Commentaires de la CEC après publication Témoignages filmés du 23 mars 2004 - Rapport CEC - version html
 

Témoignages filmés par Georges Kapler

et discussion

Journée du Mardi 23 mars

 

 

J*, ex-Interahamwe

Traduction d’Assumpta Mugiraneza

 

 

 

J*, ex-Interahamwe

« Je m’appelle J*. J’ai été formé au centre d’entraînement commando de Bigogwe à Gisenyi. J’ai quitté Gisenyi pour Cyangugu là où je me trouvais au moment du génocide. Je fus sollicité pour entraîner les Interahamwe, j’avais leur confiance, ils connaissaient ma capacité à remplir une telle tâche. J’ai 35 ans.

J’ai donc été sollicité par les responsables de l’époque, le com­mandant militaire, le lieutenant Manishimwe et le préfet Bagambiki.

J’avais reçu la formation militaire au camp Bigogwe par les instructeurs français. C’étaient des exercices militaires sans aucune distinction d’avec les exercices de militaires professionnels. C’était pour faire mal.

En bref, nous les entraînions à courir longtemps et acquérir de l’endurance, à monter à l’aide d’une corde, à tuer avec le couteau et aussi aux exercices de tir. »

Question : On leur apprenait à se servir des grenades ?

« Je ne me souviens pas des noms de nos instructeurs, mais c’étaient des Français, ils sont ceux qui ont introduit pour la première fois les fusils de type “machine gun”, c’était la première fois qu’ils nous les ont apportés à Bigogwe.

Moi, on m’avait confié la tâche de former les Interahamwe, je les ai formés pendant longtemps. Par après, il y a eu l’innommable qui a touché le Rwanda. Mais auparavant, il y avait eu la guerre entre nous et les cancrelats Tutsi. Là où j’étais dans le Bigogwe, les Français nous avaient formé en nous disant que c’était pour aller combattre l’ennemi et le seul ennemi était le Tutsi. Jusqu’au moment où nous avons tué les Bagogwe qui habitaient dans le coin. C’étaient des Tutsi, ils ont été tués après l’arrivée des Français, qui n’ont strictement pas réagi alors que c’étaient eux qui nous avaient appris à faire autant mal.

En 1994, lorsque a eu lieu le génocide, les Interahamwe ont appliqué ce que nous leur avions appris, que nous-mêmes avions appris auprès des Français. Ils se sont appliqués à tuer les Tutsi. Ils n’ont pas cessé de tuer. Jusqu’au moment où les Français sont venus à notre secours. Les responsables locaux nous l’avaient annoncé en nous demandant de ne pas nous inquiéter, qu’ils avaient appelé à l’aide, et que les Français allaient venir nous aider, parce qu’ils avaient appris que les Tutsi risquaient de s’emparer du pays.

C’était vers la fin juin. Nous avons donc appris que les Français arrivaient, les responsables nous l’ont dit en nous enjoignant de leur préparer un accueil chaleureux. Nous sommes allés à Rusizi, c’est tout près d’ici. Nous leur avons fait la fête comme il se doit ! Il y avait tous les dirigeants, Manishimwe et le préfet Bagambiki. Il y avait aussi un commerçant très engagé parmi les Interahamwe du nom de Bandetse Édouard. Ils nous donnaient des signes de satisfaction. Nous disions merci aux Français, eux qui allaient venir nous sauver du mal tutsi.

Les Français sont venus et ont discuté à la frontière avec Bagambiki et Manishimwe, le lieutenant qui commandait la région. À la fin, les Français sont allés à Nyarushishi immédiatement, un endroit où on avait rassemblé les Tutsi qu’on avait sortis du stade Kamarampaka. Deux jours après leur arrivée, nous avons reçu un message demandant que nous regroupions les Interahamwe pour qu’ils se rendent à Nyarushishi pour tuer les Tutsi.

Nous avons donc rassemblé les Interahamwe et sommes montés à Nyarushishi et nous avons encerclé le camp. Nous venions de l’encercler lorsqu’est arrivé un Français, j’ignore si c’était le supérieur des autres, mais il nous a dit, étant donné que ces gens sont si nombreux rassemblés ici, les satellites ont dû les photographier, la communauté internationale risque de les avoir repérés, vous ne pouvez plus les tuer ici. Par contre, tous ceux qui se cachent, vous pouvez les débusquer et les liquider. En redescendant, nous brûlions et détruisions systématiquement les maisons qui n’avaient pas encore été touchées. Lorsque nous en croisions un qui avait un nez un peu long, nous le tuions sans même vérifier son identité : “Même le Français a signé ta mort”, disions-nous. C’est ce que nous di­sions partout, que même le Français nous avait accordé la licence de tuer.

