Commentaires de la CEC après publication Présomptions de complicités militaires 2 - Rapport de la CEC - version html
 

Présomptions de complicités militaires (suite)

Mardi 23 mars

Commissaires :

  • Rafaëlle Maison, présidente
  • Yves Ternon, vice-président
  • Patrice Bouveret, rapporteur
  • François-Xavier Verschave rapporteur
  • Emmanuel Cattier
  • Sharon Courtoux
  • Aurélia Kalisky
  • Gérard Sadik

4. Les livraisons officielles d’armes [1]

Patrice Bouveret

Il faut préciser deux ou trois choses sur le fonctionnement des exportations d’armes en France, qui expliquent les difficultés d’avoir des preuves sur ces questions :

1) Le système d’exportation d’armes de la France repose essentiellement sur la prohibition : toute vente d’armes est interdite, sauf autorisation. La prise de décision est concentrée à un assez haut niveau au sein de l’exécutif, c’est-à-dire le Premier ministre, puisqu’au final c’est lui qui donne l’autorisation d’exporter des armes.

2) C’est une procédure secrète, qui ne repose sur aucune publicité, même les prises de décision. Jusqu’en 1998, il n’y avait aucun rapport récapitulant les exportations d’armes de la France : on n’avait aucun chiffre, aucune donnée, aucune répartition. C’est seulement à partir de 1998 qu’il y a eu des rapports publiés annuellement, par le ministère de la Défense.

3) Dans cette procédure très contrôlée, il y avait quelques exceptions au contrôle, entre autres sur deux points qui concernent assez directement le Rwanda : les cessions de matériel faites directement par le ministère de la Défense ou les armées dans le cadre de la coopération militaire, ce qui était le cas avec le Rwanda, échappaient au système de contrôle mis en place. Les armées donnaient directement du matériel à l’armée rwandaise sans se référer à une prise de décision d’ordre politique ni remonter jusqu’au Premier ministre. D’où la difficulté de connaître ces dons non contrôlés…

S’agissant des courtiers et marchands d’armes, ils échappaient à tout système de contrôle au niveau français, et même à l’obligation de demander une autorisation avant d’exercer, dès lors que les armes qu’ils vendaient, achetaient et revendaient ne transitaient pas par la France. Il suffisait donc qu’ils se débrouillent pour que ces armes ne passent pas par la France. Depuis l’année 2000, ces courtiers et ces intermédiaires ins­tallés en France sont soumis à un début de contrôle.

Le travail que nous avons pu faire sur ces exportations d’armes vers le Rwanda a pu être effectué parce qu’un certain nombre de documents ont été mis en annexe du rapport de la Mission d’information parlementaire. Ils ont été souvent peu analysés par les journalistes, lors de la publication du rapport en 1998. Ils contiennent un certain nombre d’informations intéressantes. Mais ils s’arrêtent à la période du génocide. On n’a plus de documents à partir d’avril 1994. Ceux qui ont été publiés portent sur les années 1990, jusqu’au début du génocide.

Mais même sur ces années 1990-1994, des choses graves se sont passées en matière d’exportations d’armes. Les autorités françaises étaient tout à fait au courant de ce qui se préparait : l’attaché de défense à Kigali avait envoyé un document à ses autorités supérieures sur la perspective d’une « élimination totale des Tutsi ». Dès 1990, les ministères de la Défense et des Affaires étrangères étaient au courant du projet de génocide. Ce qui n’a pas empêché la France de poursuivre ses exportations d’armes et de les intensifier pendant toute cette période.

4.1 Le contexte

Le rapport d’enquête parlementaire sur la « tragédie rwandaise (1990-1994) » comporte un certain nombre de documents qui ont été déclassifiés, c’est-à-dire pour lesquels le secret défense a été levé.

L’enquête parlementaire confirme que, dès 1990, les autorités françaises avaient été mises au courant de la situation précaire de la communauté tutsi. Ainsi, dans un document envoyé par l’attaché de défense français à Kigali au ministère des Affaires étrangères à Paris, il est écrit que « les Tutsi sont convaincus que si la victoire actuelle du pouvoir était totale, le départ des troupes françaises et belges aurait pour résultat d’aggraver la répression et les persécutions et conduirait à l’élimination totale des Tutsi »[2].

Cette inquiétude de la communauté tutsi n’a pas été prise en compte par la France qui, au contraire, a procédé à des transferts d’armes de plus en plus nombreux au profit du pouvoir en place du président Habyarimana. Parmi ces ventes d’armes, dont le rapport d’enquête parle­mentaire donne le détail, on compte quelques matériels lourds : trois hélicoptères Gazelle et leurs rechanges (pièces détachées) ainsi que des rechanges pour des automitrailleuses Panhard d’origine française. D’autres matériels cédés par la France ont donné aux armées rwandaises des capa­cités d’observation et de transmission plutôt destinées à la lutte contre l’invasion du FPR.

Par contre, l’essentiel des livraisons d’armes françaises au gouvernement rwandais de 1990 à 1994 étaient constituées d’armes légères et de leurs munitions. Bien que, comme on l’a dit, les armes blanches aient été beaucoup utilisées pour le génocide rwandais, les armes légères ainsi mises à la disposition des militaires et des milices ont également été les instruments du massacre.

La consultation des documents du rapport parlementaire d’en­quête permet d’apporter trois types d’informations sur les ventes d’armes légères de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Rappelons d’abord que toutes les ventes d’armes de la France sont examinées d’abord par la Commission interministérielle d’étude des exportations des matériels de guerre (Cieemg). Cette Commission travaille sous l’autorité du Premier ministre et compte des représentants des ministères des Affaires étran­gères, de la Défense, de l’Économie et des finances. Tous les dossiers sont examinés en Cieemg qui doit donner son aval pour que se fassent les livraisons. Toutes les délibérations de la Cieemg restent confidentielles et sont couvertes par le secret.

Dans le dossier que nous avons constitué, nous produisons des tableaux sur les livraisons d’armes : armes légères (pistolets, mitrailleuses, munitions), dépôts de caisses de roquettes. Il est aussi fait référence à une vente d’hélicoptères au Rwanda.

On voit aussi, à travers les documents déclassifiés, que les procédures normales liées aux exportations d’armes en France n’ont pas toujours été respectées en ce qui concerne le Rwanda. La procédure comporte plusieurs étapes : autorisation préalable, puis autorisation pour la livraison. On s’aperçoit que certaines armes ont reçu une autorisation préalable, mais on n’a pas l’autorisation pour la livraison ; inversement, on a des autorisations pour la livraison de certaines armes, mais sans l’autorisation préalable. À travers ces documents portant sur les quatre années précédant le génocide, on voit que les procédures normales d’exportation n’ont pas été mises en œuvre de manière rigoureuse.

4.2 Les ventes acceptées

Dans le cas précis du Rwanda, le rapport parlementaire reproduit la liste des contrats qui ont été « acceptés par la Cieemg » pour la période concernée. Le tableau ci-dessous donne le détail des nombres d’armes légères et de leurs munitions et les montants annuels de ventes d’armes acceptées, soit un total de 591 millions de francs. On remarquera au pas­sage que la Cieemg a accepté la vente de 20 000 mines antipersonnel et de 600 allumeurs, alors que le ministère de la Défense affirme sans cesse dans ses réponses aux questions des parlementaires que la France n’ex­porte plus de mines antipersonnel depuis 1986. Il aura fallu ces docu­ments déclassifiés pour toucher du doigt combien les services officiels cachent la vérité sur les ventes d’armes ou tout au moins peuvent être mis en flagrant délit de violation des orientations décidées au plus haut niveau. Par contre, les documents « ventes acceptées par la Cieemg » ne permettent pas d’avoir la certitude que les armes mentionnées ont été réellement acheminées au Rwanda. Ce qui est le cas justement pour les mines antipersonnel, qui au final n’ont pas été livrées.

Armes de petits calibres acceptées par la CIEEMG

Rwanda (1987-1994)

Année

Matériel

Nombre

Montant annuel (MF)

1987

 

 

50

1988

Roquettes

3 000

19

1989

postes de tir Milan

4

116

 

missiles Milan

16

 

Roquettes

500

 

1990

Grenades

12 000

191

 

mortiers

30

 

postes de tir Milan

4

 

missiles Milan

16

 

munitions

140 860

 

Roquettes

400

 

munitions

3 000

 

Roquettes

697

 

Mortiers 81 mm

13

 

munitions 81 mm

2 000

 

1991

munitions 60 mm

2 500

48

 

cartouches 60 mm

1 000

 

munitions 90 mm

1 000

 

grenades à main

9 000

 

grenades à fusil

7 000

 

munitions 5,56

588 060

 

munitions 60 mm

10 000

 

munitions 81 mm

500

 

obus 81 mm

1 200

 

1992

munitions 5,56

700 000

122

 

munitions 12,7

150 000

 

mines AP

20 000

 

allumeurs

600

 

lance-roquettes

6

 

munitions 20 mm

10 000

 

munitions 90 mm

3 000

 

roquettes 68 mm

1 000

 

1993

pistolets 9 mm

250

44

 

fusils d’assaut

530

 

munitions 7,62

265 000

 

munitions 9 mm

125 000

 

lance-roquettes

6

 

roquettes 68 mm

1 000

 

1994

 

 

1

Total

 

 

591

4.3 Les autorisations d’exportation

Une autre série de documents présentés dans le rapport parlementaire porte le titre d’« AEMG », pour « Autorisations d’exportation de matériels de guerre ». Selon la définition officielle, il s’agit de l’exportation physique des armes qui est délivrée directement par le ministre du Budget (douanes), sauf si le Premier ministre ou le ministre de l’Économie et des Finances, le ministre de la Défense ou le ministre du Budget demandent que le dossier soit examiné en Cieemg. Il semble donc, mais ce n’est pas clair dans les textes, que l’AEMG peut permettre une vente d’armes sans passer par la Cieemg. C’est en effet plus rapide puisque le délai d’instruction d’une AEMG est d’une semaine, alors que celui d’un passage par la Cieemg dure normalement deux mois et demi.

Le tableau à la page suivante récapitule les AEMG concernant les armes légères qui ont dû, à coup sûr, être envoyées aux forces armées rwandaises entre 1990 et 1994, soit pour un total de 136,4 millions de francs.

4.4 Les cessions effectuées par la MMC (Mission Militaire de Coopération)

Quant aux cessions, on a quelques éléments, mais rien ne prouve que tous les documents aient été déclassifiés. Et il n’est pas sûr que tous les dons d’armes, surtout en 1994, aient fait l’objet de documents… Après le déclenchement du génocide, on n’a plus de documents déclas­sifiés. Pas de preuves concrètes donc : on est obligé de s’appuyer sur les différents témoignages.

Le rapport de la Commission d’enquête indique les cessions oné­reuses (c’est-à-dire payées sur la ligne 41-42 du budget de la Coopération à la Défense, mais pas par le pays qui reçoit ces armes, en l’occurrence le Rwanda) et les cessions gratuites (c’est-à-dire cédées gratuitement par la Défense au ministère de la Coopération, mais toujours pas payées par le pays destinataire des armes). Ces cessions ont été effectuées par la Mis­sion militaire de coopération, dépendant du ministère de la Coopération, via son poste à Kigali. Le tableau ci-dessous indique le montant total de ces cessions (gratuites pour le Rwanda), soit près de 19 millions de francs, dont 4,5 millions concernent des armes légères.

Selon les indications données dans le rapport de la mission parlementaire sur le Rwanda, certaines de ces opérations ont échappé au système des AEMG, soit 9 sur 19 transactions. Cela signifie en clair que ces dons non « autorisés » ont été faits sous la seule autorité de l’armée.

Armes de petit calibre autorisées en AEMG

Rwanda (1990-1994)

Année

Matériel

Nombre

Montant annuel toutes

AEMG MF

1990

munitions 60 mm

1 950

9

 

pistolet 22 LR

1

 

cartouches 22 LR

200

 

revolver Magnum

2

 

cartouches Magnum

150

 

poste de tir Milan

2

 

cartouches

600

 

roquettes 68 mm

600

 

1991

munitions 9 mm

121 500

5

 

fusils

6

 

munitions 7,62

5 000

 

support d’armes

20

 

revolver Magnum

1

 

munitions 9 mm

200

 

1992

cartouches 5,56

700 000

90

 

lance-roquettes

6

 

obus 90 mm

1 300

 

revolver Magnum

1

 

revolver 38

2

 

cartouches 38

400

 

obus 60 mm

1 800

 

obus 81 mm

2 000

 

pistolet Glock

1

 

pistolet 9 mm

2

 

pistolet 6,35

1

 

cartouches 6,35

100

 

cartouches 9 mm

100

 

pistolet Beretta

1

 

cartouches Beretta

100

 

1993

obus 60 mm

1 800

32

 

revolver Magnum

2

 

roquettes 68 mm

200

 

mitrailleuses 56 mm

50

 

cartouches 12,7 mm

100 000

 

pistolet 9 mm

6

 

revolver Colt

1

 

cartouches 9 mm

100

 

1994

pistolet 7,65 mm

1

0,4

pistolet 9 mm

2

 

Total

 

 

136,4

On apprend également que la plus importante de ces « cessions » (4,9 millions de francs) se rapporte à l’affrètement de deux Boeing 747 qui ont probablement acheminé des armes.

Cessions onéreuses et gratuites effectuées par la MMC

Rwanda (1990-1994)

 

Total cessions (FF)

30 889

1 664 269

328 000

40 289

500 000

490 338

522 471

568 804

178 253

634 558

27 057

11 118

2 323 000

4 896 390

488 317

4 827 000

67 131

488 317

660 699

Total

18 746 900

Dont armes de petits calibres

Cartouches et obus

1 664 269

Obus

522 471

Mitrailleuses

2 323 000

Total

4 509 740

Le bilan global des ventes d’armes autorisées par la France au Rwanda entre 1990 et 1994, tel qu’il est présenté dans le rapport d’enquête parlementaire, recense 62 contrats examinés par la Cieemg, 84 contrats passés en AEMG et 19 cessions « gratuites ». Le rapport d’enquête n’indique pas – sauf en ce qui concerne les 19 cessions (gratuites pour le Rwanda) – si ces contrats ont été honorés, autrement dit si les armes ont été réellement payées par le gouvernement rwandais. On ignore égale­ment si de tels contrats bénéficiaient de l’assurance publique « Coface ».

