoignages de rescapés, qu’il nous ont retransmis… Nous en avons fait écho dans Billets d’Afrique. Cela me paraît intéressant a posteriori, malgré le caractère un peu imprécis de cet écho, parce que c’est un relais dans l’émergence de ces témoi­gnages sur Bisesero : Jean Carbonare et sa femme étaient scandalisés, ils nous ont fait part de ces récits, nous les avons évoqués de manière très brève dans Billets d’Afrique. Si des gens nous objectent : « Écoutez, en ce moment, il y a une terrible guerre médiatique entre Paris et Kigali, vous ramenez des témoignages, mais vous savez, il suffisait de trouver une dizaine de comédiens qui se mettent à raconter des choses pour compro­mettre l’action de la France », eh bien, je peux témoigner qu’il y a 9 ou 10 ans [94], Jean Carbonare m’a rapporté des témoignages de survivants de Bisesero qui disaient pratiquement la même chose que ceux que nous avons entendus ces jours-ci, recueillis en mars 2004 : ces témoignages récents ne sont pas une espèce de génération spontanée pour embêter la France.

Les responsabilités

Le capitaine de frégate Marin Gillier a été informé rapidement de l’existence des survivants par des journalistes. Il a suivi les ordres de ses supérieurs de ne rien faire. Puis il a fini par faire semblant de les trouver sur son chemin. Hypothèse de Patrick de Saint-Exupéry : lui et ses offi­ciers auraient fini par désobéir à un ordre abject. Autre hypothèse : la pression des journalistes présents a fini par rendre la décision initiale intenable.

Le colonel Rosier, supérieur hiérarchique de Marin Gillier et de Diego, interdit à ce dernier, devant Patrick de Saint-Exupéry, une recon­naissance en direction de survivants réfugiés dans un couvent ; un ou deux jours plus tôt, il avait déjà été informé par Diego de la découverte d’autres survivants.

Le général Lafourcade partage la responsabilité du colonel Rosier. Mais le COS dépendait directement de l’Élysée et du chef d’état-major des Armées.

Le ministre de la Défense François Léotard, venu sur place, a-t-il refusé publiquement d’autoriser un secours immédiat aux survivants traqués ?

Des enquêtes complémentaires doivent préciser le rôle exact des troupes françaises dans les dernières exterminations de Bisesero et l’am­pleur du comportement suspecté.

 

Chronologie détaillée des opérations françaises dans la région de Bisesero

 

20/06

Le préfet de Kibuye, Clément Kayishema, dirige une attaque à Bisesero.

21/06

Trois groupes comprenant chacun une dizaine de militaires rwandais en uniforme et 150 miliciens encerclent la colline de Bisesero.

23/06

15h30

Arrivée du détachement français commandé par le colonel Didier Thibaut (10e DP) au camp de Nyarushishi.

24/06

Héliportage des commandos de l’air (CPA10) à Kibuye, installation chez des religieuses. Reconnaissance de Cyangugu par le commando Trepel en direction de Kibuye. Passage à Kirambo, où il reçoit un accueil enthousiaste.

25/06

Commando Trepel : retour à Cyangugu et reconditionnement.
Visite du cardinal Etchegaray, envoyé du pape à Kibuye.
Le sommet européen de Corfou demande que les responsables
du « génocide » perpétré au Rwanda soient « traduits en justice».

26/06

Patrick de Saint-Exupéry arrive à Kibuye.

CPA 10 : le colonel Rosier, basé à Bukavu, inspecte l’installation du lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval et de ses 35 hommes du CPA-10 à Kibuye au collège technique de filles tenu par les sœurs de Ste Marie, de Namur.

Trepel : une escouade va jusqu’à Kibuye. Protection du camp de réfugiés hutu de Kirambo.

Le journaliste Sam Kiley informe le colonel Marin Gillier que des Tutsi sont attaqués chaque nuit à Bisesero. Il en informe aussi le capitaine Becquet qui commande un convoi allant de Goma à Kibuye.

Le chef d’état-major des Forces armées rwandaises (FAR), le général Augustin Bizimungu, annonce à la MINUAR qu’il va « passer à l’offensive contre le FPR ».

27/06

CPA10 : arrivée des véhicules à Kibuye.

Le CPA10 part de Kibuye, mené par des journalistes dont P. de Saint-Exupéry. Découverte des survivants de Bisesero en fin d’après-midi.

Le Figaro : « Cris et murmures à Kibuye » – En deux mois, la moitié des 55 000 Tutsi de la région ont été massacrés.
Trepel : mission de recherche vers Gishyita et Gisovu. D’après la population, des éléments infiltrés du FPR se trouvent à l’est de Gishyita. Vers 12h, bruits de rafales d’armes automatiques, agitation observée par Marin Gillier à 5 km à l’est. Des villageois s’attaqueraient aux éléments infiltrés du FPR.

Alain Juppé : « Le premier objectif du dispositif Turquoise au Rwanda a été atteint puisque d’ores et déjà on a pu rassurer et mettre en sécurité des populations qui étaient menacées. » Le Figaro du 28/06/1994.

28/06

Le colonel Rosier interrompt une mission de reconnaissance de survivants du CPA10 (probablement le 28 juin).

CPA10 : évacuation par hélicoptère, de Kibuye vers Goma, des religieuses de la congrégation des sœurs de Namur.

Trepel : amélioration des postes de combat près de Gishyita ; préparation d’une équipe d’observation vers l’est pour le lendemain.

Général Germanos : « Des tensions existent notamment autour de Kibuye, sur le lac Kivu. »

29/06

Le Figaro : « Les assassins racontent leurs massacres ».

Patrick de Saint-Exupéry à Nyagurati et Bisesero

Où « Hier » désigne en fait le 27 juin.

Trepel : le groupe d’observation Trepel va à l’est, il ne voit rien. Retour en mi-journée.

Le ministre de la Défense François Léotard inspecte Trepel près de Gishyita. Il est mis au courant par Marin Gillier qui lui demande vers 12h l’autorisation d’aller sur le lieu de la fusillade du 27.