Avant de quitter Nyarushishi, les Français nous avaient donné des grenades et des rations de combat. Nous sommes redescendus en man­geant et dans la gaieté. Les faits continuaient. Nous, à la frontière, nous continuions à tuer les gens et les jetions dans le lac Kivu. Sous les yeux des Français bien sûr ! À un moment, les Français nous ont dit : “Vous autres Rwandais hutu n’êtes pas intelligents. Vous tuez les gens et les jetez dans l’eau sans rien faire d’autre ! Ignorez-vous qu’ils finiront par remonter à la surface et qu’ils vont être vus par des satellites. Vous ne savez vraiment rien !” Ce sont les Français qui nous ont appris à ouvrir le ventre après l’avoir tué et jeter le corps à l’eau sans qu’il ne risque de remonter à la surface. Nous l’avons appris et avons commencé à l’appliquer.

Même après, lorsqu’ils nous trouvaient en train de détruire et piller une maison, ils nous demandaient si nous savions où était le propriétaire de la maison. Si tu avais le malheur de dire que tu avais entendu dire qu’il avait pris la fuite et que tu ne savais pas ce qu’il était devenu, il te tuait lui-même ou presque. Il te disputait, te traitait de bête : “Au lieu de commencer par éliminer le propriétaire avant de t’attaquer à la maison, tu fais l’inverse ? Que vas-tu pouvoir lui raconter après ? Il s’agit de l’ethnie qui vous combat, n’est-ce pas ?” Ils nous le disaient les yeux dans les yeux, se demandaient pourquoi nous étions aussi bêtes : “Commence d’abord par éliminer le propriétaire et tu verras pour la destruction de la maison par la suite”, disaient-ils. Tout cela, nous l’avons appris d’eux. Ainsi donc, à dire vrai, les Français sont venus soutenir le génocide, de manière claire et visible, parce qu’ils nous ont soutenus de plusieurs façons.

Ils nous ont dit qu’ils partaient à Gikongoro et à Kibuye pour barrer la route au FPR, pour qu’il ne mette pas le pied dans Gikongoro. Ils nous ont assuré qu’il n’était pas concevable que le FPR puisse venir nous trouver à Cyangugu. Ils nous demandaient de nous occuper de trouver tous les Tutsi qui se trouvaient encore dans la région pour les exterminer, nous promettant que notre zone allait devenir, grâce à eux, la zone Turquoise. C’étaient des Français qui parlaient comme ça. Par après, ils nous ont dit qu’il était trop tard, que le FPR avait des forces qu’ils ne soupçonnaient pas, nous avions trop tardé à faire appel à eux, il était trop tard.

Ils ont parlé ainsi lorsque les choses tournaient mal pour eux, lorsqu’ils avaient commencé à échanger des tirs avec le FPR à Gikongoro. Ils nous ont dit : “Il n’y a pas d’autre issue”, nous devions tous, sans exception, fuir au Congo. Que celui qui allait chercher à rester allait être désigné comme “cancrelat” lui-même. C’étaient les Français eux-mêmes qui parlaient ainsi.

Ils nous ont demandé de fuir, partout où ils passaient. Dans les petits centres commerciaux, ils incitaient les gens à fuir le FPR. Tout comme dans ces petits centres, ils demandaient à toute personne qu’ils croisaient : “Tutsi ou Hutu ?” Si tu répondais : “Hutu”, ils te faisaient un signe d’amitié. Yes ! Mais pour reconnaître un Hutu, ils se fiaient à ce signe : le port du gourdin. Il y en avait des cloutés, que nous appelions « aucune rançon possible pour racheter la vie de l’ennemi », cela avait fort impressionné les Français. Ils nous disaient que sur ce point, ils reconnaissaient que les Rwandais avaient un sens de la créativité, qu’ils n’auraient pas imaginé une telle arme pour tuer. Nous avions tué plusieurs fois avec ça devant leurs propres yeux et ils ne faisaient rien pour nous en empêcher.