Qu’il s’agisse d’armes vendues, mais impayées, ou d’armes données, au final, c’est le contribuable français qui a payé des armes qui ont contribué au génocide rwandais. Il y a là des choses à creuser en termes de responsabilités et de qualification juridique.

Rappelons qu’en juin 1991 et en juin 1992, le Conseil européen avait adopté huit critères concernant les ventes d’armes des États membres de l’Union européenne. Le troisième critère prévoyait que les Européens évalueraient, dans leurs ventes d’armes, « la situation interne du pays, en fonction de l’existence de conflits ou tensions à l’intérieur de ses frontières ». Un autre critère demandait de ne pas livrer d’armes à des pays qui ne respectent pas le droit humain ou international. La France a toujours proclamé qu’elle respectait ces critères. Ils n’ont pas été appli­qués pour le Rwanda. Elle a livré des mitraillettes, des pistolets, dans un pays où elle connaissait le projet d’élimination totale d’une partie de la population.

Débat

Emmanuel Cattier

Quelle est la proportion des apports de la France dans les armes livrées au Rwanda ?

Patrice Bouveret

Il est évident que France n’était pas le seul pays fournisseur. Il est difficile de répondre à cette question puisqu’on ne connaît pas l’arme­ment du Rwanda à l’époque. L’Égypte, l’Afrique du sud et la Chine ont livré des armes. On sait que l’armée française avait un poids important au niveau humain, et en termes de moyens matériels.

François-Xavier Verschave

La réponse à la question se trouve en partie dans un rapport sur les dépenses d’armement du régime Habyarimana de 1990 à 1994, dont nous parlera demain l’un de ses auteurs, Pierre Galand. Durant cette période, la quasi-totalité des dépenses d’armement de ce régime ont été financées par l’aide internationale. La Banque mondiale et l’ensemble des bailleurs de fonds, s’aveuglant totalement sur l’usage de l’argent, ont financé des dépenses exceptionnelles d’armement ; le scandale, c’est qu’ on a réclamé après la dette qui a payé les machettes et les armes des auteurs du génocide.

Emmanuel Cattier

La dette a été réclamée au pouvoir qui a succédé.

François-Xavier Verschave

Mais un arrangement à l’amiable a été trouvé…

Patrice Bouveret

Durant le génocide, on n’a plus de documents déclassifiés. Les livraisons continuent de se faire quand les accords avaient été signés avant le début du génocide – sous prétexte, justement, que les accords avaient été signés avant. Officiellement, avant les accords d’Arusha de fin 1993. On n’a pas de document déclassifié prouvant le contraire.

Gérard Sadik

Tout cela correspond-il à une grosse quantité d’armes ?

Patrice Bouveret

Ce sont des armes largement utilisables pour le type de guerre qui a été mené ensuite.

Sharon Courtoux

On constate aussi une progression de l’acquisition d’armes au fur et à mesure que la tension s’intensifie. Plusieurs rapports, à partir de 1991 et durant l’année 1992, évoquent la distribution d’armes dans les com­munes du Rwanda. On doit trouver, dans les acquisitions d’armes, la trace de l’augmentation des flux d’armes circulant dans le pays.

Patrice Bouveret

Il y a une progression à partir des années 1990. Il faut estimer aussi le type d’armes qui a été livré par les autres pays : qu’il s’agisse de la Chine ou de l’Afrique du sud, c’étaient aussi beaucoup d’armes légères.

François-Xavier Verschave

Les armes françaises, plus coûteuses que celles que le Rwanda achetait en Chine, en Afrique du sud ou en Égypte, servaient surtout à approvisionner la guerre, et non à armer les forces d’autodéfense ou les milices. Cet approvisionnement devait parfois se faire en extrême urgence, en suivant le rythme des combats sur place, au point de ponctionner les stocks de l’armée française.

Patrice Bouveret

S’agissant de la responsabilité de la France, l’important c’est qu’elle ne respectait même pas sa propre législation dans une situation aussi grave.

Emmanuel Cattier

Est-ce qu’il y a des éléments concernant les achats de machettes par la France ?

François-Xavier Verschave

Les machettes ne sont pas passées par la France.

Patrice Bouveret

En plus, les machettes ne rentreraient pas dans les catégories d’armes, elles échappent à tout système de contrôle sur les exportations d’armes.

5. Les livraisons officieuses d’armes pendant le génocide et au-delà

François-Xavier Verschave

Les livraisons officielles publiées, c’était un hors d’œuvre puis­qu’elles ont eu lieu avant le génocide. Il y a eu des livraisons officielles cachées pendant le génocide – qui sont avouées, on va le voir – et surtout des livraisons officieuses par des trafiquants d’armes et des courtiers. L’ampleur de ces trafics est maintenant étudiée par un certain nombre d’organisations, comme IPIS à Anvers. Ailleurs qu’en France… Elles traquent les trafics d’armes dans le monde, surtout depuis le génocide (il y a eu ensuite le Liberia, l’Angola, le Congo-Kinshasa, etc.). On s’est rendu compte que cela prenait des proportions énormes, en lien avec le pil­lage de ressources naturelles comme le diamant, le coltan, les bois rares…

5.1 Déclarations de responsables français attestant de la poursuite des livraisons d’armes durant le génocide

En juillet 1994 François Mitterrand est hospitalisé à Cochin. Son médecin et futur ministre, Bernard Debré, l’interroge : « La France a-t-elle continué de fournir des armes ? » Réponse : « Vous croyez que le monde s’est réveillé le 7 avril au matin en se disant : le génocide commence ? »[3]

Philippe Jehanne, correspondant DGSE au cabinet du ministre de la coopération Michel Roussin, confie le 19 mai 1994 à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide : « Nous livrons des munitions aux FAR [les Forces armées rwandaises, monitrices du génocide] en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. »[4]

« Pas besoin de démenti », commente Patrick de Saint-Exupéry : « un responsable militaire nous confiera personnellement avoir “donné l’ordre d’interrompre les livraisons d’armes un mois avant le début de l’opération Turquoise” »[5], donc un mois et demi après le début du génocide.

Le 12 juin 1994, le président et la directrice des opérations de MSF, Philippe Biberson et Brigitte Vasset, rencontrent le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé. Ils lui posent la question : « On dit qu’il y a des livraisons d’armes au gouvernement rwandais ou au gouver­nement intérimaire ou au gouvernement en fuite, est-ce qu’il est exact que la France continue des livraisons d’armes à Goma ? » Alain Juppé répond : « Écoutez, tout ça c’est très confus, il y avait effectivement des accords de coopération ou de défense avec le gouvernement, il y a peut-être eu des reliquats, mais en ce qui concerne mes services, je peux vous dire que depuis fin mai il n’y a certainement plus aucune livraison d’armes au régime Habyarimana” » Mais en même temps, il dit en regardant de l’autre côté de la Seine, donc vers l’Élysée : « Mais ce qui peut se passer là-bas, moi je n’en sais rien. » « C’était pathétique », commentent les deux responsables de MSF [6].

Le 25 mai 1994, le deuxième secrétaire de l’ambassade du Rwanda au Caire adressait au GIR un message annonçant une livraison de 35 tonnes d’armes (munitions et grenades) pour un montant de 765 000 dollars. Le document mentionne des « certificats de destination finale faits à Kinshasa », et une transaction faite à Paris. Ces certificats sont les documents habituellement exigés par les autorités françaises auprès de l’acheteur : il s’agissait donc probablement d’exportations quasi officielles, faussement destinées au Zaïre – pour un transit via Goma [7]. Human Rights Watch assure que deux livraisons d’armes impliquant la France, selon le consul Urbano, sont arrivées les 25 et 27 mai à Goma.

Par conséquent, les plus hauts responsables français ont admis – en privé certes – qu’on avait continué jusqu’à fin mai les livraisons d’armes officielles. S’ajoute le message envoyé le 25 mai par le diplo­mate rwandais au Caire annonçant la livraison de 35 tonnes de munitions et de grenades via Goma au Zaïre, et l’aveu par le consul de France à Goma, Jean-Claude Urbano, de livraisons d’armes faites par la France les 25 et 27 mai. Nous y reviendrons. Cela fait quand même toute une constellation de déclarations. Rien que du côté des aveux.

Géraud de la Pradelle

L’embargo a été décidé quand ?

François-Xavier Verschave

Le 17 mai. L’ONU n’a pas réagi très vite. Mais ces livraisons d’armes représentent une complicité incontestable, embargo ou pas. Tout ceci, de toutes façons, a eu lieu ou se poursuivait après le 17 mai : on n’a même pas l’excuse de dire qu’on a respecté la loi. La France se vantait d’avoir les meilleurs services de renseignement au Rwanda : par consé­quent, aucun militaire français de haut rang n’ignorait depuis le 10 avril qu’il y avait un génocide. Donc, toute décision française de livrer des armes après le 10 avril participe directement à la commission de ce géno­cide. La France était le dernier pays à avoir l’excuse de ne pas savoir.

5.2 Organigramme des livraisons d’armes à Goma en juin-juillet 1994

Pour ce qui concerne les livraisons officieuses, celles qui ne passent pas par l’armée française, il y a de nombreux rapports de Human Rights Watch, d’Amnesty International, d’Oxfam, de NISAT… Nous allons nous arrêter à quelques points saillants et probants. Un livre de Brian Wood et Johan Peleman, Arms fixers, publié en 1999, a un chapitre entier consacré aux livraisons d’armes pendant le génocide. Ces livrai­sons passent par Goma, à la frontière zaïro-rwandaise, porte d’entrée de l’approvisionnement des forces en train de commettre le génocide. Les circuits impliquent à l’origine des pays comme Israël, l’Albanie, les Seychelles, avec pour villes étapes Ostende, Le Caire, Mombasa… On passe aussi par Kinshasa. Les armes aboutissent à Gisenyi, bastion du pouvoir de l’Akazu.

Nous avons essayé de résumer dans un organigramme le chemin emprunté par les armes à destination de Goma à la mi-juin 1994. Les différentes sources consultées (rapports de Human Rights Watch, Amnesty International, Oxfam, enquête du Times, Arms fixers de Brian Wood et Johan Peleman, NISAT, 1999) documentent plus de cinq livrai­sons sur Goma de la mi-juin à la mi-juillet 1994. Mais dans son reportage du 3 juillet 1994 pour le Journal du Dimanche (voir plus loin), Franck Johannès parle d’arrivages d’armes « tous les soirs depuis la mi-avril ».

 



 

 


       

 

 

Le trafic d’armes qui s’est opéré vers le Rwanda entre la mi-juin 1994 et la mi-juillet 1994 a transité par de nombreux pays dont certains sont recensés dans cet organigramme. Les armes qui provenaient d’Israël ou d’Albanie ont fait chaque fois des escales au Caire et à Ostende. La cargaison repartait ensuite pour Kinshasa ou le plus souvent pour Goma, en raison de sa proximité avec le Rwanda. La ville rwandaise de Gisenyi s’avère être la destination principale. Le schéma représente la « route des armes » que nous avons pu recenser.

La société Mil Tec a été identifiée par l’ONU comme l’un des principaux fournisseurs de matériels de guerre au camp du génocide. Ces fournisseurs sont composés essentiellement de compagnies londoniennes ou israélienne.

       


 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Peak Aviation, dirigée par Alan Moffat, avait une filiale du nom de DC Market. Mil-Tec était dirigée par Anoop Vidyarthi, d’origine indo-kényane, résidant en Grande-Bretagne. Elle avait deux sociétés filiales de ventes d’armes à Douglas (île de Man) et Sark, et une société écran à Hove (GB, East Sussex). On a retrouvé ses factures, en 1998, dans les camps de réfugiés hutu au Kivu.

Tout cela évoque un recours au vaste réseau des trafiquants d’armes de la Guerre froide (Belgique, Grande-Bretagne, Israël, et ci-après des figures de l’apartheid sud-africain). Ces cargaisons d’armes ne pouvaient pas être livrées sans l’assentiment de la France, qui contrôlait indirectement puis directement l’aéroport de Goma. De quoi relativiser le discours présentant le génocide comme le dégât collatéral d’une guerre opposant la France aux Anglo-Saxons : des filières atlantistes ont, elles aussi, aidé le camp du génocide.

Cela est quelque peu troublant par rapport à la recherche de notre commission. Il y a une évidence quand on regarde ces trafics d’armes : Goma est tenue jusqu’au 22 juin 1994 par l’armée zaïroise, et notamment le « bataillon para » très proche des Français… puis tenu du 22 juin jusque vers la mi-août par l’armée française dans le cadre de l’opération Turquoise, puis à nouveau par l’armée zaïroise.

Ces armes qui passent par la Françafrique sont transportées par des réseaux de trafiquants d’armes de la Guerre froide, de l’Alliance atlantique, avec une composante britannique, une composante belge, une composante israélienne. On présente complaisamment les trafiquants d’armes comme des électrons libres, mais c’est de la poudre aux yeux : ces gens passent par des endroits où il est évident qu’il faut une sorte de permis, de licence d’opérer. Si vous amorcez un trafic d’armes depuis des aéroports britanniques ou l’aéroport d’Ostende, si en particulier votre hangar est juste à coté de la tour de contrôle, et que c’est le plus grand de l’aéroport, c’est que vous n’opérez pas à l’insu du gouvernement concerné. La Belgique, la Grande-Bretagne, et aussi Israël (impliqué dans plusieurs de ces livraisons, et qui sera par la suite un allié du gouver­nement rwandais actuel) : on ne peut pas dire que ces gouvernements se rangent dans le camp anti-anglo-saxon déterminé par le syndrome de Fachoda.

C’est vraiment troublant : comme s’il y avait eu, en soutien du génocide, d’autres groupes que la Françafrique. Le monde des trafiquants d’armes ouvre des perspectives surprenantes. On s’aperçoit que les vieilles alliances entre trafiquants d’armes de la Guerre froide, sous la houlette de la CIA, s’acoquinent avec les opérateurs de l’ex-KGB comme Victor Bout… C’est un monde étrange, mais pas composé d’électrons libres.