Léotard refuse. Sous la pression de 2 journalistes, dont Bonner du New York Times, il promet une expédition pour le lendemain.

Marin Gillier reçoit l’ordre en milieu d’après-midi de contacter un prêtre menacé à 20 km à vol d’oiseau (Gabriel Maindron, à la Crête Zaïre-Nil ?).

CPA10 : Léotard inspecte le CPA-10 à Kibuye.

Le soir, attaque de 50 miliciens encadreé par 4 soldats rwandais à Bisesero.

30/06

Trepel : après un départ matinal, arrivée en début d’après-midi
au village du prêtre : celui-ci préfère rester avec ses paroissiens ! Gabriel Maindron descend avec sa Suzuki à Kibuye (Poincaré, p. 107), il demande aux militaires français d’évacuer des Tutsi.

Trepel : reçoit un appel radio d’un officier resté en arrière, met 2h à revenir à Bisesero. Ce sont des journalistes qui ont alerté les troupes françaises.

« Redécouverte » des Tutsi de Bisesero.

Rencontre Dallaire-Lafourcade à Goma.

01/07

Trepel : 800 survivants Tutsi rassemblés par le commando Trepel à Bisesero, 96 évacués par hélico.

Découverte de centaines de cadavres. Le colonel Rosier se rend à Bisesero en fin de matinée.

Trepel : 50 soldats français restent pour protéger les Tutsi.

Entrevue de Gillier avec le bourgmestre de Gishyita.

Évacuation de 4 Tutsi du village du prêtre par voie aérienne. Départ du commando vers Gigonkoro.

Le Monde : Léotard, interpellé par deux journalistes anglo-saxons, répugne à porter secours aux Tutsi traqués.

Corine Lesnes, « M. Léotard craint de nouvelles difficultés pour le dispositif Turquoise », Le Monde, 01/07/1994, (p. 4).

ONU : le massacre des Tutsi au Rwanda constitue un génocide, a estimé René Degni-Séguy, envoyé spécial de l’ONU

ONU : Dans sa lettre au Secrétaire général de l’ONU, Jean-Bernard Mérimée, représentant de la France, parle de poussée FPR vers Kibuye.

Le père Maindron : évacuation de douze Tutsi à la paroisse de la Crête-Zaïre-Nil par le capitaine Bocquet et une dizaine d’hommes venus de Kibuye. Ils montent dans la soirée et partent vers deux heures du matin.

02/07

Le Figaro : « Les miraculés de Bisesero ». François Léotard et Saint-Exupéry.

Le Monde : « À la rencontre des victimes dans le « triangle de Kibuyé » »

Dans la nuit de samedi à dimanche, évacuation de 8 Tutsi et un Hutu de la paroisse Zaïre-Nil par des commandos de marine. Le père Maindron remonte avec sa Jeep « Vitara ».

03/07

CPA10 : remplacé par un détachement d’infanterie de marine, quitte Kibuye pour Gigonkoro (Jean-Rémy Duval).

Le Monde : « Les soldats français débusquent des morts vivants ».

04/07

Le Figaro : « Le journal de guerre du père Maindron.  »

CPA10 : en place à Gigonkoro.

François Mitterrand au Cap.

05/07

Le Figaro : « La « solution finale » du préfet de Kibuye », Patrick de Saint-Exupéry.

06/07

Le Monde : « Le dispositif « Turquoise » passe de l’humanitaire au sécuritaire », Jacques Isnard.

 

3.2 La restitution des événements de Bisesero dans le rapport Quilès

Une première approche (p. 328) du rapport, fait apparaître une erreur de date : ce serait le 30 juin que l’armée aurait découvert les réfu­giés, alors que c’est le 27 juin de l’avis des journalistes présents sur le terrain et des rescapés.

« Le 26 juin, le commandement des opérations spéciales (COS) s’engage jusqu’à Kibuye et met fin aux massacres dans ce secteur, tout au moins dans les agglomérations. Le 27 juin l’équipe du COS, conduite par le capitaine de frégate Marin Gillier, procède, sur la route qui mène à Kibuye, à la reconnaissance du camp de réfugiés hutu de Kirambo, puis découvre le 30 juin à Bisesero dans des conditions qui feront l’objet par la suite de vives accusations (cf. annexe), les derniers survivants d’une communauté tutsi victime des actions d’extermination menées par les Hutu de la région, sous la houlette du bourgmestre de Gishyita. »[95]

On trouve (p. 400 des annexes), le témoignage de Marin Gillier qui « explique » cette erreur de date. Il ne rapporte pas en effet l’alerte donnée à partir du 27 juin par le colonel Duval alias « Diego ». Mais le colonel Rosier, supérieur hiérarchique des deux officiers impliqués, aurait pu le faire. L’audition du colonel Jean-Rémy Duval n’apporte rien non plus à ce sujet. Silence. Quelle est la liberté de témoignage de deux mili­taires aux ordres de leur hiérarchie ?

Deuxième et dernière approche : encore une double erreur de date répétée. On parle de juillet à deux reprises au lieu de juin (p. 349). On voudrait égarer le lecteur qu’on ne s’y prendrait pas mieux.

« 4. Le cas de Bisesero

Il a été reproché au Capitaine de frégate Marin Gillier, responsable d’un des trois groupements, d’être arrivé en reconnaissance dans la zone relevant de sa responsabilité (Bisesero), puis d’en être reparti immédia­tement pour ne revenir sur place que trois jours plus tard, laissant ainsi le champ libre aux Hutu de la région pour poursuivre les massacres des derniers 50 000 Tutsi qui s’y trouvaient encore.