Franchement, s’ils étaient venus pour sauver les gens, ils ne nous auraient pas laissé continuer à tuer les Tutsi devant eux, et encore moins nous donner une partie du matériel que nous employions.

Autre chose : si les Français n’avaient pas menti en disant qu’ils venaient les sauver, il n’y aurait pas eu autant de morts tutsi parmi ceux qui avaient survécu jusque-là. Au moment où les Français sont arrivés, les Tutsi survivants avaient mille et une chance de s’en sortir, en premier lieu parce que le FPR arrivait vite. Et qu’est-ce qu’ils ont fait les Français ? Ils se sont avancés pour aller retarder l’arrivée des troupes du FPR, pour éviter qu’elles ne viennent sauver les Tutsi qui restaient dans Cyangugu. C’est cela qui a aggravé les choses dans cette préfecture.

Oui, du moment où le FPR était retenu par les Français, nous avons trouvé le temps et la patience de débusquer ceux qui avaient pu se cacher. Avant, nous le faisions mais avec la crainte de croiser un soldat du FPR. Nous savions qu’ils allaient arriver un jour ou l’autre et avions vu certains de nos militaires courir pour fuir. Tu te disais que prendre le risque de chercher au fond des buissons, c’était prendre le risque d’y trouver un Inkotanyi qui ne te le pardonnerait pas.

Mais du moment où le Français nous avait dit : “Soyez sans crainte nous arrivons !”, nous nous sommes sentis sécurisés, nous avons commencé à aller plus profond dans les buissons pour débusquer les gens, en toute confiance et détermination parce que nous avions la bénédiction du Français et savions que nous allions même reconquérir le pays en entier.

Non seulement, ils nous conseillaient, mais même la nourriture, c’est eux qui nous l’assuraient. Et ils venaient vers nous. Parfois, ils rencontraient le préfet Manishimwe, qui envoyait un militaire qui s’appelait Bikumanywa : c’était un sergent major, responsable des stocks du camp Karambo. Il venait nous donner les instructions qu’il avait reçues des Français. “Allez partout sans crainte, nous sommes soutenu par le Français, celui-ci ne souhaite nullement voir le pays dans les mains du cancrelat.”

Discussion

Sharon Courtoux

Quand cette personne dit qu’elle ne se souvient pas des noms des instructeurs français, est-ce que vous avez eu l’impression qu’en effet elle ne s’en souvenait pas ?

Georges Kapler

À chaque fois la réponse est : ils savaient seulement un prénom ou ils ne savaient pas. Mon sentiment est qu’ils ne savaient pas. Les instructeurs français ne le leur disaient pas. Beaucoup utilisaient des pseudos.

Rafaëlle Maison

Cela se rapporte à des zones déjà décrites hier.

Georges Kapler

Oui, la région qui va de Kibuye à Cyangugu, le cœur de l’opération Turquoise. Quand l’armée française a organisé l’opération Turquoise, il était hors de question de laisser ces territoires hors de contrôle. Bukavu et Cyangugu sont de part et d’autre de la frontière rwando-congolaise. Kibuye est au bord du lac Kivu. Bisesero, qui est un lieu de résistance, est en plein milieu.

François-Xavier Verschave

Question importante : il est admis que la France a formé les commandos de la Garde présidentielle. A-t-elle formé directement des chefs miliciens, quel est le statut exact du prisonnier que nous venons d’entendre ?

Georges Kapler

Il est militaire et milicien. Il n’a jamais quitté l’armée. Il a reçu un entraînement spécifique par les Français pour former les Interahamwe. Les gens sont sélectionnés en fonction de leurs idées politiques.

François-Xavier Verschave

Un peu comme dans le système des escadrons de la mort…

Georges Kapler

Aujourd’hui, je ne pourrais pas dire que les militaires français ont formé des miliciens. Ils ont formé des formateurs en sachant ce qu’ils faisaient. C’est une formation spécifique destinée à former des miliciens. A*, que nous avons entendu hier, va plus loin : il dit qu’il y avait des militaires français dans le camp où on formait des miliciens.

François-Xavier Verschave

Est ce que le témoin d’aujourd’hui en rajoute ? On a l’impression que les Français sont encore plus ethnicistes que les Rwandais.