On en arrive à Goma qui est un point nodal de nos présomptions. Nous entendrons à ce sujet le témoignage du journaliste Franck Johannès.

5.3 Modus operandi à Goma, aéroport entre les mains des troupes françaises dès le 22 juin, contrôlé au préalable par le « bataillon para » formé par l’armée française.

Le Courrier International du 7 juillet 1994 cite The Economist dans un entrefilet : « En mai, [...] les Français laissèrent débarquer une cargaison d’armes à Goma, au Zaïre. Tandis que l’odeur des cada­vres entassés dans une fosse commune à la frontière envahissait l’aéro­port, les armes destinées aux meurtriers étaient entassées sur la piste. Le consul de France à Goma dit qu’il n’était pas en mesure d’intervenir : il s’agissait de l’application d’un contrat privé, passé avant l’interdiction des armes au Rwanda. ».

Selon Stephen Smith, début juin, « toutes les sources sur place – y compris des expatriés français bien placés – expriment leur “certitude” que ces livraisons d’armes ont été “payées par la France”. L’attaché de défense d’une ambassade française dans la région rejetait l’hypothèse d’une aide officielle, tout en ajoutant : “Mais une aide en sous-main, par des circuits parallèles, c’est toujours possible. Vous savez, des officines de trafic d’armes à Paris, je pourrais vous en parler...” »[8]

Dans Le Journal du Dimanche du 3 juillet 1994, (Les Kalach­nikov de l’étrange pasteur), Franck Johannès décrit l’approvisionnement en armes des FAR. Tous les soirs depuis la mi-avril atterrissaient des Boeing 707 de la compagnie Avistar Airlines, venant du Nigeria. Les armes étaient transmises aux FAR, qui les emmenaient vers Gisenyi et au-delà, par le pasteur Dany Bono, agent des services zaïrois, en pré­sence parfois du général zaïrois Tembele, commandant la région militaire de Goma. « Avec l’arrivée des Français, il a fallu trouver quelque chose de plus discret », commente le journaliste, tandis que le Premier ministre Jean Kambanda assure : « Nous recevons des armes, c’est clair. Sans cela nous n’aurions pas pu tenir. Je commence à comprendre comment on gagne une guerre. »

Témoignage de Franck Johannès

Franck Johannès

À l’époque, je travaillais au Journal du Dimanche, et j’ai fait deux voyages au Rwanda. Pour le premier, avant l’opération Turquoise, on est parti du Burundi à deux voitures, Stephen Smith pour Libération d’un côté, Marine Jacquemin et son équipe pour TF1 de l’autre, qui avait bien voulu m’accueillir – moi, je ne connaissais rien du Rwanda. On a traversé le Rwanda du sud au nord, juste après les massacres, on était les premiers journalistes à franchir la frontière sud, jusqu’à Kigali.

Je suis retourné au Rwanda, en fait au Zaïre, au moment de l’opé­ration Turquoise. On s’est retrouvé à Goma avec une nuée de journalistes, surtout français, encadrés par l’armée. Une partie des reporters, dont Saint-Exupéry, ont pu louer des 4x4 et essayer de trouver les groupes de Tutsi qui étaient cachés dans la forêt, plus au sud. Moi, j’étais dans un jour­nal pas très riche, la vie sur place était très chère, j’étais coincé à Goma.

J’ai essayé d’enquêter sur le petit périmètre de Goma et de la frontière. À ce moment, le gouvernement intérimaire s’était réfugié dans un grand hôtel de Gisenyi, et s’ennuyait mortellement ; il n’avait rien à faire, donc rencontrait les journalistes assez facilement. Tous les jours ou presque, j’allais voir le Premier ministre. Pour y aller – une dizaine de kilomètres, incluant la traversée de la frontière –, il fallait louer un chauffeur, avec une taxe pour le garde-frontière tous les jours un peu plus lourde. Ce n’étaient pas des taxis, c’étaient des chauffeurs zaïrois, volon­taires, qui réclamaient 100 dollars par jour.

J’ai eu la chance de trouver un chauffeur qui acceptait un peu moins, et qui avait compris ce que je cherchais. J’avais entendu parler de ces livraisons d’armes. On cherchait le corps d’Habyarimana et qui l’avait tué. J’ai pu entrer dans le milieu de Goma et à Gisenyi grâce à ce chauffeur de taxi. Je suis arrivé sur un type étrange, un pasteur très riche, qui passait à Goma pour le chef des services secrets. J’ai pu le voir, je lui ai demandé où était le corps d’Habyarimana. Au bout d’un temps – je suis resté 15 jours là-bas –, j’ai pu savoir qu’on disait que le corps était dans la chambre froide d’une usine de bière, avec les restes de la roquette qui avait abattu l’avion. Le pasteur a longtemps promis de m’aider, il me donnait des indications de temps à autre. Un jour il a coupé tout contact et l’enquête sur le corps d’Habyarimana n’a pas abouti.

Le gouvernement intérimaire sentait que la fin était proche. Ils voulaient parler pour restaurer leur image, dont ils sentaient qu’elle était pour le moins pas bonne. Ils parlaient facilement, ils disaient parfois un peu n’importe quoi, on n’avait aucun moyen de vérifier ce qu’ils disaient. On a parlé longtemps des trafics d’armes. Ils ont dit qu’il y avait des difficultés, mais que l’embargo était contourné, au début de façon tout à fait officielle, via Goma, et après, quand les Français sont arrivés, par le moyen des voies souterraines.

L’aéroport est assez ouvert, il y a plein de gens à cet aéroport. On n’a rien vu pendant que nous étions là. Beaucoup d’avions se posaient… mais je pense que si c’étaient des armes on l’aurait su. Des gens disaient que des armes étaient sorties de l’aéroport, et un ministre du gouver­nement intérimaire [le Premier ministre, Jean Kambanda] disait que ces armes avaient été reçues. On disait que, depuis avril, il y avait des livrai­sons de kalachnikov, et que c’était le pasteur qui servait d’intermédiaire. Tout cela avec les services spéciaux zaïrois. Tout le monde montrait du doigt ce pasteur comme celui qui arrivait à faire transiter les armes. Il roulait d’ailleurs dans une grosse Mercedes neuve, assez visible, d’autant qu’elle n’avait pas de plaque d’immatriculation et que pas un policier n’était assez fou pour lui demander ses papiers.

Un jour, le pasteur est devenu assez froid. Sur l’aéroport de Goma, le directeur du SNIP, les services spéciaux, m’a engueulé en disant que j’étais un espion. J’ai montré ma carte de presse, qui ne l’a pas convaincu. Il m’a dit que je n’avais que quelques heures pour faire mes bagages, sinon je pouvais avoir des ennuis sérieux. Mon chauffeur de taxi était dans l’opposition zaïroise. J’ai attendu un jour ou deux. J’ai fini par en parler aux militaires français qui m’ont amené au représentant de la DGSE, et il a dit qu’il fallait que je parte.

Le Journal du Dimanche paraît une fois par semaine. J’ai écrit deux articles : l’un sur un orphelinat passé au fil de l’épée… 2 ou 3 000 élèves… tous les cahiers d’écoliers, un journal intime… Tout était en l’état, même pas pillé ; c’était impressionnant… je savais que les corps étaient dans un réservoir. On a eu des explications pénibles avec les habi­tants… Puis on a pu partir sur la pointe des pieds… Il y avait encore cette enquête sur les armes. Je me suis dit : « Puisqu’on me fout dehors, je vais raconter tout ce que je sais. » J’ai envoyé mon papier sur cette histoire d’armes grâce aux militaires, comme la plupart des journalistes : faute de valise satellite, ils avaient le monopole des communications, mais il n’y avait aucune censure préalable. Ils m’ont trouvé un avion qui partait pour Bangui… où j’ai attendu quelques jours avant de pouvoir rentrer en France.

J’ai fait cet article dans la colère de ne pas avoir pu finir mon enquête. Je pense que, dix ans après, je n’écrirai pas l’article de la même manière. Je pense que le fond de l’article est vrai, qu’il y a eu une livraison d’armes au vu et au su de tout le monde. Je n’ai aucune preuve contre le pasteur, en ce qui concerne la mise en cause des personnes, c’est de l’ordre de la rumeur publique.

François-Xavier Verschave

Cet article est paru le 3 juillet, vous écrivez fin juin ou tout début juillet, une dizaine de jours environ après l’arrivée de Turquoise. Vous écrivez qu’« un distingué négociant », Félicien Kabuga, est celui « qui déniche les armes ». Félicien Kabuga est considéré comme l’un des plus impliqués dans le génocide, en ce sens qu’il en serait le financier. Il est recherché aujourd’hui par le Tribunal pénal international.

Sharon Courtoux

Avez vous fait des recherches depuis sur ces questions ?

Franck Johannès

J’ai suivi, puis je suis passé à d’autres sujets. Je n’ai pas travaillé à nouveau là-dessus.

François-Xavier Verschave

Quelles étaient les relations entre le SNIP et les Français ? Est-il possible qu’un Boeing chargé d’armes arrive à l’aéroport de Goma à l’insu du SNIP et, à partir du 20 juin, à l’insu de l’armée française ?

Franck Johannès

Pendant l’opération Turquoise, c’étaient les Français qui avaient le contrôle de l’aéroport, il n’y avait pas d’avion qui pouvait se poser sur la piste sans que la piste soit dégagée. Quand un avion se posait, un ou deux par jour, il fallait dégager la piste, pousser les voitures qui traî­naient, les piétons ; donc, c’étaient les militaires qui donnaient le feu vert pour l’arrivée des avions. Quant au patron du SNIP, il avait l’air de cir­culer comme il voulait, le type de la DGSE le connaissait et a en tout cas pris les menaces au sérieux.

Sharon Courtoux

Les autres journalistes présents à Goma n’avaient pas autant de curiosité ? Vous étiez nombreux ?

Franck Johannès

Nombreux, oui, mais ils faisaient autre chose. Les plus argentés, les plus intrépides comme Saint-Exupéry, partaient vers le sud, vers la forêt ; ils en ramenaient d’ailleurs des témoignages assez impres­sionnants. Ceux qui étaient comme moi scotchés à Goma allaient en ville, allaient voir les associations, j’ai été voir des camps de réfugiés ; la zone était assez grande, chacun allait enquêter.

François-Xavier Verschave

Vous avez suggéré que vous aviez pas mal de sources concordantes dans le milieu des gens qui circulaient sur l’aéroport, qui déchargeaient les avions… Quel faisceau de témoignages avez-vous eu sur ces débarquements d’armes que vous décrivez très précisément ? Vous écrivez qu’il arrivait un Boeing 707 du Nigeria « tous les soirs depuis la mi-avril » : comment cette information vous est-elle arrivée ?

Franck Johannès

Le Boeing, je ne me souviens pas… Tout le monde, notamment des résidents français, parlait de ces livraisons d’armes, mais c’était assez flou, les petits bras, les manœuvres de l’aéroport aussi, mais on manquait de preuves. L’essentiel des informations venait du pasteur, il se vantait, il en était assez fier. C’était devenu le type que tout le monde craignait… Tous les détails que je donne, c’est lui. Côté gouvernement en exil, ils avaient envie d’en dire plus, mais du bout des lèvres.

François-Xavier Verschave

Vous aviez donc les révélations du pasteur, tous ces propos de gens simples à Goma, avec un écho tout autour qui allait dans ce sens, plus des gens côté gouvernemental qui disaient qu’ils recevaient les armes…

Franck Johannès

Je n’avais pas de doutes du tout. Je n’avais pas de preuves matérielles, il y a peut-être un ou deux détails qui sont faux, ça je veux bien le croire, mais je n’ai quand même fait que ça pendant 15 jours, et la plupart des gens disaient la même chose.

François-Xavier Verschave

Je vous remercie vivement de ce témoignage. Nous allons pour­suivre sur ces livraisons d’armes officieuses, un sujet essentiel puisque c’est une fourniture de moyens à ceux qui ont réalisé le génocide. Pour confirmer ce que je disais tout à l’heure sur la dimension atlantiste du réseau de fournisseurs des FAR, je rappelle que Franck Johannès évoque la firme Avistar Airlines. Cette société aérienne chypriote [9] est utilisée, semble-t-il, par divers trafiquants d’armes, notamment le belge Ronald Rossignol, un ex-avocat et pilote issu des milieux d’extrême-droite – mais dire de mercenaires et de trafiquants d’armes qu’ils sont issus de l’extrême droite, c’est souvent un pléonasme. Ronald Rossignol a été arrêté en France en 1984, accusé d’une banqueroute frauduleuse de quelque 130 millions de FF. Il était en affaires avec Mobutu. Et pourtant il disposait du plus vaste hangar de l’aéroport d’Ostende, à côté de la tour de contrôle [10] ; sa cause était ardemment défendue par un haut respon­sable de l’aéroport, Paul Waterlot. Son père était un proche collaborateur du ministre de la Défense belge, Paul Van den Boeynants. Tout indique un trafiquant “protégé” – mais pas seulement par les Français.

On dispose encore de nombreux faits précis sur ces livraisons d’armes à Goma, qui ont duré très tard, y compris à une période où l’assentiment des Français ne fait plus l’ombre d’un doute. Ainsi, selon Patrick de Saint-Exupéry, « le 18 juillet 1994, un avion se pose sur la piste [de l’aéroport de Goma, tenu par les troupes françaises]. Dans ses soutes, des armes pour une valeur de 753 645 dollars. Des armes que personne ne voit mais qui parviennent bel et bien à leurs destinataires. “La dernière cargaison est arrivée à Goma le 18/07/1994, alors que les hommes avaient déjà commencé à franchir la frontière avec le Zaïre”, écrit dans un courrier le lieutenant-colonel Cyprien Kayumba, l’acheteur d’armes des tueurs. »[11]

Fin mai 1995, ces présomptions étaient confirmées par un rapport d’enquête de Human Rights Watch (HRW) :Rwanda/Zaïre, Réarmement dans l’impunité. Soutien international aux auteurs du génocide rwandais :

« Human Rights Watch a appris par le personnel de l’aéroport [de Goma] et par quelques hommes d’affaires locaux que cinq livraisons arrivées en mai et juin [1994 – après le 17 mai, date du vote par l’ONU de l’embargo sur les armes, et plus de 6 semaines après le déclenchement du génocide] comprenaient de l’artillerie, des mitrailleuses, des fusils d’assaut et des munitions fournis par le gouvernement français [12]. Ces armes ont traversé la frontière jusqu’au Rwanda, transportées par les membres de l’armée zaïroise et livrées aux FAR à Gisenyi. Le consul français alors à Goma, Jean-Claude Urbano, a justifié les cinq livraisons en disant qu’elles honoraient les contrats de fourniture négociés avec le gouver­nement rwandais avant l’imposition de l’embargo. » (p.7).