Ces accusations proviennent de témoignages de rescapés, de commen­taires contenus dans le rapport d’African Rights et de M. Michel Peyrard, reporter présent à Bisesero pour le compte du journal Paris Match. De la confrontation des éléments contenus dans le rapport d’African Rights, du témoignage envoyé par le Capitaine de frégate Marin Gillier à la Mission et du compte rendu de l’audition particulière du reporter Michel Peyrard, il apparaît que rien ne vient sérieusement à l’appui de ces accusations. Si trois jours se sont effectivement écoulés entre le moment où le groupe­ment du Capitaine de frégate Marin Gillier a procédé le 27 juillet à une reconnaissance de la zone de Bisesero et le moment où il est intervenu, le 30 juillet, pour protéger et sauver les populations du lieu-dit Bisesero, ce délai n’apparaît pas intentionnel (sur cette question voir annexes). »[96]

        Enfin, la version PDF du rapport est encore plus troublante, car on voit que la date de la page 349 a été rectifiée, les caractères se chevauchant ainsi que le montre cette photo de la version PDF.

On peut donc sérieusement se demander si ces erreurs ne sont pas intentionnelles. Il est en effet peu probable que cette mise en cause impor­tante de l’attitude française à Bisesero ait été traitée avec négligence par les rapporteurs. On peut aussi se demander de quelle manière le texte final a pu être corrigé au niveau des services d’édition de l’Assemblée natio­nale, à l’insu éventuel des rapporteurs. Dans ce cas sur l’ordre de qui ?

Débat

François-Xavier Verschave

Ce qui me frappe, c’est que dans les trois points sensibles – les trafics d’armes, l’instruction des milices et Bisesero – qui sont les portes d’entrée de la complicité, tout ce qui est dit par d’autres est qualifié de l’adjectif « non sérieux »… Or, on sait très bien, et je viens de me le faire confirmer par un député, comment se passe la décision de qualifier un fait de « sérieux » ou de « pas sérieux » : les membres de la Mission d’infor­mation parlementaire votent s’il convient ou non de retenir tel ou tel fait. Et donc la résultante, qui aboutit à ce paragraphe, c’est un vote d’oppor­tunité politique, ce n’est pas une recherche de la vérité… Est-ce qu’il est opportun politiquement de considérer comme « sérieux » le témoignage de Saint-Exupéry ? Patrick de Saint-Exupéry – qui a déclenché la Mission,rappelons-le, et dont l’indignation initiale a été suscitée en grande partie par le scandale éprouvé à Bisesero –, n’est même pas mentionné ! Parce qu’évidemment, on aurait eu du mal à dire qu’il n’était pas sérieux…

Emmanuel Cattier

On n’a retenu que le « journal à sensation » pour mieux disqua­lifier l’information gênante.

Annie Faure

Moi non plus, je n’étais « pas sérieuse » : j’ai été auditionnée par la Mission d’information parlementaire, j’ai fait un témoignage qui n’a été retenu ni pour le rapport, ni pour les annexes…

Sharon Courtoux

Une remarque en passant : il est impossible de se procurer les quatre volumes du rapport de la Mission parlementaire. Et cela depuis assez longtemps. Il m’est arrivé plus d’une fois de téléphoner dans le bureau de l’ancien président de la Mission, M. Quilès, ou à d’anciens rapporteurs, ou au kiosque et à différents endroits de l’Assemblée natio­nale, pour dire que je recevais très régulièrement des appels de chercheurs,d’étudiants avides de ce document… et on me répond absolument n’im­porte quoi. Les gens fuient : « Nous ne pouvons pas faire de réédition. » C’est insensé ! Le président Quilès dit : « C’est une des choses les plus importantes que l’Assemblée nationale ait jamais faite », à savoir l’examen de l’action française au-delà de ses frontières, etc., et on ne peut pas se procurer le document qui le rapporte… Il est sur le site Internet, c’est vrai, mais les publications de l’Assemblée nationale sont quasiment au prix coûtant, et ça coûte nettement moins cher d’acheter le rapport au kiosque de l’Assemblée nationale que de faire une sortie papier sur une imprimante. Or ces universitaires ne sont pas fortunés, et ils ont besoin de livres… C’est une question de respect de la réalité et de la curiosité de nos concitoyens.

François-Xavier Verschave:

M. de Villepin a obtenu une page entière hier dans Libération, qu’on pourrait qualifier de publi-reportage, pour faire l’éloge de ce rapport… qui est introuvable. Il faudrait peut-être qu’il puise dans les crédits du ministère des Affaires étrangères.

 

4. Objecteurs et étouffeurs de conscience de l’opération Turquoise

Ces « objecteurs » et « étouffeurs » ne sont qualifiés comme tels que par rapport à l’opération Turquoise, et non pas par rapport à l’ensemble de l’action de la France au Rwanda.

4.1 Quelques exemples d’objections de conscience

Valéry Giscard d’Estaing le 7 juillet 1994:

« “Qu’est-ce qu’on va faire ?”, s’est interrogé l’ancien Président de la République. “Il y a des Tutsi qui avancent. Est-ce qu’on va s’oppo­ser à leur avance, de quel droit ?”, s’est-il exclamé. “Actuellement on a les Tutsi qui avancent, c’est-à-dire les victimes et on a derrière nous une partie de ceux qui ont procédé aux massacres”, a ajouté M. Giscard d’Estaing, en rappelant que la France a soutenu “dans la période récente”, le régime hutu. »[97]

Rappelons que, sous sa présidence, un ministre avait démissionné du gouvernement à peine formé parce que les militaires essayaient de faire passer un projet nucléaire sans que les ministres aient été informés de ses tenants et aboutissants... M. Giscard d’Estaing est certainement très au fait des capacités de traitement de l’information par les militaires et les services secrets.