Georges Kapler

Je fais les interviews 10 ans après les faits, ils ont tous fait un travail sur eux-mêmes… L’interview est aussi un moyen de décharger leur responsabilité. Le fait que le gouvernement rwandais ait une politique qui privilégie la recherche de la vérité à la justice permet à ces gens-là de s’exprimer plus librement. Je crois que les Français ont toujours eu un discours ethnique. Je crois que, 10 ans après, Jean Bosco se retrouve plus Rwandais qu’autre chose. Je crois que c’est le travail qui a été fait en 10 ans. Tous les témoignages le disent : les Français sont arrivés en en remettant chaque fois une couche.

Rafaëlle Maison

La préparation du génocide, avec l’aide des Français, avait établi des listes de Tutsi qu’il fallait atteindre et abattre. À écouter ce témoin, on l’imagine sur la route, à la rencontre des FPR qui vont rentrer, et éliminer les Tutsi qu’il rencontre à cause de leur long nez…

Georges Kapler

J’ai aussi interviewé un sous-officier des ex-FAR. On a dit que les Interahamwe se battaient mieux que les FAR. Non, parce qu’en fait, ils n’avaient pas de commandement. C’étaient des bandes autonomes qui dépendaient directement de l’administration, du préfet, etc. Le commandement militaire des FAR ne dirigeait pas les Interahamwe. D’ailleurs, il y a un antagonisme. Les Interahamwe disent qu’on voyait les FAR fuir, et les FAR disent que les Interahamwe ne combattaient pas. Le sous-lieutenant ne veut pas s’assi­miler aux Interahamwe. Si je lui disais : « Les Interahamwe et les FAR massacraient », il répondait : « Non, les FAR ne massacraient pas. » Le but des miliciens était purement génocidaire : leur travail était d’éliminer toute présence tutsi dans la population.

Rafaëlle Maison

Il avait fallu pour cela que les instructeurs disent que l’ennemi, c’était les Tutsi.

Georges Kapler

C’est ce que disaient les Français. Ce sont les derniers mots que rapporte J* : il n’est pas question de laisser le pays aux « can­crelats » (Inyenzi). Ça fait des années et des années que la propagande officielle Hutu Power du gouvernement rwandais traitait les rebelles tutsi de Inyenzi. Depuis 1959.

Rafaëlle Maison

Il semble que ce serait excessif de dire que ce sont les Français qui ont inspiré ce genre de vocabulaire et cette haine ethnique.

Georges Kapler

Ce ne sont pas les Français qui ont introduit le terme de Inyenzi, ça c’est clair. Ce terme est utilisé par les Rwandais pour désigner les royalistes tutsi qui essaient de rentrer au Rwanda dès la fin des années 1950. Mais tous les militaires français, d’après les témoignages que j’ai entendus, désignent « l’ennemi » comme étant les Tutsi. C’est un militaire français que cite J* quand il dit qu’il n’est pas question de laisser le pays aux cancrelats.

François-Xavier Verschave

On en revient à ce que disait hier Gabriel Périès : la doctrine militaire qui est à la base du comportement de l’armée française, hors stratégie nucléaire, est une doctrine où, pour contrôler une population, il faut définir l’ennemi intérieur. Le refrain « l’ennemi intérieur c’est le Tutsi », ce n’est pas l’idéologie particulière d’un militaire, ça devient une sorte de mot d’ordre, répété par la propagande.

Sharon Courtoux

Mais ce mot d’ordre vient de très loin…

François-Xavier Verschave

Ce qui est sous-jacent à cette affaire, c’est qu’on est passé du stade de l’artisanat à un degré d’efficacité supérieure, mais les changements de degrés ne sont pas forcément très perceptibles. Il faut que le langage soit simple, que l’identité de l’ennemi soit incontestable, c’est la clef de la propagande. On ajoute un moteur, la Radio des Mille collines. Ce qui me frappe dans ce témoignage, c’est que l’un des concepts-clefs de cette doctrine, « l’ennemi intérieur », resurgisse comme un slogan.

Georges Kapler

Le témoin dit bien que les Français ont donné licence pour tuer les Tutsi : « Même les Français disent que tu dois mourir. »

Rafaëlle Maison

Dans son témoignage il y a plusieurs phases temporelles… On se sait pas toujours précisément de quelle période il parle.

Georges Kapler

Tout le temps, l’ennemi c’est le Tutsi. Ce n’est pas un ennemi défini politiquement, c’est un ennemi défini ethniquement. On ne peut pas être plus clair que lui. Son ennemi, c’était le Tutsi vivant.