« Le consul français a fait mention de plusieurs autres livraisons d’armes qui sont arrivées à l’aéroport de Goma, destinées aux FAR, dans la période de mai-juillet 1994 et qui provenaient de sources autres que le gouvernement français. [...] Il a dit aussi qu’il ne connaissait pas qui avait fourni les armes ou avait facilité leur acheminement, mais “qu’il se pourrait” qu’elles proviennent des trafiquants d’armes français. » (p.8)

« Pendant toute la durée de l’opération Turquoise, les FAR ont continué à recevoir des armes dans la zone contrôlée par les Français, via l’aéroport de Goma. Les soldats zaïrois qui se trouvaient alors à Goma ont aidé à la livraison de ces armes à travers la frontière. » (p.8).

« Des sociétés de chargement apparemment privées, enregistrées ou basées au Zaïre, […] opèrent sous contrat avec des hauts fonctionnaires du gouvernement zaïrois et des officiers de haut rang des Forces armées zaïroises (FAZ), généralement alliés au président Mobutu, pour le transport d’armes provenant de certains endroits d’Europe ou d’Afrique et destinées aux alliés régionaux du Zaïre, comme l’ancien gouvernement du Rwanda et l’UNITA. [...] Des pilotes établissent de faux plans de vol [... et] de faux manifestes. [...] Dans au moins deux cas, vérifiés par Human Rights Watch, des avions portant en grand des étiquettes des ONG ont livré alternativement des articles humanitaires et des armes à l’aéro­port de Goma en mai et juin 1994. » (pp.10-11).

Ce passage est extrêmement instructif : si vous lisez soigneu­sement l’article de Franck Johannès que nous venons d’entendre, le scénario qu’il décrit à partir de ses propres investigations recoupe intégra­lement celui de cette enquête, effectuée quelques mois plus tard par Kathi Austin, qui interroge les personnes des mêmes milieux, c’est-à-dire le personnel de l’aéroport de Goma et des hommes d’affaires locaux. Elle arrive à la même conclusion, mais en plus précis : au moins cinq livraisons d’armes ont atterri après le 17 mai 1994. Évidemment, tout le monde sait à ce moment-là que ces armes servent au génocide.

5.4 Disqualification ou étouffement en France du rapport de Human Rights Watch

Dans ce rapport, que nous avons aussi amplement cité hier, tout était déjà dit des présomptions de complicité française en matière de four­niture d’armes, de poursuite de l’instruction des militaires et miliciens, d’alliance continuée avec cette armée qui venait d’encadrer un génocide. Le gouvernement français s’est enferré dans une succession de démentis, qui rappellent ceux de l’affaire du Rainbow Warrior. Jean-Claude Urbano, qui avait avoué des livraisons d’armes postérieures à l’embargo, s’est mis à invoquer l’exécution d’anciennes commandes. Le ministère de la Coopération a reconnu de telles livraisons, mais prétendu dans La Croix du 31 mai 1995 qu’elles étaient destinées aux forces africaines de l’opération Turquoise... Celle-ci n’était même pas encore conçue lors des livraisons de mai 1994 : elle n’accoucha (aux forceps) de ses supplétifs sénégalais qu’après le 20 juin 1994 – moyennant une remise de dettes exceptionnelle au Sénégal. La Croix cite cette pauvre défausse sans commentaires…

Cela ne suffisant pas, on a recouru aux habituels relais des positions officielles françaises dans la presse pour diffamer l’enquêtrice de HRW, Kathi Austin. Stephen Smith, alors à Libération, a eu des propos tout à fait disgracieux pour l’enquêtrice. Quant au consul de France Jean-Claude Urbano, il s’est fait sonner les cloches : ses confidences n’étaient rien moins qu’un aveu complet de la complicité française dans le génocide ! Il a voulu intenter un procès en diffamation à HRW, mais s’est désisté à la dernière minute, comme s’il craignait d’avoir à en dire trop. HRW a demandé la publication d’un droit de réponse à Libération, qui avait diffamé son enquêtrice, mais le journal a refusé. Stephen Smith, à l’origine de ce refus, a écrit trois ans plus tard, en appui aux conclusions de la mission d’information parlementaire, que HRW avait admis la non-valeur de son rapport puisqu’elle n’avait pas exercé de droit de réponse à la réfutation smithienne ! Nous allons voir maintenant ce qu’en dit Alison Des Forges.

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Cinq cargaisons d’armes sont arrivées en mai et juin 1994 [sur l’aéroport de Goma]. C’était après le vote par l’ONU de l’embargo sur les armes. Il s’agissait d’artillerie, de fusils d’assaut, de mitrailleuses, de munitions transférés au-delà de la frontière par les militaires zaïrois, et livrés aux Forces armées rwandaises à Gisenyi. Jean-Claude Urbano a justifié ces livraisons en expliquant qu’elles étaient l’aboutissement de contrats négociés avec le gouvernement rwandais avant l’embargo. Il a mentionné plusieurs autres cargaisons d’armes, en déclarant qu’elles pouvaient venir de fournisseurs d’armes français. Pendant l’opération Turquoise, les FAR ont continué à recevoir des livraisons d’armes à l’intérieur de la zone sous contrôle français via l’aéroport de Goma. Les soldats zaïrois ont aidé le transfert par delà la frontière.

Selon HRW, en mai-juin 1994, des avions revêtus de logos d’ONG ont livré alternativement des vivres et des armes sur l’aéroport de Goma. Ce rapport de HRW a eu un très fort impact et a même conduit les Nations Unies à créer une mission d’enquête. Pouvez-vous revenir sur les sources de ces informations qui ont fait scandale ?

Alison Des Forges

C’étaient des gens biens placés, des gens à l’aéroport, sur les lieux mêmes, des commerçants à Goma, mais aussi le consul lui même. Il admet qu’il y a eu des livraisons d’armes et il essaie simplement de les justifier en disant que ça a été arrangé avant que l’embargo soit mis en place. Mais tout le monde sait bien que, une fois que l’embargo est imposé, n’importe quel contrat n’a plus de validité. On a désigné le Zaïre plutôt que le Rwanda comme le pays qui devrait recevoir ces armes. On savait bien que c’était contraire à l’embargo, qu’ils étaient en train d’essayer de cacher cela. Sur le document qui indiquait à quel pays sont destinées ces armes, on avait écrit le Zaïre, en sachant bien que c’était pour le Rwanda.

François-Xavier Verschave

Vous confirmez cette enquête de Human Rights Watch ?

Alison Des Forges

Tout à fait.

François-Xavier Verschave

Le gouvernement français s’est enferré dans une succession de démentis. Le consul Urbano a également avoué des livraisons d’armes postérieures à l’embargo, et ensuite il vous a attaqué en diffamation. Le ministère de la Coopération a reconnu ces livraisons et déclaré qu’elles étaient destinées aux forces africaines de l’opération Turquoise, qui n’était même pas encore conçue lorsque ces livraisons ont été effectuées en 1994.

Cela ne suffisant pas, on a recouru à la presse pour diffamer l’enquêtrice de HRW, Kathi Austin, et HRW elle-même. Le journal Libération a refusé de publier un droit de réponse après un article claire­ment diffamatoire. Urbano a assigné HRW en justice mais s’est désisté à la dernière minute. Pouvez-vous nous dire ce que vous inspirent ces dénégations des autorités et de la presse française ?

Alison Des Forges

Si je me souviens, les autorités françaises ont suggéré que Urbano n’était pas un vrai consul. On essayait de se distancer de ce qui était dit par M. Urbano. Ce n’est pas étonnant.

5.5 Les livraisons depuis les Seychelles

François-Xavier Verschave

Le rapport de Human Rights Watch de mai 1995 a déclenché une enquête de l’ONU. Celle-ci a remonté la piste de deux livraisons d’armes depuis les Seychelles, arrivées mi-juin 1994 à Goma. Cet épisode a fait l’objet d’une enquête très complète des Nations Unies.

Les personnes impliquées sont Willem Petrus Ehlers, le colonel Théoneste Bagosora et le général zaïrois Baoko-Yoka.

Willem Ehlers est un homme politique sud-africain, ancien conseiller du Premier ministre de l’apartheid Willem Peter Botha. Il est le patron non avéré de Delta Aero, société de courtage et de ventes d’armes (titre dont il s’est prévalu pour conclure le marché aux Seychelles).

Intermédiaire dans l’achat d’armes supervisé par le colonel Bagosora, il a représenté en Afrique du Sud la société GMR de Giovanni Mario Ricci, homme d’affaires seychellois d’origine italienne. Contrôlée depuis Lugano, en Suisse italienne, cette société servait à contourner les sanctions anti-apartheid imposées par les Nations unies. Elle a joué un rôle primordial dans la négociation de la double cargaison d’armes.

Entre 1970 et 1972, Ehlers « a suivi un entraînement militaire sur les sous-marins de Toulon et Lorient, et il est en contact avec Jean-Yves Ollivier, une relation de Michel Roussin » [13].

Le colonel Théoneste Bagosora est considéré comme le patron rwandais du génocide. Il a négocié les achats d’armes auprès du gouvernement seychellois.

Le Général Baoko-Yoka était le vice-ministre zaïrois de la Défense. Il a délivré le permis de transport et d’affrètement à Ehlers.

Patrick de Saint-Exupéry confirme les achats d’armes par Willem Petrus Ehlers et Théoneste Bagosora aux Seychelles. Plus de 1,3 millions de dollars sont passés les 14 et 16 juin par les comptes de la Banque nationale du Rwanda (BNR) à la BNP [14].

« Nous relevons que, selon les données officielles, le gouvernement des tueurs a effectué, à partir de la BNR, des transferts à hauteur de 17 820 000 dollars entre les mois d’avril et d’août 1994. Plus de 6 550 200 dollars en chèques de voyage ont également été emportés par les anciens dignitaires. Une partie de ces fonds ont, d’évidence, pris la direction de la France. Et ce trésor de guerre sert à acheter des armes. […] Les autorités françaises ne peuvent ignorer la transaction des Seychelles. Elle est “couverte”, c’est-à-dire clandestine mais assumée. »[15]

Rien n’empêcherait de porter plainte contre M. Ehlers pour complicité dans le génocide, puisque lui avoue avoir été l’intermédiaire dans une livraison d’armes au camp génocidaire. Cela n’a pas été fait, mais ce serait sûrement possible. C’est un proche de Jean-Yves Ollivier, un des personnages les plus importants de la Françafrique. Il a de sérieuses références auprès d’un certain nombre de chefs d’États, il a commencé sa carrière en étant une sorte d’interface politico-militaire entre la France et l’Afrique du Sud. Et vous savez que ces relations ont été très importantes pendant tout l’apartheid. L’Afrique du Sud a servi de base pour un certain nombre d’opérations de la France en Afrique, mais aussi de relais pour la dissémination nucléaire voulue par les États-Unis, par le canal de l’industrie nucléaire française [16]. M. Ollivier a aussi beaucoup œuvré entre l’Afrique du sud et les Comores. C’est dans cet environnement que s’est fait l’achat d’armes par le colonel Bagosora, dont je rappelle qu’il a été formé à l’École de Guerre française. L’argent est passé par la BNP, et M. Ehlers a passé deux ans à Toulon, dans une base sous-marine. Mais les possibilités d’enquête sur les relations mili­taires franco-sud-africaines ne sont pas forcément très ouvertes.

Ces cargaisons d’armes livrées par deux vols de Boeing ont fait l’objet de faux certificats, avec l’accord du vice-ministre zaïrois de la Défense. Il y en a eu pour 1,3 millions de dollars, dont une surfacturation de 75 %, c’est-à-dire que ça n’a coûté en fait qu’environ 300 000 dollars, et qu’un million de dollars s’est évaporé dans la nature. Ces deux livrai­sons d’armes ont eu lieu les 14 et le 16 juin. Encore une fois, plus per­sonne à cette époque ne pouvait ignorer à qui allaient ces armes, à quoi elles servaient : le génocide était proche de la fin. Nous approfondirons demain le volet financier de l’affaire.

5.6 Le rôle de Dominique Lemonnier, le relais par Cyprien Kayumba (27 jours à Paris en plein génocide), et les achats d’armes par ce dernier

Autre relais important des fournitures d’armes officieuses : la firme Dyl Invest, appartenant à Dominique Lemonnier, un trafiquant d’armes basé en Haute-Savoie mais aussi en Suisse, et l’un des principaux intermédiaires de l’approvisionnement parallèle des FAR entre la mi-1993 et le premier semestre 1994. Il s’est trouvé défaillant, tout en ayant reçu des acomptes. À ce moment là, en plein génocide, le capitaine Barril a reçu mandat du gouvernement génocidaire pour récupérer l’argent [17], de telle manière que le lieutenant-colonel Kayumba, basé à Paris et en lien étroit avec le général Huchon, puisse se servir de cet argent pour continuer les achats d’armes qu’apparemment M. Lemonnier ne parvenait plus à fournir. M. Lemonnier est mort peu de temps après un procès entre lui et Barril. À la sortie d’un repas...