Annie Faure

Étant ancienne habitante de Chamalières, j’ai profité de l’occasionpour demander à Valéry Giscard d’Estaing, il y a environ trois semaines, de m’accorder un entretien sur les déclarations qu’il avait faites à TF1 sur l’opération Turquoise. Après de multiples coups de téléphone un peu impossibles avec Chamalières, sa secrétaire me dit finalement que le dossier Turquoise est à Paris, et qu’il faut contacter le bureau parisien de M. Giscard d’Estaing. J’ai appelé le bureau parisien, je suis tombée sur une première secrétaire – je suis tombée sur beaucoup de secrétaires en fait –, je lui dis : « C’est à propos de la lettre que j’avais adressée à M. Giscard d’Estaing sur l’opération Turquoise... » Elle me dit qu’elle n’est pas au courant… Je rappelle, à peu près trois fois par jour, et elle finit par me dire : « Oui, on a reçu la lettre hier, et c’est marqué “Sans suite”. » Je lui dis : « Comment ça, sans suite ? Vous avez un génocide qui a tué un million de personnes, où la France est en partie responsable, et vous classez ça sans suite ? » Elle me répond immédiatement : « Oui, mais c’est du chantage ». C’était très étonnant comme conversation, j’allaisun peu vite, j’étais entre deux malades… Je lui réponds que ce n’est pas du chantage, que ce n’est pas ma manière de fonctionner. Et finalement elle me rappelle, en me disant que Valéry Giscard d’Estaing avait été informé de ma demande, qu’il était en ce moment très occupé par les élections régionales, mais qu’il serait possible d’envisager une rencontre après le 15 avril.

L’ébranlement de certains militaires français

Même sous l’uniforme on n’en est pas moins homme. Plusieurs témoignages de journalistes montrent que les militaires sont parfois extrê­mement ébranlés : « J’en ai assez de voir ces assassins nous accla­mer », dira l’un d’eux.

Nous rappellerons également cet officier que Patrick de Saint-Exupéry a vu se « démantibuler ».

D’autre part, dans des rencontres professionnelles en psychiatrie auxquelles participent des médecins militaires, il aurait été fait état de cas de soldats revenant du Rwanda.

Ces « ébranlements » ne sont pas encore du domaine de l’objection de conscience, mais restent sur le plan de la blessure morale et affective qui peut déboucher sur l’objection de conscience.

François-Xavier Verschave

Une coïncidence ? À ma connaissance, le lieutenant-colonel Roux, dont il est dit qu’il avait formé les commandos de la Garde présidentielle, et qui est devenu ensuite le chef de la Garde de l’Élysée pendant plusieurs années, n’a pas été interrogé par la mission d’information parlementaire, alors qu’il était un témoin essentiel et qu’elle a auditionné à peu près tous les acteurs militaires importants. La question que je me pose, c’est : ne craignait-on pas qu’il craque ?

Médecins sans frontières

L’association MSF, au début du génocide, a très courageusement fait prendre conscience des responsabilités de la France. Dans les médias, Jean Hervé Bradol et Philippe Biberson ont vigoureusement mis en cause la politique française et appelé à une intervention internationale, allant jusqu’à se déplacer à New York, au siège de l’ONU. L’opération Tur­quoise ne fut pas la réponse que MSF attendait. On aurait dû logiquement s’attendre à une résistance de MSF.

Les ONG du Comité France-Rwanda

Un article de L’Humanité du 30 juin 1994 rend compte d’une conférence de presse de ces ONG qui reprochent à la France de « compli­quer la situation ».

Nous n’avons pas pu entendre comme espéré Bernard Granjon, alors président de Médecins du Monde : il a eu un empêchement d’ordre personnel. . Le 29 juin 1994, Libération faisait état des divergences de vues entre MSF et Médecins du Monde à propos de l’intervention fran­çaise. MSF a voulu croire que les soldats « feront la preuve qu’ils ne sont pas en collusion avec les milices ». Certains soldats et sous-officiers, oui, mais pas leurs officiers supérieurs.

4.2 Quelques exemples d’étouffements des consciences
Médecins sans frontières

La résistance de MSF ne tint pas. Malheureusement, à partir de la décision de l’opération Turquoise, qu’elle a accepté faute de mieux, MSF a donné l’impression de baisser les bras devant la réalité de ce que cette opération engendrait. C’est la raison pour laquelle nous mettons aussi MSF dans la catégorie des « étouffeurs de conscience »… ou plus exactement des consciences étouffées.

On a pu constater qu’au cours de juillet Philippe Biberson s’est interrogé tardivement sur le rôle de Turquoise dans les déplacements de réfugiés. La fierté d’avoir obtenu une réaction française l’a peut être emporté sur la lucidité vis-à-vis de la réponse. Peut être aussi une grande proximité avec les décideurs de Turquoise. François Mitterrand, quoique très contrarié par leurs propos, avait reçu le 14 juin le staff de MSF et l’avait mis dans la confidence de l’opération Turquoise.

La Mission d’information parlementaire

La Mission parlementaire voulait éclairer les Français sur le rôle de la France au Rwanda. Nous avons déjà vu à propos de Bisesero sa curieuse manière de rendre compte des faits eux-mêmes.

Nous allons observer un exercice d’équilibrisme intellectuel tout à fait impressionnant à propos du recours de l’opération Turquoise au Chapitre VII des Nations Unies, qui conduit à un étouffement d’infor­mation et donc de conscience.

Voici comment est extraite la quintessence de la résolution 929 dans le rapport Quilès :

« La Résolution 929 du 22 juin 1994, adoptée par le Conseil de sécurité des Nations Unies :

– donne son accord à ce qu’une opération multinationale puisse être mise sur pied au Rwanda à des fins humanitaires jusqu’à ce que la MINUAR soit dotée des effectifs nécessaires ;

– accueille favorablement la mise en place d’une opération tempo­raire, placée sous commandement et contrôle nationaux, visant à contribuer,de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda ;

autorise les États-membres... à mener l’opération... en employant tous les moyens nécessaires pour atteindre les objectifs humanitaires énoncés ;

– décide que la mission des États-membres sera limitée à une période de deux mois suivant l’adoption de la présente Résolution. »[98]

Le texte du rapport fait sauter un détail important de la phrase en gras : dans le texte de la résolution de l’ONU, « autorise » est précédé de « agissant en vertu du chapitre VII de la charte des Nations-Unies, ». La coupe n’est pas signalée, fût-ce par trois points comme les coupes suivantes. Or ce « détail » omis impliquait que l’opération Turquoise était autorisée à des engagements de force militaire, tels que désarmement et arrestation de génocidaires, pour protéger les populations civiles – contrairement à la MINUAR qui était une mission de maintien de la paix et n’avait aucun moyen réel d’intervention, comme en a témoigné le général Dallaire. Il semble donc que le Parlement français ait préféré ne pas trop insister sur ce point, qui montre que Turquoise avait le maximum de pouvoirs pour exercer sa vocation humanitaire.