Emmanuel Cattier :

Les Français sont arrivés en voulant appliquer une théorie sur place. Ils l’ont accrochée à une réalité qu’ils n’ont pas définie eux-mêmes. Ils ont repris le discours des Rwandais qui faisaient appel à eux…

Georges Kapler

Il faudrait peut-être remonter dans le temps, jusqu’aux Pères Blancs. Qui a fait la carte d’identité ethnique ? Ce ne sont pas les Rwandais, mais les Belges. Qui a décidé sur une longue période de soutenir une élite tutsi qu’on a admise dans les écoles ? Ce sont les Pères Blancs. Il faudrait revoir le rôle de l’Église catholique dans la définition ethnique de ce pays ; il faut revoir le rôle des Belges et des Français. C’est un terrain qui a été créé de toutes pièces par la colonisation belge et par l’Église catholique. Ils ont simplement appuyé sur les points qui étaient les plus utiles à l’exécution de leur plan.

François-Xavier Verschave

Je rappelle simplement ce que dit Jean-François Bayart concer­nant la spécialité du général Huchon et des troupes de marine : ce n’est pas créer l’ethnicité, c’est l’instrumentaliser. On ne part pas de zéro… On arrive quelque part, de bons anthropologues repèrent des fractures sur lesquelles on peut appuyer. C’est l’instrumentalisation de l’ethnicité.

Georges Kapler

Je me souviens d’un film de Luc de Heusch, Une République devenue folle. Une journaliste interviewe un jeune soldat du FPR au tout début de la guerre. Elle lui demande : « Et vous, vous êtes Hutu ou Tutsi ? » Il lui répond : « Je ne le dirais jamais, c’est contre ça qu’on se bat. » D’un côté, on a le FPR, qui a un projet politique, et de l’autre on a un projet ethnique. Les gens que j’ai interviewés en prison ont désigné leur ennemi comme étant les Tutsi, et leurs alliés comme étant les Français. Il n’y a pas eu de projet politique. On a affaire à des gens qui se sont battus contre les Tutsi.

Rafaëlle Maison

Aujourd’hui, il y a un travail contre l’ethnicisation ?

Georges Kapler

Dix ans après, oui. Au Rwanda aujourd’hui oui, on n’en parle pas. En 1998, il y a eu des écoles attaquées, les Interahamwe ont réuni les jeunes internes et ont demandé que les Hutu et les Tutsi se séparent pour massacrer les Tutsi. Les jeunes ont refusé de se séparer, ils ont tous été massacrés. C’est arrivé au moins deux ou trois fois.

Gérard Sadik

Le témoin est entré dans l’armée en 1989. Il était dans quelle arme ?

Georges Kapler

Je ne sais pas. Je pense qu’il était dans l’infanterie. Ce qui est bizarre, c’est qu’il a été formé pour les commandos, mais qu’il est placé au front. Il dit qu’il est toujours dans l’armée, comme s’il était détaché de l’armée chez les Interahamwe.

Sharon Courtoux

Il parle de la formation des Interahamwe par des militaires de FAR, en 1993. Il y a toute une séquence dans le livre du général Dallaire sur cette question. Les services secrets belges en parlent aussi dans des documents cités dans ce livre.

Georges Kapler

Ceux que j’ai rencontrés étaient des militaires, formés pour former les Interahamwe.

Rafaëlle Maison

Il me reste une question qui se rapporte également au témoignage d’hier… Je me suis demandé quelle était la logique dans cette partici­pation de certains militaires français dans le débusquage et le massacre des rescapés. J’ai eu l’impression, tout à l’heure, que vous pensiez à un objectif militaire par rapport à l’avance du FPR et à la position de la zone de Bisesero ?

Georges Kapler

Je me mets à la place d’un militaire français qui arrive dans un pays, qui doit être confronté à une armée qui vient de balayer l’armée gouvernementale en déroute. Il y a la guerre, face à une armée disciplinée et déterminée, peu nombreuse mais que visiblement on n’arrête pas comme ça. Les Français doivent s’interposer : ils doivent à un moment donné créer une ligne de front à un endroit précis et entrer en contact avec cette armée. En même temps, ils ont des informations dont on peut admettre qu’elles viennent en partie des alliés génocidaires rwandais, disant que sur Bisesero, il y a une forte résistance. Une résistance qu’on n’a pas pu réduire en trois mois, alors que quelques milliers de miliciens et des centaines d’hommes armés sont intervenus.