 

 

« Pendant le génocide, le lieutenant-colonel Cyprien Kayumba passa vingt-sept jours à Paris, pour tenter d’accélérer les fournitures d’armes et de munitions à l’armée rwandaise. [...] Il rencontrait fréquemment [...] le général Jean-Pierre Huchon. »[18]

« Tout au long du génocide, le général Huchon reçoit régulièrement le “chargé d’affaires” de l’ambassade rwandaise à Paris, le lieutenant-colonel Cyprien Kayumba, dont le titre officiel est “directeur du service financier” du ministère rwandais de la Défense. Comme en témoigne un courrier, celui-ci est un homme très occupé. Le 17 avril, il a quitté Kigali pour Goma, où il a surveillé le déchargement d’un cargo rempli d’armes. Puis il a gagné Nairobi, Le Caire (trois jours), Paris (vingt-sept jours), Nairobi, Kinshasa, Le Caire (« Billet payé par le colonel Bagosora » […]),Tunis, Tripoli, Paris, Le Caire et enfin Nairobi. Du 19 avril au 18 juillet 1994, le “contact” du général Huchon a organisé, grâce à deux so­ciétés, DYL-Invest (France) et Mil-Tec Corporation (Grande-Bretagne), six livraisons d’armes pour un montant de 5 454 395 dollars. [... Le] 18 juillet 1994, un avion se pose sur la piste [de l’aéroport de Goma, tenu par les troupes françaises]. Dans ses soutes, des armes pour une valeur de 753 645 dollars. Des armes que personne ne voit mais qui parviennent bel et bien à leurs destinataires. “La dernière cargaison est arrivée à Goma le 18.07.1994, alors que les hommes avaient déjà commencé à franchir la frontière avec le Zaïre”, écrit dans un courrier le lieutenant-colonel Cyprien Kayumba, l’acheteur d’armes des tueurs. »[19]

Revenons au témoignage filmé d’Alison Des Forges. Elle n’a pas de doutes sur la signification des contacts entre le général Huchon et le colonel Kayumba. Elle fait le lien avec la visite du lieutenant-colonel Rwabalinda, dont nous avons parlé hier, et confirme l’analyse que nous a proposée Jean-Pierre Chrétien.

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

D’après des témoignages, Kayumba a été à Paris pour faciliter ces livraisons d’armes et il était en contact fréquent avec le général Huchon. Ce n’était pas clandestinement. À votre avis, le général Huchon pouvait difficilement ignorer ce que faisait le général Kayumba ?

Alison Des Forges

C’est clair. L’autre aspect, c’est la visite d’un autre militaire qui est venu mi-mai et qui a passé 3 jours à Paris [Ephrem Rwabalinda], et lui aussi a passé un certain temps avec Huchon. Il a indiqué que le général Huchon acceptait de livrer aux forces rwandaises du matériel de commu­nication, pour que les autorités rwandaises puissent avoir des contacts directs avec Paris. Le général Huchon a aidé le Rwanda, mais il ne pou­vait rien faire publiquement à cause de la mauvaise image du Rwanda. Deux jours après passait une annonce à RTLM qui disait : « Il faut être content, parce qu’on a maintenant des nouvelles que les Français vont venir nous aider. Mais pour que ce soit possible, il ne faut plus de cadavres sur la route, et plus personne à côté des barrières. » Il y a donc eu des contacts avec les autorités françaises, qui ont abouti mais à con­dition que le génocide soit un peu caché. Il y a eu des ordres qui ont suivi, de la part des autorités rwandaises : « Il faut tuer de façon un peu plus discrète. Il faut les écarter [les Tutsi] dans les bananeraies ou les amener dans les bureaux gouvernementaux ; on peut décider de leur sort de façon plus discrète. » On entrait alors dans une période où il y a eu plus d’effort pour cacher les tueries. Pour les fosses communes, on disait de couvrir les cadavres avec des feuilles de bananier pour que ça ne se voie pas d’en haut, par les avions.

François-Xavier Verschave

Il y a un compte rendu de cette visite de Rwabalinda auprès du général Huchon, et dans ce document, il est question de la grande importance de la bataille de l’information et de la communication.

Alison Des Forges

L’influence de la France a été employée pour dire aux Rwandais de cacher les tueries plutôt que de les arrêter.

Sharon Courtoux

Nous avons demandé au général Huchon de venir témoigner ici. Il n’a pas répondu à cette invitation.

5.7 L’autolimitation du rapport de la Mission d’information parlementaire

François-Xavier Verschave

Ehlers et la BNP, Rwabalinda, Kayumba, Lemonnier… La Mission d’information parlementaire croulait presque sous les documents établissant l’implication de la France dans les livraisons d’armes parallèles aux génocidaires, jusqu’au 18 juillet 1994 et au-delà. Mais, prend-elle soin de préciser, sur les livraisons d’armes, « la Mission n’entend pas [...] épuiser la totalité du sujet et notamment elle ne prétend pas, s’agissant du trafic d’armes, élucider tous les cas évoqués à travers différents articles et ouvrages, de marchés parallèles ou de livraisons effectués au moment des massacres, en avril 1994, ou après la déclaration d’embargo des Nations unies le 17 mai 1994 » (p.177).

N’ayant en fait rien élucidé du tout (dans le texte du rapport, du moins, à la différence des Annexes où elle a inclus, entre autres, les documents procurés par Patrick de Saint-Exupéry), la Mission conclut sommairement : « la violation de l’embargo et les exportations illégales d’armements, qui auraient été connues des autorités françaises et qu’elles auraient laissé se produire n’ont pas été démontrées » (p.187). Un lourd grief à la trappe !

On se demande comment les autorités françaises auraient pu ne rien savoir des multiples livraisons d’armes à des troupes dans lesquelles l’armée tricolore avait tant investi et qu’elle allait de nouveau côtoyer dans l’opération Turquoise. Ces autorités n’auraient-elles pas aussitôt limogé les chefs des services de renseignement pour leur avoir caché un fait aussi important ? La Mission parlementaire, qui n’était pas composée de naïfs, n’a pas pu croire que les autorités françaises ne savaient pas que des livraisons d’armes illégales avaient lieu via Goma. De même pour le « laissez faire, laissez passer » dans cet aéroport sous tutelle française.

Ce passage apparaît typique de l’autolimitation du rapport parlementaire : s’arrêter pile à la frontière de la complicité de génocide. Ne « pas épuiser le sujet », c’est en l’occurrence n’examiner aucun des cas plus que suspects. À ce compte-là, la Mission est sûre de ne tomber sur aucune complicité de génocide. Puisque la complicité, c’est la fourni­ture de moyens, elle s’arrange pour ne pas étudier la fourniture de moyens. Qu’il s’agisse de moyens humains – instruire, organiser et conseiller les forces qui commettaient le génocide ou ses prémices – ou des moyens matériels, c’est-à-dire des armes. Ce sont deux points où la faiblesse de l’argumentation de la Mission contraste avec la qualité des documents qu’elle a reçus. Cela veut dire qu’elle s’est trouvée à des endroits qu’elle n’a pas eu tellement envie de regarder. Elle conclut : « la violation de l’embargo et les exportations illégales d’armements […] n’ont pas été démontrées ». Le meilleur moyen de ne pas démontrer c’est de ne pas chercher.

Gérard Sadik

Dominique Lemonnier avait fait l’objet d’une poursuite pour trafic d’armes suite à la plainte de Paul Barril. Mais la Cour de cassation a estimé que cette poursuite n’était pas régulière puisque le ministère de la Défense n’avait pas porté plainte. Puis M. Lemonnier est mort, et la plainte de Barril s’est éteinte.

6. Le cas Barril

6.1 Paul Barril fournisseur de moyens au régime génocidaire

François-Xavier Verschave

À propos de Paul Barril, je voudrais vous présenter, en substance, le rapport que j’avais établi pour la Mission d’information parlementaire – complété par les informations qui sont parues depuis 1998. Nous avons été reçus en privé par la Mission. On comprendra pourquoi. Il m’a été demandé de rédiger un rapport sur les implications de Paul Barril. Je l’ai fait. Ce rapport n’a pas été utilisé. La Mission n’a pas interrogé Paul Barril. Le degré de son implication est pourtant très fort. Au Rwanda, lorsqu’on pose des questions à ce sujet, ceux que l’on interroge parlent facilement de l’importance de cet officier. Cela pourrait déboucher sur d’autres choses, de type judiciaire.

Avant d’être contraint de quitter la sécurité élyséenne, suite à l’affaire des Irlandais de Vincennes, l’officier de gendarmerie Paul Barril avait été l’un des deux cofondateurs du GIGN (avec le commandant Prouteau). Le GIGN forme des gens pour des situations de prises d’otage et des opérations spéciales, y compris à l’étranger. Il y a eu par exemple le célèbre épisode de la reconquête de La Mecque, dirigé personnellement par Paul Barril.

Saint-Exupéry nous dit que les hommes du GIGN et de l’EPIGN (les gendarmes parachutistes), ont été très présents au Rwanda. Il y a eu en effet un nombre étonnant de gendarmes français engagés au Rwanda à cette époque. Celui qui pleurait devant les rescapés de Bisesero, celui qui disait avoir formé la Garde présidentielle l’année précédente, était un gendarme. Selon la Mission d’Information, c’est un dénommé Denis Roux qui a formé la garde présidentielle. Denis Roux est devenu ensuite le responsable de la sécurité de l’Élysée ! On assiste donc à une sorte d’aller-retour permanent entre les commandos de la gendarmerie et l’Élysée… Le GIGN assurait la protection de Mitterrand, mais la fameuse cellule élyséenne avait de bien plus grandes ambitions. Elle a été victime des scandales qu’elle a elle-même provoqués. La plupart de ses membres sont devenus responsables de sociétés de sécurité, dont on ne sait pas toujours très bien ce qui les distingue des sociétés de mercenaires, à l’étranger en particulier. Les plus connus sont sans doute Paul Barril, Pierre-Yves Gilleron et Robert Montoya.

Contraint de quitter la cellule de sécurité élyséenne en raison de l’affaire des “Irlandais de Vincennes”, Paul Barril crée une “entreprise de sécurité”, SECRETS (Société d’études, de conception et de réalisation d’équipements techniques). Au début, il a pour associé son ancien collègue de l’Élysée, Pierre-Yves Gilleron. Les deux hommes ne pouvaient que se brouiller, compte tenu de la haine croissante entre leurs mentors élyséens, François de Grossouvre et Gilles Ménage. Gilleron fonde en 1990 une société concurrente, Iris Services.

Barril et Gilleron ont tôt “servi” le général Habyarimana. Dès 1990, avant même l’offensive du FPR, le capitaine a effectué un audit de l’armée rwandaise. On imagine mal qu’une telle mission n’ait pas bénéficié, au moins, d’un feu orange élyséen. Selon Barril [20], Gilleron offrait de son côté « ses conseils avisés aux dirigeants rwandais pour la réorganisation de leur service de renseignement ». Deux anciens gendarmes sont donc au cœur du système militaire rwandais.

Agathe Habyarimana a nettement plus contribué que son mari assassiné à la dérive extrémiste du régime, représentée par la Radio des Mille collines. Mais elle restait persona grata : le président Mitterrand l’a fait rapatrier en France après l’attentat contre l’avion présidentiel, il l’a accueillie avec des fleurs, et lui a fait remettre un pécule. On peut se demander pourquoi elle avait besoin d’argent si elle a pu, quelques jours plus tard, se payer un détective privé aussi coûteux que Barril... à moins que celui-ci ne se soit mis gracieusement au service de la veuve. En tout cas, le 6 mai, elle délivre au capitaine un « mandat d’investigation et de recherches » à propos de l’attentat contre l’avion où se trouvait son mari. (Le Monde, 28/06/1994)

Selon Patrick de Saint-Exupéry (p.259), en plein génocide, le ministre des Affaires étrangères du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), Jérôme Bicamumpaka,

« donne procuration à Barril. L’ancien gendarme de l’Élysée est chargé de défendre en justice les intérêts des tueurs, qui ont grand besoin d’argent et d’armes. Paul Barril s’en va donc à l’assaut d’un magot de 12 166 000 dollars détenu par un vendeur d’armes français [Dominique Lemonnier]. Notre justice lui vient en aide. Un détail : l’avocate de Paul Barril, celle qui l’a toujours défendu, est également l’avocate de madame [Habyarimana]. »

Paul Barril ne se contentait pas de faire du renseignement ou de la procédure. On vient de voir qu’il suivait de près une partie des achats d’armes du gouvernement génocidaire. Sur une photo qu’il a montrée au Monde (28/06/1994), il pose à côté d’une pièce d’artillerie.

Pendant le génocide, Paul Barril est payé par le GIR pour former des soldats d’élite, dans le cadre de l’opération « Insecticide » destinée à éliminer les “cafards” tutsi ; Alison Des Forges décrit [21] ce “détail” qui n’avait jusqu’alors jamais transpiré dans la presse française. Patrick de Saint-Exupéry confirme (p.256-257) la signature par Paul Barril d’« un contrat de 1 200 000 dollars avec le gouvernement des tueurs. Il mènera le “programme de formation” d’une “unité d’élite”, portant sur le “tir” et les “techniques d’infiltration”. Le contrat est intitulé opération Insecticide. »

Rappelons que, lors de la rencontre entre le général Huchon et l’envoyé des FAR Rwabalinda, en mai 1994, a été abordée parmi les sujets prioritaires « la présence physique des militaires français au Rwanda ou tout au moins d’un contingent d’instructeurs pour les actions de coups de main dans le cadre de la coopération ».

Barril ne peut se départir d’une (auto-)fascination pour les com­mandos du service Action de la DGSE, dont il a partagé la formation, avant de la transmettre : « J’ai initié et entraîné des générations de nageurs de combat un peu partout, jusque [...] dans d’immenses lacs africains. »[22]

Barril provoque à l’évidence en écrivant cela. J’ai interrogé Alison Des Forges à propos de l’opération « Insecticide ».

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Selon Patrick de Saint-Exupéry, Paul Barril a signé un contrat de 1 200 000 dollars avec le gouvernement génocidaire et mené un pro­gramme de formation d’une unité d’élite portant sur le tir et les tech­niques d’infiltration. Ce contrat est intitulé « opération Insecticide ». Vous aviez révélé ce contrat dans votre rapport de 1998. Cette infor­mation n’avait été reprise nulle part, jusqu’au livre de Saint-Exupéry. D’où vous vient cette information très importante ?

Alison Des Forges

Plusieurs officiers de l’ancienne armée rwandaise m’ont informée de la présence de Paul Barril pendant le génocide. L’un d’entre eux m’a parlé de ce contrat, qui consistait à fournir armes et formation, et devait se dérouler au camp de Bigogwe, à l’intention des troupes d’élite qui devaient opérer ensuite derrière les lignes du FPR. Un autre officier m’a parlé de la présence d’au moins deux militaires européens, francophones, qui ne connaissaient rien du Rwanda, et qui avaient été transportés par hélicoptère de Kigali jusqu’à Bigogwe, pendant cette même période. Il semble probable qu’il y ait eu des mercenaires engagés par Paul Barril dans cette opération.