Mais cette découverte n’est encore que l’arbre qui cache la forêt.

« Chapitre VII » contre « chapitre VI » de la Charte des Nations Unies

Ce débat sur l’usage de la force militaire dans une mission de l’ONU est longuement analysé des pages 301 à 313 du rapport Quilès, puis aux pages 373-377 traitant de la responsabilité de la communauté internationale, et encore à la page 397 dans les propositions de la Mission parlementaire.

Par contre, une recherche informatique sur les termes « Chapitre » et « Turquoise » dans le rapport montre qu’on ne parle pas une seule fois, dans les parties consacrées à Turquoise, de son « accréditation » au Chapitre VII. On évite même systématiquement de l’évoquer, comme on l’a vu plus haut. On pouvait s’attendre au contraire à ce que les parle­mentaires montrent ce que la France a fait de mieux que la MINUAR dans un contexte légal plus favorable, dont ils se font longuement les promoteurs.

Il y a là incontestablement l’adoption d’un profil bas. La mission se moque du « contorsionnisme »[99] de le communauté internationale pour définir les missions de la MINUAR en restant au chapitre VI… Elle fait preuve du même contorsionnisme pour cacher que l’opération Tur­quoise était une mission de Chapitre VII.

Il est d’ailleurs écrit à propos de la MINUAR : « Les opérations de maintien de la paix, ou les opérations dites du chapitre VI ne sont pas des missions de combat. »[100]

Et à propos de Turquoise, on cite les propos du général Lafourcade :

« Le but politique recherché est la remise en œuvre des accords d’Arusha appuyés avec détermination par la France. L’arrêt des massacres et l’observation d’un cessez-le-feu sont les conditions sine qua non de la reprise d’un dialogue entre les parties, initié à Arusha, comme seule solution possible du conflit. La France est déterminée dans son soutien à ce processus, donc à faire cesser les exactions. »

Les rapporteurs de la Mission d’information parlementaire commentent [101] : 

« Malgré les objectifs ainsi fixés, il semble qu’à l’épreuve du terrain, face à l’avancée militaire inexorable du FPR, que l’objectif de Turquoise n’était pas de contrecarrer, l’opération à forte dominante humanitaire soit devenue exclusivement humanitaire. »

Il est donc implicitement exprimé que la France n’a pas fait usage du Chapitre VII pour ses objectifs avouables, humanitaires, mais unique­ment pour les objectifs dissimulés et notamment l’expédition de Gisenyi, dont la Mission ne s’est pas fait l’écho explicitement, ou cet affrontement dont nous a parlé Colette Braeckman et qui fut vraisemblablement la cause du déplacement au Rwanda de Jean-Christophe Rufin, du 3 au 5 juillet 1994 – cause que ce dernier n’a pas ouvertement confirmée.

Débat

François-Xavier Verschave

Ce passage aussi est très important du point de vue de ce qu’on a examiné hier, l’idéologie du double génocide. Parce que ces gens-là con­naissent leur vocabulaire : on retrouve le terme « les exactions » pour remplacer « génocide ». On retrouve surtout ce qu’on a vu pendant tout le génocide, l’obsession chez les responsables politiques ou militaires français de « la reprise d’un dialogue entre les parties », voulant mettre à la même table et sur le même plan deux parties équivalentes, les génocidaires et ceux qui les combattaient.

Or, toute la question est là : ce dialogue entre les parties, c’est une mystification qui consiste à mettre le génocide entre parenthèses. On en est au cœur de toute cette histoire : ce qui est le plus important, c’est la guerre, le génocide est secondaire, et donc c’est normal qu’on parle du dialogue entre les parties comme seule solution possible. Et l’observation d’un cessez-le-feu en est la condition sine qua non. Alors, pourquoi le chapitre VII ?

Emmanuel Cattier

C’est bien plus que ça. C’est : « Vous cessez le feu et on arrête le génocide. » Et c’est la position de la France…

Annie Faure

D’ailleurs, dans la revue de presse que j’ai pu faire, il n’a jamais été possible de déterminer, à propos du cessez-le-feu, qui avait lancé le feu justement. On ne sait jamais : les articles parlent toujours de « com­bats entre les belligérants », mais on ne sait pas qui a mis le feu. Le lecteur ne sait pas qu’à Kigali, le QG du FPR a été attaqué par la Garde présidentielle, que les tirs sont venus à ce moment là, et que les combats de Kigali sont les combats entre ces deux factions-là. Ça rejoint ce que je disais hier : il est impossible dans Le Monde de comprendre qui sont les belligérants et qui a commencé.

François-Xavier Verschave

Ce qu’Emmanuel Cattier a soulevé sur le chapitre VII montre une fois encore que, chaque fois qu’apparaît un sujet sensible, il y a une opé­ration de maquillage de la Mission. Pourquoi ce sujet-là ? Parce que tout ce que nous venons de dire sur le non-désarmement des bourreaux et sur le fait qu’on a laissé fuir et se reconstituer les forces du génocide, devenait inexcusable dans le cadre du chapitre VII. Et c’est à mon avis pour prévenir cet argument, imparable, qu’on a évacué le chapitre VII.

Emmanuel Cattier

Vous remarquerez que les députés restent dans le cadre : « La France ne pouvait pas affronter les forces génocidaires, donc elle n’a fait que de l’humanitaire. » C’est un peu ça leur interprétation. On a vu com­ment cet humanitaire était mis en œuvre à Bisesero…

Alors je conclus : vraisemblablement pour éviter ce constat et un débat, la référence au chapitre VII accordé à l’opération Turquoise a été soigneusement et systématiquement cachée. La rédaction du rapport de la Mission parlementaire fait ainsi la preuve de la véritable motivation de son président, M. Paul Quilès : mettre à l’abri de poursuites juridiques les responsables militaires et politiques de la France à cette époque.