Je ne sais pas comment les Interahamwe et les FAR ont présenté ça aux militaires français qui arrivent à la frontière, mais d’un point de vue stratégique, on ne pouvait continuer de se battre sans réduire cette poche de résistance. La première chose à laquelle on pense d’un point de vue stratégique, c’est d’éliminer cette poche. Ça, c’est le premier raison­nement. Est-ce que le but de l’opération Turquoise, c’était de sauver la population ou de créer un deuxième Rwanda, comme il y a une Corée du Sud et une Corée du Nord ? Il y a plus d’obus que de conserves dans les caisses des soldats français, plus de canons que de civières, plus de moyens de tuer que de moyens de sauver des vies. Les forces qui ont été envoyées dans l’opération Turquoise, ce sont toutes les troupes spéciales françaises.

François-Xavier Verschave

D’après le témoignage de femmes qui racontent comment elles sont sorties de Bisesero, on a l’impression qu’à force de dire « l’ennemi, c’est le Tutsi », il y a un certain nombre de Français qui finissent par le penser, et qui, par mimétisme, commencent à avoir une relation avec les Tutsi qui n’a plus grand chose d’humain.

Georges Kapler

On a envoyé pour l’opération Turquoise des militaires qui s’étaient battus entre 1990 et 1993 contre le FPR, lequel avait tué un certain nombre de leurs camarades.

Rafaëlle Maison

D’après ce que j’entends, l’opération Turquoise a pris contact directement à son arrivée avec le Gouvernement intérimaire et les Forces armées rwandaises. On peut formuler une hypothèse selon laquelle les opérations de débusquage ont été faites à la demande de l’armée rwan­daise ou par le Gouvernement intérimaire.

Georges Kapler

Les autorités rwandaises de l’époque sont reconnues par la communauté internationale comme génocidaires… On va s’accorder avec une telle autorité pour s’interposer entre qui et qui ?

Emmanuel Cattier

Elle ne sont pas entièrement reconnues comme génocidaires : il y a toujours un représentant de ce gouvernement à l’ONU...

François-Xavier Verschave

Le témoignage de Franck Johannès, ce matin, nous éclaire sur ce point. À cette époque, le GIR était en bout de course et les FAR en déroute. Je ne vois pas les Français avoir une forte envie de négocier auprès de ce qui restait du GIR. Ça me paraît déséquilibré en termes de détermination : entre les forces spéciales françaises et un pouvoir poli­tique déliquescent…

Rafaëlle Maison

Mais hier, le chauffeur du chef milicien a fait état d’une rencontre entre des officiers français et des interlocuteurs rwandais.

François-Xavier Verschave

Oui, mais c’étaient des interlocuteurs administratifs, pas politiques.

Georges Kapler

Ce sont ces autorités-là qui ont organisé le génocide.

François-Xavier Verschave

Les Français ont consulté sur des questions d’organisation, pas de stratégie. En tout cas pas le GIR.

Georges Kapler

Il y a eu des échanges entre Paris et les Français sur le terrain, qui disent que le GIR est considéré comme une autorité discréditée, et que seules les FAR sont des interlocuteurs à respecter.

Gérard Sadik

Sur deux faits précis, Bisesero et Nyarushishi, ces témoignages donnent des versions totalement différentes de ce que l’on croyait connaître.

Georges Kapler

J’ai parlé avec des journalistes qui étaient au Rwanda en 1993. Ils n’avaient rien vu. Ils étaient pris en charge, et on leur montrait ce qu’on voulait bien leur montrer. Je n’ai pas vu de journalistes qui, à l’époque, aient circulé librement au Rwanda. Si je leur demandais : « Quand tu croisais un soldat français en 1993, pourquoi ne l’as-tu pas écrit ? », ils me répondaient qu’ils se seraient fait assassiner immédiatement au Rwanda.

Gérard Sadik

Nyarushishi, c’est la vitrine.

Georges Kapler

Ce que raconte A* c’est qu’il a vu le GIGN rentrer au Rwanda. François Léotard est sur le terrain.