Les autorités françaises n’ont pas abordé la question du comportement de Paul Barril, sous prétexte qu’il n’est plus un militaire français. Pourtant, ses liens avec l’armée française sont très importants. On sait bien que l’armée emploie des gens sous contrat pour des opérations qu’elle ne peut assumer officiellement. C’est une façon pour le gouvernement d’agir officieusement, par l’intermédiaire de gens qu’il estime être de confiance.

François-Xavier Verschave

L’accusation est grave car le génocide est déjà très engagé. Paul Barril, qui n’hésite décidément pas à provoquer, à montrer ce qu’il sait tout en disant « Vous n’êtes pas capable de me poursuivre parce que vous n’en avez pas les moyens », a donné une interview d’une quinzaine de pages dans Playboy de mars 1995. Il y raconte son premier retour à Kigali en avril 1994 :

« Comme j’étais le conseiller du président Habyarimana depuis des années, le chef d’état-major, celui qui faisait fonction de ministre de la Défense, s’est naturellement tourné vers moi. Je suis arrivé en hélicoptère [...]. Mon premier réflexe a été de courir à l’Ambassade de France remonter le mât des couleurs [...]. Pour les Rwandais, déclarer que mon domicile serait l’Ambassade a été un choc psychologique très fort. [...] Ce qui s’est passé au Rwanda permet à des privés comme moi, qui ne représentent leur pays qu’à titre privé, de montrer qu’on n’abandonne pas des gens qui vous ont fait confiance et qui parlent français. »

À aucun moment Barril ne cache sa présence au Rwanda pendant le génocide, et l’aide qu’il a apportée au Gouvernement intérimaire rwandais : il dit tout cela publiquement, il le répète dans ses livres, sur son site. On notera la redondance du mot « privé » – alors que Barril se targue de servir les objectifs cardinaux de la politique africaine de la France, revendiqués aussi bien par l’Élysée que par Matignon et le Quai d’Orsay (« montrer qu’on n’abandonne pas les gens qui vous ont fait confiance et qui parlent français »).

Me Luc De Temmerman, avocat de la famille Habyarimana et d’une partie des hauts responsables présumés du génocide, “défend” aussi Barril [23] :

« Le capitaine Barril a essayé d’aider le gouvernement rwandais, à la demande de ce dernier. Il n’a rien commis d’illégal à ma connaissance. [...] Ses hommes ont participé un tout petit peu à l’organisation dans une situation de guerre. Augustin Bizimungu [le chef d’état-major des FAR] m’a confirmé que cette guerre, on a essayé de la faire proprement. Les milices ont fait des massacres, tout le monde l’a vu. C’est une situation assez normale dans une situation de guerre qui durait depuis quatre ans. »

Ainsi, le capitaine Barril aurait travaillé « un tout petit peu » à organiser une armée qui organisait le génocide.

6.2 Les protections de Paul Barril

Un corbeau au cœur de l’État, le livre de Jean-Paul Cruse, rédacteur en chef de VSD et “plume” de Paul Barril, est également une source intéressante [24]. Voici ce qu’on peut y lire :

« [Paul Barril] n’a pas pu, pendant toutes ces années, de 1982 à aujourd’hui, traverser vivant tant de rideaux de flammes sans une “haute protection”, qui ne doit pas seulement à la Sainte Vierge. Toutservice de renseignements digne de ce nom – et les Français figurent aujour­d’hui dans le gotha mondial – a besoin de “jokers”, capables d’effectuer les tâches les plus ingrates et les plus dangereuses, qui sont aussi les plus utiles, sans engager de commanditaires institutionnels, en cas d’accident de parcours, toujours, sur le papier, envisageables. »[25]

Si vous considérez le parcours de Paul Barril depuis un quart de siècle, vous êtes obligés de convenir que cette affirmation est tout à fait exacte. Il est quand même passé par une série de régimes différents, sans que jamais personne ne songe à l’inquiéter.

Quand le capitaine de gendarmerie Paul Barril quitte la sécurité élyséenne et la “cellule antiterroriste” en octobre 1983, il continue de fréquenter le conseiller spécial de François Mitterrand, François de Grossouvre. Dans son livre Guerres secrètes à l’Élysée [26], il présente Grossouvre comme son ami intime. Ce fut au moins une espèce de mentor. Et l’un de ses “protecteurs”. Mon rapport pour la Mission parle­mentaire incluait donc une note sur François de Grossouvre.

François de Grossouvre n’est pas un personnage banal. En 1949, il s’impose à la tête de Maison Berger et Cie, la grosse entreprise sucrière de son beau-père, qui fait aussi dans l’anisette. Grâce aux Amitiés franco-chinoises, il se lance dans les affaires avec la Chine de Mao, puis adopte la même approche avec l’URSS. Tout cela dans une grande proximité avec plusieurs Services : la DST, les RG (Renseignements généraux) et le “Service 7” du Sdece – la future DGSE. Avec Jean-Pierre Lenoir, adjoint au chef du Service 7 (le célèbre Le Roy-Finville), il s’initie au trafic d’armes. En réalité Grossouvre, alias Monsieur Leduc, a été l’un des prin­cipaux dirigeants en France du réseau ultra-secret “Gladio” (Glaive), créé à l’initiative des Américains, par le colonel du Sdece Pierre Fourcaud, pour organiser la résistance à une éventuelle invasion soviétique.

De Grossouvre s’approche du pouvoir dans l’ombre de François Mitterrand. Il en devient le conseiller spécial à l’Élysée, et pénètre au cœur des mécanismes de financement des marchés d’armes : il faut passer par lui pour débloquer d’importants contrats avec le Gabon, le Maroc, le Liban, d’autres pays arabes et d’Amérique du Sud. Autrement dit, il accède à la tour de contrôle des faramineuses rétrocommissions qui, sur la quasi totalité des ventes d’armes, nourrissent les décideurs politiques français. Plus fort : c’est lui encore qui, en 1983, aurait parrainé la gigantesque opération « Joséphine » – une commission de plusieurs milliards de francs sur un prêt saoudien de 25 milliards de dollars.

François de Grossouvre est l’instigateur de la “cellule antiterroriste” de l’Élysée. Dès septembre 1981, il propose à François Mitterrand de créer des « réseaux spéciaux, rattachés directement à l’Élysée » à l’image des réseaux Foccart, pour remédier aux manque­ments du Sdece (bientôt rebaptisé DGSE). L’idée sera validée après l’attentat de la rue Marbeuf, le 23 avril 1982. Mitterrand obtient ainsi à sa dévotion un véritable “service Action” – dont Paul Barril est le brillant second. Mais l’efficacité de ce “service” sera rapidement compromise par d’innombrables luttes de chapelles. Beaucoup d’anciens de la “cellule” élyséenne se sont recyclés dans la prestation de services de “sécurité” à des présidences étrangères, singulièrement africaines : ce n’est pas si étonnant, ils avaient été recrutés avec ce profil-là.

De Grossouvre, l’homme des secrets, a pris en affection le polyvalent Barril, devenu un “privé” après l’accident judiciaire des “Irlandais de Vincennes”. La société de sécurité fondée par le super­gendarme, SECRETS, se transforme rapidement en un groupe poly­morphe, employant plus de 150 personnes. Un mini “Service Action”. Grossouvre se met à recommander l’ami Paul auprès des chefs d’État africains. Le statut imprécis du conseiller spécial de François Mitterrand permet à Libération (Stephen Smith, 29/07/1994) de démentir Le Canard enchaîné qui présente Paul Barril comme « envoyé par l’Élysée ». Mais la nuance est subtile. Grossouvre est resté dans les murs de l’Élysée jusqu’à sa mort. Personne n’était en mesure de supposer que ses recom­mandations ou suggestions ne venaient pas du sommet de l’État.

De Grossouvre a tout connu des mécanismes parallèles. Il est mêlé depuis longtemps aux services secrets et au financement des ventes ou trafics d’armes. Il est réputé avoir été en France le chef des stay-behind (réseaux atlantistes clandestins). On trouve dans ces réseaux beaucoup de gens d’extrême droite. Beaucoup de membres des forces spéciales françaises ont des liens constants avec leurs homologues américains ou d’autres pays de l’Alliance atlantique. S’il y a un héritage stay-behind dans les réseaux français présents au Rwanda, cela ouvre cer­tains horizons. J’ai souvent l’impression que le « syndrome de Fachoda » est une propagande à usage subalterne et cache des liens plus profonds. Si nous avançons dans la démonstration de la complicité de la France, ou d’un certain nombre de Français importants, il ne faudra pas exclure que ces Français aient des liens avec d’autres, qui déborderaient les seuls objectifs français. Ceci pour ne pas restreindre les hypothèses.

François de Grossouvre n’était pas le seul à recommander Barril. Ce dernier était aussi l’ami de Charles Pasqua : il a eu à partir de 1993 ses entrées au ministère de l’Intérieur, où on lui a facilité l’obtention de marchés de “sécurité” – en Centrafrique par exemple. Il a par ailleurs clamé son admiration pour Jacques Chirac : « Un nouveau président de la République, un gouvernement digne de la France, des hommes de cœur et de valeur, honnêtes et désintéressés, sont à l’œuvre. »[27] Entre 1993 et 1995, il encensait Édouard Balladur. « Il s’entend bien avec Yves Bertrand, l’inamovible patron de la DCRG » [28], la Direction centrale des Renseignements généraux. Yves Bertrand était jusqu’en 2003 un atout maître, l’un des personnages les plus puissants de la République.

Manifestement il disposait d’entrées de divers côtés. On com­prend mieux pourquoi il n’a pas été auditionné par la Mission parle­mentaire. Selon la version officielle, il y avait une procédure en cours ; or, le règlement de l’Assemblée interdit d’interroger des personnes qui font l’objet d’une enquête judiciaire... Mais Paul Barril ne compte pas seulement sur des sympathies actives. Il arbore aussi ses moyens de défense, qui ressemblent fort à un chantage.

« J’ai hérité de quelques-uns des secrets de François de Grossouvre », se flatte Barril [29]. Pour cela, et surtout pour le reste – son engagement dans le camp du génocide –, il aurait dû être auditionné par la mission d’information parlementaire sur le Rwanda. Selon un député, avec « les agents de la DGSE et les individus comme Barril, c’est le mystère. Nous ne savons pas s’ils seront autorisés à témoigner si jamais nous souhaitons les entendre. Pour ceux-là, le feu vert de l’Élysée et de Matignon sera délivré au cas par cas. »[30]

Barril apparaît ainsi couvert par le secret-défense au même titre que les fonctionnaires de la DGSE. Son “nègre” Jean-Paul Cruse vend la mèche dans les deux phrases citées plus haut : il parle de « “haute protec­tion” », de ces « “jokers” » employés par les Services français, « capables d’effectuer les tâches les plus ingrates et les plus dangereuses, qui sont aussi les plus utiles, sans engager de commanditaires institutionnels ». Ces commanditaires existent pourtant, à commencer par le patron de la DGSE, Jacques Chirac. Manifestement, il n’a pas donné le feu vert à l’audition de Barril par la mission d’information. L’eût-il voulu qu’il n’aurait peut-être pas osé.

Car le supergendarme n’a cessé d’exhiber ses nombreuses “muni­tions”. Autrement dit ses moyens de chantage. Jean-Paul Cruse a longue­ment raconté comment la mouvance politico-barbouzarde où évolue cet officier très spécial a su brider Jacques Chirac : par un chantage aux numéros des comptes du RPR en Suisse, distillés au juge Halphen. Si cela n’avait pas suffi, Barril peut puiser dans le stock de commandes inavou­ables qu’il a reçues depuis presque deux décennies, de la gauche ou de la droite, et dans les lièvres levés au passage. Un jour qu’on le “cherchait” un peu trop sur une préparation de coup d’État au Qatar, il a fait passer le message : « On a une grenade qu’on est prêt à dégoupiller s’il le faut. Barril connaît toutes les commissions versées, tout l’argent sale qui a circulé entre la France et le Qatar. [31] »[32]

Il peut aussi compter sur les informations récoltées en convoyant les prostituées de luxe procurées aux plus hautes personnalités. Une mission de confiance. On a pu en savoir davantage lors du procès de leurs proxénètes, au terme d’une instruction menée par un juge téméraire, Frédéric N’Guyen :

« Selon des témoins, Paul Barril [...] a “arrangé l’entrée de filles maro­caines en France” et les a réceptionnées à l’aéroport de Marignane, l’été 1995, pour l’émir du Qatar, à sa villa Al Rayan à Cannes. Mouna, qui y a passé deux mois en 1993, a affirmé que, “deux fois, Paul Barril lui avait remis l’argent dans les bureaux de sa société avenue de la Grande-Armée à Paris”.

Soumaya a rapporté que le capitaine Barril lui a proposé en 1992 au bar Le Churchill, avenue d’Iéna, de “travailler pour lui et d’obtenir des informations sur l’oreiller, contre 50 000 F par mois. Il devait me présenter des personnalités françaises et étrangères. Il m’a dit que c’était risqué. J’ai refusé”. Alors qu’il était en garde à vue à la brigade de répression du proxénétisme, Paul Barril a juré qu’en “douze ans, il n’a jamais vu de prostituées présentées à l’émir et n’a jamais été sollicité pour en trouver”. Comme le juge Frédéric N’Guyen n’a jamais reçu l’auto­risation du parquet d’explorer les arrivages de Marocaines imputés au capitaine les étés 1995 et 1996, Barril n’a pas été inquiété. »[33]

De fait, malgré ses innombrables infractions au droit inter­national, Paul Barril n’a jamais été inquiété. On ne lui a jamais “retiré son permis”. Sa société SECRETS, explique-t-il, « a une habilitation militaire, puisqu’elle travaille sur des sites à points sensibles »[34]. Elle s’est vue régulièrement chargée de la surveillance de l’hôtel de Crillon, haut lieu de rencontres officieuses, et poste d’observation de premier ordre : une forme d’habilitation politique.