Annie Faure

Emmanuel Cattier a dit que la réaction de MSF avait quand même été assez précoce et courageuse. Il faut rappeler que MSF était très présente au Rwanda. Il y avait énormément de personnel, d’employés, d’expatriés, de Rwandais, Tutsi pour la plupart, qui travaillaient pour eux. C’était presque la plus grande entreprise française au Rwanda. Cela explique aussi leur réaction immédiate. Ceci dit, quand j’ai travaillé dans la zone libérée des génocidaires par le FPR, il n’y avait plus MSF-France : il y avait MSF-Belgique, ou d’autres MSF… MSF-France aussi a fait un petit peu profil bas. De même quand ils ont insisté sur l’intérêt de l’opération Turquoise contre l’avis des représentants du FPR en France. Je regrette que Jean-Hervé Bradol ne soit pas venu, parce qu’il aurait pu nous éclai­rer beaucoup là-dessus.

François-Xavier Verschave

Il y a eu des tensions, des discussions importantes entre MSF-Belgique et MSF-France d’une part, et à l’intérieur même de MSF-France.MSF-Belgique a parlé de génocide dès la fin avril. Dans les rapports internes de MSF, on dit : « Mais ces Belges sont vraiment très émotifs. On n’emploie pas le mot génocide n’importe comment, c’est une réaction sentimentale. » Il y a eu de longs débats entre le 1er et le 15 mai à l’intérieur de MSF-France pour savoir si on employait ou pas le terme « génocide ». C’est Jean-Hervé Bradol et le directeur de la communication, je crois, qui ont emporté le morceau et qui ont obtenu cette intervention déterminante sur TF1. Mais ça n’a pas été simple de faire accepter le mot génocide, alors qu’ils avaient déjà environ 1 000 employés tués.

Sharon Courtoux

MSF a été invitée à répondre à nos questions, et on ne peut que regretter qu’ils ne l’aient pas souhaité.

Emmanuel Cattier

Si MSF avait une présence si importante au Rwanda, j’imagine que tous ceux qui en sont rentrés ne sont pas revenus indemnes de cette épreuve. Est-ce qu’on sait s’il y a eu des rapports internes accessibles, s’il y a eu des récits, des démissions, avec explications qui permettraient d’alimenter notre réflexion à des sources fiables ? Est-ce qu’il y a eu d’au­tres organisations d’assistance médicale ou humanitaire dont la présence et l’importance au Rwanda auraient été comparables à celles de MSF ?

Annie Faure

Les prises de parole de MSF montrant qu’ils ont compris d’un coup à quel point l’humanitaire se faisait exploiter, que c’était plutôt une arme qui aggravait les métastases du génocide, sont apparues, je crois, avec les camps au Zaïre… Moi, j’étais sur le terrain, ce que je sais, c’est dans les journaux que je l’ai lu, et je n’ai pas eu de grands éclaircissements par MSF. Mais c’est toujours pareil : les journalistes ne reproduisaient dans les journaux que ce qu’ils avaient eux-mêmes sélectionné des propos de MSF. En tout cas, à Butare, MSF a bien décrit comment les Tutsi étaient exécutés.

Emmanuel Cattier

Je précise que dans les signataires de la pétition en faveur de la CEC, il y a plusieurs membres de MSF, du moins qui mentionnent MSF à côté de leurs nom et signature. »

Catherine Coquio

À propos du chapitre VII, la France a réclamé le recours de la force pour assurer la sécurité dans l’opération Turquoise, mais s’était-elle opposée à ce que le chapitre VII de la charte puisse être accordé pour la MINUAR 1 ?

Sharon Courtoux

Je pense que la communauté des nations n’a pas souhaité accorder le chapitre VII à la première MINUAR. La France n’a pas insisté pour modifier cette position [102].

Emmanuel Cattier

Il faut lire Dallaire si vous voulez avoir une idée assez précise de ce que ça implique. Lui aurait voulu le chapitre VII dès le départ. Ceci dit, en tant qu’objecteur de conscience, je ne sais pas comment je verrais les choses…

François-Xavier Verschave

Je ne sais pas ce qu’en pense la Commission, mais je pense que la Convention de Genève oblige à une intervention militaire quand il y a génocide. Et MSF a parfaitement raison : « On n’arrête pas des géno­cidaires avec des médecins. »

Catherine Coquio

Encore une question : y a-t-il eu un malentendu entre la France et les génocidaires, ou ces derniers avaient-ils de bonnes raisons de croire que les Français venaient pour les aider ? Les tueurs qui avaient été formés par les Français ne pouvaient que croire que la France allait les aider, quelles qu’aient été les intentions de cette dernière.

 

 



Les vidéos de l'Institut National Audiovisuel français sur l'opération Turquoise


 



[1]. « Turquoise » était déjà le nom d’une opération de parachutistes pendant la guerre d’Algérie. En général, l’armée ne reprend pas les noms de précédentes opérations, elle trouve un nouveau nom. Reprendre un nom, ce n’est pas anodin, cela peut vouloir dire que les officiers en question se remémorent leurs guerres… La « pacification » de l’Algérie est le moment fondateur durant lequel émerge cette doctrine militaire de la « guerre révolutionnaire » dont Gabriel Périès a parlé le 22 mars devant la CEC.

[2]. MIPR tome II, Annexes (p 374).

[3]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.100-102).

[4]. Idem (pp.102-103).

[5]. Idem (p.103).

[6]. Gouteux, 1998, (p.85) et Prunier, 1997 (p.349).

[7]. MIPR, tome I (p. 154).

[8].Gouteux, 1998 (pp. 84-85) et Le Monde du 11/07/1994.

[9]. Prunier, 1997 (p. 350).

[10]. Morel, 2002 (p. 40).

[11]. Saint-Exupéry, 2004 (p.53-54).

[12]. Braeckman, 1994 (p.293).

[13]. Gouteux, 1998 (pp.83 et 85) et Prunier, 1997 (p.348).

[14]. Il est intéressant de remarquer que sur le site Internet de l’Assemblée nationale, une liste des gouvernements rwandais successifs est rapportée. Le Gouvernement intérimaire crée en avril 1994 n’y figure pas, contrairement à celui du 19 juillet 1994 créé par le FPR.