François-Xavier Verschave

Par rapport à ce problème d’histoire officielle et officieuse, c’est quand même troublant que, deux ou trois semaines avant la sortie du livre de Patrick de Saint-Exupéry et notre Commission, Paris-Match sorte un grand reportage qui décrit Bisesero comme un emblème de l’« huma­nitaire » français en 1994. Des photos expliquent comment les troupes spéciales françaises sont venues sauver des centaines de personnes. Que ce reportage sorte à ce moment, de cette manière, dans Paris-Match

Sharon Courtoux

Quelles sont les personnes qui ont été interviewées pour faire cet article ?

François-Xavier Verschave

Ce qu’on commence à comprendre, c’est qu’il y a 36 histoires de Bisesero. Il y en a une qui est incontestable, qui dit qu’au bout de 3 jours, l’armée française est venue à grand renfort pour effectivement sauver les gens. Ceux qu’on interviewe dans cet article de Paris-Match, ce sont les fameux 800 qui ont été sauvés, entassés dans des véhicules. C’est à partir d’eux qu’on reconstruit l’histoire : « Pourquoi parlez-vous de mauvaises intentions à Bisesero ? Voilà tous ces gens qu’on a sauvés, ils existent, c’est la preuve de la bonne volonté des intentions françaises. »

Emmanuel Cattier

Il faut rappeler que Paris-Match a été un des médias qui ont révélé Bisesero, à partir des reportages de Michel Peyrard, qui était sur les lieux en juin 1994.

François-Xavier Verschave

L’article se présente comme un récit de mémoire. Le reporter qui a fait ces photos il y a 10 ans est allé revoir les gens qui ont été sauvés.

Emmanuel Cattier

Dans le rapport de la Mission d’information, les brèves lignes sur Bisesero évoquent une campagne de presse qui aurait été alimentée entre autres par Paris-Match pour disqualifier l’intervention française.

Georges Kapler

Quand je pense à Bisesero, après mon voyage, mon sentiment rejoint ce que racontent les rescapés. L’armée française a bien accom­pagné les journalistes pour trouver des gens à Bisesero, et les laisser trois jours. La décision d’aller les chercher a été prise à cause de la pression des journalistes sur François Léotard. J’imagine très bien les dialogues : « Est-ce que vous voulez qu’on fasse un article dans notre journal en disant que vous n’y êtes pas allés ? Pourquoi trois jours ? »

On met trois jours à aller chercher ces gens-là pour laisser le temps aux Interahamwe de les massacrer. Je ne vois pas d’autre expli­cation. 60 km, trois jours ! J’ai des témoignages de jeunes femmes qui ont fait cette distance en trois jours, mais elles avaient pris un coup de machette sur la tête ou sur la jambe, elles n’étaient pas en bon état, elles étaient seules et à pied. L’armée française a des hélicoptères, des camions. Puisqu’elle est là pour faire de l’humanitaire, elle a forcément des camions pour emmener les gens. Elle a des médecins, des hôpitaux de campagne. Elle est capable de réagir vite. Elle est capable de préparer l’opération turquoise en dix jours. Et elle ne serait pas foutue d’aller récupérer 5 000 rescapés à Bisesero en trois jours ! Il faut avoir le cou­rage de regarder les choses en face.

Sharon Courtoux

On a beaucoup observé à l’époque que les militaires de Turquoise étaient arrivés avec des véhicules inadaptés pour sauver les gens, mais adaptés pour faire la guerre.

Georges Kapler

Évidemment. Turquoise a été menée pour arrêter le FPR, avec l’idée de créer au Rwanda un territoire où le FPR n’aurait pas accès, un deuxième Rwanda. Ça n’a jamais été une opération humanitaire. Un officier m’a dit : il y avait deux sortes de militaires français, ceux qui laissaient faire et ceux qui aidaient les Interahamwe. J’ai demandé, puisqu’il y avait les deux attitudes, lesquels obéissaient aux ordres. Les ordres étaient-ils de sauver les civils ou de sauver les Interahamwe. Il m’a dit : les soldats français étaient là pour sauver les FAR, pas les civils.

Emmanuel Cattier

On peut quand même imaginer que ceux qui ont fait l’opération Turquoise ont voulu mener de front les deux attitudes de manière à en jouer selon les circonstances.

Georges Kapler

Quelqu’un qui a déchargé les avions peut être persuadé de faire une opération humanitaire. Mais quelqu’un me dit qu’il a déchargé des tanks, qu’on va retrouver dans les camps du Zaïre – les camps militaires organisés par l’armée française pour remettre en selle les FAR et les Interahamwe.