Les douteuses aventures de Paul Barril au Rwanda n’ont pas, bien au contraire, porté tort à sa carrière officieuse – entre privé et public, militaire et civil. À ce serviteur du Hutu power, on a proposé en juin 1994 le grade de commandant de gendarmerie, dans le cadre de réserve. Dès l’été 1994, il a été chargé de conseiller l’état-major du maréchal Mobutu, réhabilité grâce à l’opération Turquoise.

Envoyé à Kinshasa comme une sorte de proconsul (tel son prédécesseur Jeannou Lacaze, ou Jean-Claude Mantion à Bangui), Paul Barril n’y va pas par quatre chemins : « Kagame, l’actuel vice-président du Rwanda [...], a mis un million de dollars sur ma tête... ce qui ne m’empêche pas de vivre et d’avoir mis de mon côté la sienne à prix. » Cette déclaration dans Playboy, en mars 1995, survient au moment même où s’organise le réarmement massif des forces du Hutu power dans les camps du Kivu, avec l’entière complicité des Forces armées zaïroises. Le relais sera pris ensuite par le régime de Khartoum, dont la France ne cesse de se montrer l’alliée. Ainsi, le propos du capitaine, “chef d’état-major” français de Mobutu (« j’ai mis à prix la tête du ministre de la Défense rwandais »), correspond de fait à une déclaration de guerre de la France contre le Rwanda – passée inaperçue au Parlement. Quelques mois à peine après le génocide, le factotum du gouvernement génocidaire rwandais se retrouve l’homme-orchestre de la politique française dans les Grands lacs et Playboy se substitue au Journal officiel.

À l’époque, d’ailleurs, Barril n’officiait pas qu’au Zaïre. SECRETS était chargée de la sécurité du président Patassé, dans le Centrafrique voisin. Sous ce couvert, Barril se targue d’avoir organisé « la lutte contre les braconniers à la frontière soudanaise. Il y a en effet des guérillas dans cette région où coule l’argent de la CIA »[35]. Le « en effet » montre que les « braconniers » péri-soudanais étaient plutôt des guérilleros qui se permettaient de fouler le sol centrafricain : les rebelles sud-soudanais de John Garang. Le capitaine d’état-major pense et agit manifestement en chef d’orchestre d’une alliance Paris-Kinshasa-Khartoum en train de préparer, avec les forces reconstituées du Hutu Power, la revanche contre les « pions de la CIA » dans la région : les Garang, Museveni, Kagame et consorts.

Le 15 mai 1998, en perquisitionnant la Tour Elf, les juges Éva Joly et Vichnievsky découvrent des notes du colonel Daniel – ex-DGSE. L’une d’elles indique qu’en 1991, un certain « B. » a rencontré le dictateur Sassou Nguesso, brimé par la Conférence nationale souveraine, et lui a proposé d’assassiner ses opposants. La justice française n’a pas exploité ces informations. Elle n’a pas demandé à Paul Barril, qui fournissait à cette époque des mercenaires à Denis Sassou Nguesso, s’il connaissait ce Monsieur « B. ». Sur ses pratiques en Afrique, et ailleurs, il n’a de comptes à rendre ni aux juges, ni aux députés. À qui donc, alors ?

Patrick de Saint-Exupéry rapporte une confidence dans L’ina­vouable (p.256). L’un des plus hauts officiers français, inquiet, va voir Mitterrand et lui demande : « L’ancien capitaine Barril est-il chargé officiellement ou officieusement d’une mission ? » Réponse de François Mitterrand : « Paul Barril n’est mandaté par personne. »

Dans Un corbeau au cœur de l’État, Jean-Paul Cruse explique, à propos du Rwanda, qu’un certain nombre d’« officiers français de très grande valeur, qui ont fait leur devoir dans les circonstances d’une guerre civile hors normes [sic], notamment après la signature des inadmissibles accords d’Arusha, imposés par la communauté financière internationale [re-sic] », ont été très fâchés quand Chirac et Juppé ont envisagé en 1995 de changer la politique de la France au Rwanda, et de reconnaître que la France s’était trompée en cette affaire. Selon Cruse, c’est cette mouvance qui est derrière « le corbeau » qui a distillé au juge Halphen les “notes blanches” de la commissaire des Renseignements généraux Brigitte Henri, donnant les numéros de comptes occultes de la Chiraquie, en Suisse et ailleurs. Je ne sais pas si cette explication est vraie. Ce qui est vrai, c’est que le chantage du corbeau a bien existé. Et si, comme l’a écrit la journaliste de La Croix Julia Ficatier, Chirac et Juppé ont eu l’intention de se désolidariser de certains officiers qui en ont trop fait au Rwanda, ce changement de cap ne s’est finalement pas produit.

Aujourd’hui Barril traîne beaucoup autour de Brazzaville où il y a eu un certain nombre de massacres qui ont le caractère de crime contre l’humanité.

Débat

Emmanuel Cattier

Au début de l’exposé, vous avez rappelé qu’en 1990, avant même l’offensive du FPR, le capitaine Barril a effectué un audit de l’armée rwandaise. Or Patrick de Saint-Exupéry écrit que l’intervention de la France au Rwanda était déjà toute prête avant cette même offensive. Est-ce qu’on a d’autres éléments à ce sujet ?

François-Xavier Verschave

Je n’ai pas d’élément là-dessus. La coïncidence est intéressante, et elle pourrait donner un début de contenu à cette phrase mystérieuse de Saint-Exupéry, qui dit beaucoup de choses et montre en même temps qu’il y en a d’autres qu’il ne peut pas dire. Si tous les modes d’inter­vention dont nous parlons aujourd’hui étaient en place avant l’attaque du FPR, cela révolutionnerait notre compréhension du rôle de la France au Rwanda et durant le génocide. Il est étrange de faire un livre sur ce sujet et de se contenter d’une seule phrase pour affirmer cette antériorité. Cela signifie sans doute que l’auteur a du matériel en réserve et ne peut pas le sortir.

Gérard Sadik

Barril se vante de ce qui est théoriquement secret. On peut se demander s’il ne masque pas d’autres acteurs.

François-Xavier Verschave

J’évoque cette question dans Noir silence. C’est en partie vrai, probablement, mais c’est aussi en partie une stratégie de communication. C’est vrai, les personnages les plus importants ne sont pas forcément les plus visibles. Il y en a dont les noms disparaissent presque d’Internet. Cela ne veut pas dire que Barril n’est pas important. Un de ses prédé­cesseurs est Bob Denard. Il y a eu une stratégie de communication de Bob Denard et autour de lui : bien qu’il ait commis quantité de crimes, d’assassinats, de coups d’État, il passe quasiment pour un papa gâteau. Il y a chez le téléspectateur une fascination pour les gens qui donnent l’im­pression de faire en même temps le bien et le mal. Je pense que ce type de personnage est aussi recruté en fonction de sa capacité communicante.

Emmanuel Cattier

Une procédure judiciaire a permis à Barril d’échapper à l’inter­rogatoire. Dans quelles circonstances ?

Sharon Courtoux

Barril a été convoqué quelques semaines avant la fin de la Mission parlementaire.

Emmanuel Cattier

Lors du cinquantenaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme à Strasbourg, nous sommes allés demander à Paul Quilès pourquoi la Mission d’information n’interrogeait pas Barril. C’était vers novembre 1998. Il a répondu : « C’est un clown. » La procédure judi­ciaire déclenchée l’a protégé de cette enquête.

Sharon Courtoux

Beaucoup de personnes extérieures à la Mission ont insisté pour qu’elle auditionne Paul Barril, avant même qu’elle ne se mette en place. La procédure en question a été engagée très rapidement après le début de la Mission.

François-Xavier Verschave

Quand on dit : « Barril, c’est un clown », c’est bien qu’il passe son temps à se montrer comme tel. Il a un rôle géopolitique considérable. Si Quilès peut dire cela, c’est que Barril a bien réussi son opération de camouflage.

Rafaëlle Maison

À propos de l’opération « Insecticide » : peut-on imaginer une entreprise de formation pendant la période génocidaire ?

François-Xavier Verschave

Dans ces milieux qui ont opéré au Rwanda, on trouve l’une des spécialités de la France, les CRAP – les commandos de recherche et d’action en profondeur. Il s’agit de contribuer à désorganiser l’adversaire en travaillant derrière lui. À la date de l’opération « Insecticide », le gouvernement français commence à se rendre compte que les FAR sont en mauvaise posture. Je pense que certains ont envisagé des actions désespérées.

Gérard Sadik

Dans la guerre qui a perduré après 1994, on a constaté que c’est vers 1998 que les opérations d’infiltration ont été les plus importantes.

François-Xavier Verschave

Mon interprétation est celle d’une tentative désespérée des alliés français de l’armée rwandaise : tenter des opérations de coups de main destinées à déstabiliser ce qui s’apparentait à un rouleau compresseur, parce que l’avancée du FPR paraissait irrésistible. Mais cette opération n’a eu lieu que très tardivement. Elle n’a sûrement été accomplie qu’en partie. Ce ne serait pas la première fois que Barril empocherait l’argent d’un contrat inachevé.

Rafaëlle Maison

On peut s’intéresser aussi au parcours ultérieur de Barril. Il a un rôle auprès de Mobutu. Dès 1994, il est chargé de conseiller l’état-major zaïrois. Chargé comment ?

François-Xavier Verschave

Plusieurs sources attestent de cette mission, mais il s’agit d’une fonction officieuse. Il s’agit encore de hiérarchie parallèle. Patrick de Saint-Exupéry décrit, je le rappelle, quelque chose qui s’apparente à un coup d’État. En 1992, les corps les plus réactifs de l’armée française, environ 3 000 hommes, décident de s’extraire complètement de toutes les règles d’engagement militaire avec l’accord du général Lanxade, du général Quesnot et du président Mitterrand. Mitterrand était l’auteur de Le coup d’État permanent, un spécialiste de la question. Il a dû être séduit par cette perspective. On est dans un fonctionnement de hiérarchie paral­lèle : pendant toute la durée du conflit, on se rend compte que les gens qui commandent n’ont rien à voir avec la hiérarchie officielle. Ainsi Bagosora. Et nous aurons à nous interroger aussi vendredi sur la hiérar­chie des responsabilités françaises.

Revenons à Barril. Moi-même, qui scrute depuis 10 ans la Françafrique, la face cachée des relations franco-africaines, je me laisse régulièrement piéger par ce coté clownesque. En permanence, nous ne prenons pas Barril au sérieux, nous le sous-estimons, lui et ce qu’il représente.

Emmanuel Cattier

On ne peut pas ne pas rappeler que François de Grossouvre a été trouvé « suicidé » le 7 avril 1994 dans la journée.

François-Xavier Verschave

Barril explique que c’est impossible que ce soit un suicide. Il cite des faits qui pourraient être vérifiés et ne l’ont jamais été. Colette Braeckman affirme que Grossouvre se serait exclamé, après l’attentat contre Habyarimana, et donc quelques heures avant de mourir : « Oh les cons ! Ils n’auraient quand même pas fait ça ! » Cela voudrait dire que Grossouvre avait compris ce que signifiait l’attentat.

7. Alliés de cœur ou de raison : la faction pro-Hutu Power

François-Xavier Verschave

Il nous reste à envisager le parcours de certains acteurs princi­paux de ces relations franco-rwandaises pendant le génocide. Non pas pour les cibler en personne. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont ils ont exposé leur soutien à ce camp qui pratiquait le génocide et la manière dont ils ont été promus. En tout cas, ils n’ont pas été sanctionnés.

7.1 Général Christian Quesnot

« Le général Christian Quesnot, chef de l’état-major particulier du Président, et le général Jean-Pierre Huchon [...] partagèrent et orientèrent aussi l’analyse de Mitterrand sur la situation rwandaise. »

« Après la reprise des affrontements [simultanément, donc, avec la commission du génocide], certains militaires français haut gradés défen­dirent avec encore plus de fermeté l’idée que les combattants du FPR étaient les “Khmers noirs”. » L’un d’eux a déclaré à un chercheur : « Arusha, c’est Munich », grosso modo le langage du colonel Bagosora. « Les militaires [français] utilisaient des expressions comme “Tutsiland” et ”pays hutu” dans leur correspondance privée et même dans leurs ordres officiels. »[36]

Tous les mots sont importants. Ils mettent une sorte d’équation entre Quesnot, Huchon et Mitterrand. Par les notes des renseignements et les informations que les deux généraux communiquent quotidiennement à Mitterrand, ils peuvent biaiser son jugement. Or leur perception de la situation peut s’exprimer dans un langage extrême (le FPR « Khmers noirs », « Arusha, c’est Munich ») qui ressemble au langage du colonel Bagosora. Alison Des Forges fait état d’un langage très chargé idéolo­giquement, voisin du discours des génocidaires rwandais, qui a « orienté l’analyse de Mitterrand ». Nous avons sollicité son commentaire.

Témoignage filmé d’Alison Des Forges

François-Xavier Verschave

Comment avez vous pu connaître l’état d’esprit de certains hauts gradés ? Y a-t-il eu des fuites d’officiers en désaccord, ou bien étaient-ils tellement sûrs d’eux mêmes qu’ils ne cherchaient pas à cacher leur idéologie ?

Alison Des Forges

Plusieurs sources. Une chercheuse canadienne a fait une série d’entretiens avec des militaires français. Pour le reste, ces données se trouvent dans les documents de la Mission parlementaire française. Il y a des échanges de lettres entre officiers. Entre eux, ils ne se cachent pas.

François-Xavier Verschave

En tant qu’observatrice des droits de l’Homme comment analysez-vous cette représentation ethniciste ?

Alison Des Forges

L’identification aux extrémistes hutu était très forte. Certains de ces extrémistes étaient leurs élèves. Ils leur étaient très liés. Ce qui est grave, c’est qu’ils ont repris leurs idées, au point de ne pas voir, ou de ne pas vouloir voir, les dégâts qu’elles causaient. Ils ont donc adopté le point de vue des extrémistes, pour qui les Tutsi cherchaient à envahir la région, sans aucune légitimité, et qu’il était tout à fait acceptable de les éliminer.