[15]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.103-104).

[16]. Dallaire, 2003 (p.559).

[17]. Des Forges, 1999 (p.779).

[18]. Dans son livre, le général Dallaire ne parle pas de cette carte à propos de ses ren­contres avec Bernard Kouchner, mi-mai et le 17 juin 1994 à Kigali. Mais il a pu en parler dans d’autres témoignages connus d’Alison Des Forges, dont il conviendrait de trouver les références.

[19]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.24-25).

[20]. Idem, 2004 (pp.100-101).

[21]. Braeckman, 1994 (p.294) et Prunier, 1997 (p.346).

[22]. Dallaire, 2003 (p.559). Il est surréaliste de constater que les députés français sont prêts à épingler le Secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, sur cette mise entre paren­thèses du génocide, alors que la position de la France sera plus nette encore sur ce point, sans inquiéter les membres de la Mission parlementaire. Les députés rapportent l’analyse du rôle de la MINUAR par le Secrétaire général de l’ONU : « De toutes ces tâches, la première était la plus urgente : obtenir un accord de cessez-le-feu en se mettant en rapport avec des représentants des forces armées et du FPR, dans l’espoir que s’ensuivraient des ini­tiatives politiques en vue de relancer le processus de paix prévu par l’accord d’Arusha. »

Ils commentent ensuite : « Cette dernière remarque montre à quel point le schéma de pensée qui prévaut à l’époque au sein de l’ONU est en total décalage avec la réalité. Le Secrétaire général estime à l’évidence que les massacres ne sont que la conséquence de la reprise des combats alors même qu’ils les ont précédés et qu’ils obéissent à leur propre logique, celle d’un génocide. Il est pour le moins étonnant de voir le Secrétaire général continuer d’analyser la situation comme un retard supplémentaire dans la mise en œuvre du processus d’Arusha alors même qu’elle a fondamentalement changé de nature. Il est au reste assez choquant de lire que l’action politique est la véritable priorité alors que l’urgence, à l’évidence, consistait en la préservation de la vie des personnes. »

[23]. Lire plus loin le témoignage de Jean-Christophe Rufin, entendu par anticipation le 25 mars.

[24]. Des Forges, 1999 (p.781).

[25]. MIPR, tome II, Annexes (p.426).

[26]. Le FPR ne massacrait pas les Tutsi, éventuellement des Hutu mais en aucun cas de façon systématique.

[27]. Le général Dallaire est le seul à notre connaissance à orthographier ce pseudonyme « Thibault » au lieu de « Thibaut ».

[28]. Dallaire, 2003 (p. 569).

[29]. Dallaire , 2004 (p. 545) le 22 juin 1994.

[30]. Ibidem (p. 546).

[31]. Ibidem, (pp. 546 et 547).

[32]. Rapport de la commission indépendante d’enquête sur les actions de l’organisation des Nations Unies lors du génocide de 1994 au Rwanda (p. 54).

[33]. Bien que ces textes soient antérieurs à la CEC, nous ne les avons découverts qu’après.

[34]. Le général Étienne Copel, ancien chef d’état-major adjoint de l’armée de l’Air, est considéré comme une éminence stratégique. Le passage qui suit est extrait d’un article qu’il a publié dans La revue de l’Intelligent de janvier 2004, article honoré d’une longue interview du chef d’État-major des Armées, Henri Bentegeat.

[35]. Micheletti, 1999 (p. 17). Préface du général Jacques Saleün, commandant du COS. L’ouvrage bénéficie donc d’une sorte de caution hiérarchique.

[36]. Glossaire :

CPA 10 : Commando parachutiste de l’air

COS: Commandement des opérations spéciales

CRAP : Commando de recherche et d’action en profondeur

11e DP: 11e Division parachutiste

DOS: Division des opérations spéciales (aviation)

DRM: Direction du renseignement militaire

EHS: Escadrille des hélicoptères spéciaux

EICA: Escadron d’intervention des commandos de l’air, devenu le CPA 10

EPIGN: Escadron parachutiste d’intervention de la gendarmerie nationale

GIGN: Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale

P-4 : Jeep 4 places

13e RDP: Régiment de dragons parachutistes de Dieuze (= CRAP) affecté à la DRM

RICM: Régiment d’infanterie et de chars de marine

RPIMa: Régiment parachutiste de l’infanterie de marine

VLRA: Véhicule léger de reconnaissance et d’appui.

[37]. Des Forges, 1999 (p.784).

[38]. Gisenyi est la ville rwandaise jumelle de Goma, à la frontière zaïroise.

[39]. MIPR, tome II, Annexes (p.387).

[40]. Le Figaro du 15/07/1994.

[41]. Ce qui situe certainement le dimanche en question : le 3 juillet 1994.

[42]. Ce qui signifie que le Quai d’Orsay ne devait pas être au courant de cette mission, et renvoie aux divisions politiques de l’époque.

[43]. Gérard Prunier était-il là uniquement pour faciliter la tâche de Jean-Christophe Rufin ? Il faudrait l’interroger à ce sujet. Il a relaté ce voyage, sans mentionner Jean-Christophe Rufin, pp. 349 et 350 de son livre Histoire d’un génocide. Pour quelle raison la présence de Jean-Christophe Rufin, responsable de cette mission, devait-elle rester secrète au point que, d’un commun accord, Gérard Prunier la relate comme s’il en était le seul opérateur ? L’histoire du téléphone rouge à établir entre Paris et le FPR pour éviter des affrontements est-elle la seule raison de la mission ? Pourquoi tenir secret un effort de paix ?

N’y aurait-il pas un lien avec la prise d’otage humiliante de certains éléments du COS par le FPR dans la région de Gikongoro-Butare, relatée par Colette Braeckman ? (Voir fin du chapitre). Cette prise d’otages, que Paris tiendrait à garder secrète, pourrait expliquer qu’on ait caché la présence dans cette mission de Jean-Christophe Rufin, connu comme un spécialiste de ces situations. Cela expliquerait aussi qu’il n’ait pas été interrogé par la Mission d’information parlementaire.

[44]. Cette partie de l’intervention de Jean-Christophe Rufin a suscité les interpellations hostiles de deux ou trois personnes assistant aux travaux de la CEC (censées demeurer silencieuses), ce que les membres de la commission ont publiquement regretté.

[45]. Allusion aux interpellations mentionnées ci-dessus.

[46]. Entre Matignon et le Quai, Balladur et Juppé.

[47]. Dans Le Figaro du 15/07/1994.

[48]. Dallaire, 2003 (p. 585).

[49]. MIPR, tome II, Annexes (p. 387).

[50]. Morel

[51]. MIPR, Annexes, p. 413.

[52]. Sam Kiley, “A French Hand in Genocide”, in The Times, 09/04/1998 (p. 24).

[53]. Patrick de Saint-Exupéry, « Les assassins racontent leurs massacres », in Le Figaro, 29/06/1994.

[54]. François Luizet et Patrick de Saint-Exupéry, « Rwanda : Les miraculés de Bisesero », in Le Figaro, 02/07/1994.

[55]. Patrick de Saint-Exupéry, « La « solution finale » du préfet de Kibuye », in Le Figaro, le 05/07/1994.

[56]. Rapport établi à la demande de l’OUA par un Groupe international d’éminentes personnalités (GIEP) présidé par l’ancien chef de l’État du Botswana, Ketumile Masire. Autres membres : Amadou Toumani Touré (Mali), Lisbet Palme (Suède), Ellen Johnson-Sirleaf (Liberia), P.N. Baghwati (Inde), Hocine Djoudi (Algérie), Stephen Lewis (Canada). Achevé le 29/05/2000.

[57]. Libération du 27/06/1994 et Gouteux, 1998 (p. 85).

[58]. Dallaire, 2003 (pp. 559-561).

[59]. Dallaire, 2003 (p. 567).

[60]. MIPR, tome II, Annexes (p. 411).

[61]. MIPR, tome I (p. 346).

[62]. MIPR, tome I, (p..345) (rectification d'une erreur de l'édition papier) p. 346 de l'édition électronique  PDF

[63]. Gouteux, 1998 (p 83), et Braeckman, 1994 (p. 301).

[64]. MIPR, tome III, Auditions, Vol. 1 (p. 58).

[65]. Gouteux, 1998 (p. 86).

[66]. « Radio Mille Collines épargnée ? », in Le Monde, 31/07/1994.

[67]. Rapporté par Jean-Hervé Bradol, in Binet, 2003 (p.49).

[68]. Idem.

[69]. Dallaire, 2003 (pp. 526 et 530).

[70]. Brauman, 1994 (p. 83).

[71]. Le Figaro des 19 et 20/07/1994.

[72]. Dallaire, 2003 (p 531), le 17 juin 1994.

[73]. MSF est organisée en plusieurs associations qui regroupent les adhérents de chaque pays où cette ONG est implantée.

[74]. Braeckman, 1994 (p. 271).

[75]. MIPR, tome II, Annexes (p. 387).

[76]. Voir les témoignages recueillis par Georges Kapler.

[77]. In Balmond (dir.), 1998 (p. 99-108).

[78]. Sur cette action psychologique conçue et menée, magistralement, avec le concours de la société genevoise Markpress, cf. Jacques Baulin, La politique africaine d’Houphouët-Boigny, Eurafor-Press, 1980, p. 110-113. Sur le rôle de la France dans la guerre du Biafra, cf. Verschave, 1998 (p. 137-153). Commen-taire de Jacques Foccart : « Les journalistes ont découvert la grande misère des Biafrais. C’est un bon sujet. L’opinion s’émeut et le public en demande plus. Nous facilitions bien entendu le transport des reporters et des équipes de télévision par des avions militaires jusqu’à Libreville et, de là, par les réseaux qui desservent le Biafra. » (in Foccart, tome I, 1995, p. 346).

[79]. MIPR, tome I (p. 327).

[80]. voir la question des « hiérarchies parallèles », abordée plus loin durant l’après-midi de ce 26 mars.

[81]. Libération du 03/04/1998.

[82]. D’après Vincent Hugeux, journaliste à L’Express (voir ses articles des 30/06/1994, 12/02/1998 et 13/04/2004). Le capitaine Marin Gillier a été informé de l’existence des survivants de Bisesero dès le 26 juin par Vincent Hugeux et son collègue du Times, Sam Kiley.

[83]. Patrick de Saint-Exupéry, « Les assassins racontent leurs massacres », art. cité.

[84]. African Rights, 1996 et 1998.

[85]. Saint-Exupéry (p. 84).

[86]. Le Monde du 01/07/1994, p. 4.

[88]. « We were manipulated. We thought the Hutu were the good guys and the victims. », in The New York Times, 02/07/1994.

[89]. Saint-Exupéry, 2004 (pp. 87-89).

[90]. Philippe Boisserie et Danielle Birck, « Retour sur images », in Les Temps modernes, n° 583, juillet-août 1995.

[91]. MIPR tome II, Annexes, p. 398.

[92]. Morel, 2002.

[93]. Jean Carbonare, qui a travaillé toute sa vie au développement de l’Afrique, a été prési­dent de Survie de 1988 à 1995 avant d’en devenir président d’honneur.

[94]. Huit ans plus précisément, après vérification dans les archives. Cet écho est paru dans Billets d’Afrique d’avril 1996, sous le titre Turquoise.

[95]. MIPR, tome I (p. 328).

[96]. MIPR, tome I (p. 349).

[97]. Le Monde du 07/07/1994.

[98]. MIPR, tome I (p. 320).

[99]. MIPR, tome I (p. 307).

[100]. MIPR, tome I (p. 301).

[101]. MIPR, tome I (p. 324).

[102]. Il ne semble pas que ce débat ait eu lieu pour la première MINUAR, dans la mesure où cette force de l’ONU était demandée par les deux parties. C’est lors de l’étude de la MINUAR 2 que la France s’est nettement montrée favorable au recours au chapitre VII.