Encore quelques éléments ou compléments éclairants sur le général Quesnot :

– Le 29 avril 1994, trois semaines après le déclenchement du génocide, ceux qui le combattent restent désignés comme l’ennemi principal par le chef d’état-major élyséen Christian Quesnot : « Le FPR est le parti le plus fasciste que j’aie rencontré en Afrique, il peut être assimilé à des Khmers noirs. »[37]

– Déclaration de Christian Quesnot à la Mission (19/05/1998) : « Les dirigeants politiques autant que militaires comprirent immédiatement que nous nous dirigions dès lors vers un massacre d’une ampleur jamais vue auparavant. »[38]

– La « guerre révolutionnaire » en vogue chez les militaires est « un outil “cannibale”. C’est une doctrine qui vise à broyer l’homme, à le nier, à le transformer en un nœud de peurs, en une boule de nerfs, afin de le priver de tout libre-arbitre. » Devant la Mission parlementaire, Christian Quesnot s’est dit « avoir été fasciné par le spectacle de la peur et de la haine de l’autre au Rwanda. » « Cette guerre était une vraie guerre, totale et très cruelle. »[39] En même temps, le général assure à la Mission que « la crise du Rwanda n’a pas fait l’objet d’un traitement différent des autres crises africaines »...

Le général Quesnot a dû quitter son poste à l’Élysée quelques mois après l’arrivée de Jacques Chirac, à la suite d’un clash (rare) entre le Président et l’armée. Les Bosno-Serbes ayant poussé trop loin leurs provocations tous azimuts, y compris envers des soldats français, et l’opinion française commençant de sortir de sa résignation Jacques Chirac remit brutalement en cause le laxisme pro-serbe béni par son prédécesseur et l’État-major.

Christian Quesnot a rejoint alors une firme privée dirigée par Édith Cresson, qui a bénéficié de subventions européennes, et puis il s’est spécialisé dans les relations franco-slovaques. Apparemment, sa carrière s’est interrompue.

Quand le général Quesnot assimile le FPR à des « Khmers noirs », il fait sienne la propagande lancée début 1993 par les milieux militaires. En plein génocide. Pourtant, il était très au courant de ce qui se passait au Rwanda. (« les dirigeants politiques autant que militaires », dont il fait partie ?, « comprirent immédiatement que nous nous dirigions […] vers un massacre d’une ampleur jamais vue auparavant .») Cette phrase diminue les possibilités d’excuse de ceux qui ont apporté un soutien au génocide. Or, épouser les analyses de Bagosora conduisait inéluctablement à soutenir le camp du génocide.

Gabriel Périès nous a expliqué ce qu’était la guerre révolutionnaire. Pour Saint-Exupéry, c’est un outil « cannibale ». Quand le général Quesnot avoue « avoir été fasciné par le spectacle de la peur et de la haine de l’autre au Rwanda », qu’il parle d’une « guerre, totale et très cruelle », il ne peut ignorer le sens des mots, le vocabulaire employé par la doctrine de la guerre révolutionnaire enseignée à l’École de Guerre. Il faut probablement comprendre l’expression « guerre totale » non pas au sens moral, mais au sens méthodologique. Pourquoi la France avait elle besoin de mener au Rwanda une guerre totale et très cruelle ?

Rafaëlle Maison

On ne connaît pas d’autre génocide sur le continent africain. Quels autres crises ou conflits le général a-t-il traités en Afrique ?

François-Xavier Verschave

Le Tchad par exemple. Il était chef d’état major particulier de Mitterrand, il s’occupait des relations franco-africaines en termes mili­taires. Il y a plusieurs manière de lire la succession des faits. On peut suivre la piste ouverte par Patrick de Saint Exupéry : le Rwanda comme terrain d’expérimentation de méthodes militaires éprouvées qu’on veut faire passer à un niveau supérieur. On peut aussi penser que les relations néocoloniales n’ont pas changé grand chose par rapport aux pratiques coloniales de manipulation des groupes identitaires, ethniques ou autres. Le Rwanda a été un terrain favorable pour ces pratiques.

Gérard Sadik

Quelles ont été les relations de Quesnot avec les interlocuteurs rwandais ?

François-Xavier Verschave

Ce qui est très étonnant, et qui donne à penser qu’il s’agit d’une méthode, c’est que les militaires français très pro-Hutu Power étaient proches aussi de l’armée burundaise dominée en grande partie par des officiers tutsi. Ce choix de s’appuyer sur l’identitaire pour contrôler un pays est tout à fait indifférent à la nature de l’identité en question. Ainsi, d’après Jean-Pierre Chrétien, l’armée française a également apporté son soutien à un massacre à caractère génocidaire commis en 1972 au Burundi, envers une partie de l’élite hutu. C’est une question de méthode.

Rafaëlle Maison

Qui décide quoi ? Le politique ou le militaire ?

François-Xavier Verschave

C’est la question que nous nous posons depuis que nous obser–vons les relations franco-africaines. Le fonctionnement de la V Répu­blique comporte ce danger d’une domination du militaire. Il n’y a pas d’équivalent dans d’autres pays occidentaux. Tout ce qui concerne la Françafrique relève d’un fonctionnement monarchique, il n’y a prati­quement pas de contre-pouvoir. Le Président est informé par la DGSE et la DRM. Chaque fois qu’on lui parlait du Rwanda, Mitterrand se mettait en colère, ce qui empêchait toute discussion. Il existe toute une cour autour du Président. Les journalistes bien en cour reçoivent les notes confidentielles des Services, et les distillent dans leurs articles… que va éventuellement lire le Président. Celui-ci finit par ne plus entendre qu’une voix, un son de cloche, répercuté dans les médias alignés : celle de la DGSE, ou plus généralement des Services.

Rafaëlle Maison

Les personnes proches de Mitterrand comme Jean-Christophe Mitterrand ou François de Grossouvre ne sont pas des institutionnels, ni des militaires, ni des agents de la DGSE. Sa politique peut aussi s’inspirer de sources de renseignement autres que celles du général Christian Quesnot ou des militaires de l’État major.

François-Xavier Verschave

Il est facile de contester les connaissances de Jean-Christophe Mitterrand. Quant à de Grossouvre, il était en froid avec Mitterrand. Quand Alison Des Forges dit que les généraux « orientèrent l’analyse de Mitterrand », elle sait qu’ils en avaient les moyens.

Rafaëlle Maison

Il n’est jamais trop tard pour s’informer, mais la gravité de notre recherche nous amène à réfléchir avant d’avoir une opinion… Je veux bien suivre votre méthode de pensée parce qu’elle apporte des éléments nouveaux, mais on a du mal à se convaincre que le politique se laisse si facilement manipuler.

François-Xavier Verschave

La Ve République a fait un tort considérable à l’Afrique parce qu’elle n’a pas de contre-pouvoir.

Sharon Courtoux

Nous constatons tout au moins que, dans cet ensemble, Mitterrand a fait son choix. Il semble que les politiques aient tous étrangement manqué de curiosité au sujet du comportement de certains militaires. Rien n’empêche pourtant un élu de la nation de se lever à l’Assemblée nationale pour interpeller l’exécutif.

Rafaëlle Maison

On nous explique que l’Afrique est le domaine réservé de l’Élysée, alors que la Constitution ne dit rien de tel.

Sharon Courtoux

Constatons simplement qu’on y consent. N’importe quel député peut protester, ou n’importe quel citoyen.

Emmanuel Cattier

La plus grosse difficulté est constituée par les principaux organes d’information. Rappelons le procès que Jean-Paul Gouteux a gagné contre Le Monde, en première instance et en appel, alors même qu’il avait qualifié le directeur de ce journal, Jean-Marie Colombani, « d’honorable correspondant des services français ». Pendant quatre ans, cette affaire n’a pas eu de suite, et en janvier nous apprenons que la Cour de cassation a cassé le jugement d’appel… Si, comme on a pu le constater, le journal Le Monde sert bien de relais à l’armée pour diffuser un certain nombre d’informations qui favorisent la stratégie des militaires, il n’est pas éton­nant que les députés ne posent pas de question particulière : eux-mêmes ont besoin d’un vrai contre-pouvoir médiatique. Lorsque Le Figaro sort en 1998 les articles de Saint-Exupéry, le Parlement organise la Mission d’information parlementaire. La presse peut conforter l’anéantissement de l’information, ou au contraire provoquer sa diffusion.

François-Xavier Verschave

Quand il y a eu une complicité de la France avec les crimes contre l’humanité du régime de Brazzaville, en 1999, un seul député a élevé la voix, Noël Mamère… Nous les avions pourtant tous précisément informés. Il y a donc clairement consentement.

Emmanuel Cattier

Tout de même, une question à propos de Christian Quesnot. Comment peut-on expliquer le reproche qu’il adresse à Dallaire de ne pas avoir désobéi ? Il semble véritablement ému à cet instant.

François-Xavier Verschave

Lors d’une rencontre avec de jeunes aspirants officiers, l’un d’eux a demandé ce qu’il arrivait lorsque, en position vulnérable, un soldat était amené à commettre des actes qui pourraient lui être reprochés ensuite. Quesnot a eu cette réponse lapidaire : « Choisis ton chef, et sers-le. »

7.2 Général Jean-Pierre Huchon

Le général Huchon a occupé deux fonctions successives durant la période qui nous intéresse (1990-1994). Il était l’un des protégés de Christian Quesnot, son second à la Présidence de la République. Puis il a été porté à la direction de la coopération militaire. Il a commandé le 1er RPIMa, le cœur des troupes de marine, qui sont elles-mêmes les anciennes troupes coloniales.

« [En 1990], à l’état-major du président de la République et au ministère de la Défense, l’approche classique des troupes de marine [RPIMa], favorable à une instrumentalisation de l’ethnicité au service de la coopération militaire, dans la plus pure tradition coloniale, continuait de l’emporter [à propos du Tchad]. Ancien responsable de l’opération Manta, le général Huchon était le porte-parole de cette vision, qui devait également jouer un rôle crucial dans la crise conco­mitante du Rwanda. »[40]

La guerre secrète au Rwanda (1990-1993) : « À Paris, le chef de la Mission militaire de coopération, le général Huchon, coordonne l’ensemble de l’exercice en liaison avec le général Quesnot, chef d’état-major particulier de François Mitterrand. »[41]

Selon un éditorial de La Lettre de l’Océan Indien paru le 14 mai 1994, voici l’état d’esprit au sein de la Mission militaire de coopération (MMC), en plein milieu du génocide :

« Paris redoute l’extension de l’influence régionale de l’Ouganda der­rière laquelle se dissimulerait une volonté déstabilisatrice anglo-saxonne. Pour surréaliste qu’elle paraisse, cette “thèse” n’en est pas moins sérieu­sement défendue par les principaux responsables du dossier rwandais : les généraux Jean-Pierre Huchon et Jeannou Lacaze, installés à la Mission militaire du ministère de la Coopération [...]. Pour ces deux militaires, comme d’ailleurs pour les conseillers Afrique de la présidence (Bruno Delaye et l’ex-premier conseiller de l’ambassade de France à Kinshasa, Dominique Pin), l’Ouganda n’est qu’un pion de l’impérialisme anglo-saxon et le FPR une simple marionnette de Kampala. ».

Le général Jean-Pierre Huchon n’a pas été désavoué. Protégé par la haute hiérarchie militaire, et notamment le général Christian Quesnot, chef de l’état-major élyséen, il fut maintenu près d’un an et demi à la MMC. Le général Huchon fut ensuite promu n° 2 de la Force de réaction rapide en ex-Yougoslavie.

La Lettre de l’Océan Indien, comme La Lettre du Continent, est un bulletin “confidentiel” d’information destiné aux décideurs, leur per­mettant de connaître ou de deviner le dessous des cartes. L’une et l’autre coûtent très cher. Nous les lisons très attentivement depuis 10 ans. La perspective est parfois biaisée mais, étant donné le prix, les informations sont souvent bonnes.

L’un des mystères que nous devrons inventorier, c’est la position de Jacques Chirac et d’Alain Juppé. La position de Mitterrand est relati­vement claire. Nous verrons que Balladur, par rapport à Turquoise, a pris clairement ses distances. Du coté de Chirac et Juppé, ce n’est pas clair, c’est contradictoire. Parfois, on a l’impression qu’ils s’écartent de la ligne générale pro-Hutu, et puis le corbeau intervient. Le jeu est compliqué à percevoir.

7.3 Philippe Jehanne

Philippe Jehanne est un personnage habitué à des manœuvres extralégales. En 1993-1994, il travaille pour la DGSE au cabinet du ministre de la Coopération, Michel Roussin, lui-même un ancien des Services.

Philippe Jehanne s’est signalé en confiant le 19 mai 1994 à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais : « Nous livrons des munitions aux FAR [les Forces armées rwandaises, monitrices du génocide] en passant par Goma [au Zaïre]. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. »

Il a été l’officier traitant de nombreux aventuriers et mercenaires en Afrique. Son honorable correspondant en Côte d’Ivoire, le “colonel” Yannick Soizeau, y était à la fois “planteur”, pilote, officier de l’armée ivoirienne, et intime de l’une des deux nièces du président Houphouët-Boigny. Il rayonnait sur le Cabinda (Angola), le Cameroun, le Togo... Sur ses plantations, il y avait plus d’hommes en armes que de planteurs. Avant l’intronisation difficile du président Henri Konan Bédié à la présidence de la République, Yannick Soizeau lui avait monté une garde prétorienne [42]. Autrement dit une milice… Les méthodes sont partout les mêmes.

Jehanne a dû quitter le ministère de la Coopération en même temps que son ministre Roussin. Il est alors entré dans la société PHL Consultants de l’ancien gendarme Philippe Legorjus, avant de passer en “semi-retraite” en Bretagne. Thierry Desmarest lui a commandé durant l’été 1999 un rapport sur les réseaux africains d’Elf. Il s’est impliqué dans une ONG à Madagascar.

7.4 Colonel Didier Tauzin, alias colonel Thibaut

« Après l’offensive généralisée du FPR le 8 février [1993], l’armée rwandaise, totalement démoralisée, ne contrôle plus la situation. » On observe « l’arrivée à Kigali, le 22 février, du colonel Didier Tauzin, accompagné d’une vingtaine d’officiers et spécialistes du RPIMa, [un régiment] connu sous le nom de Chimère [et fournisseur de commandos de la DGSE]. [...] L’objectif était d’encadrer indirectement une armée de 20 000 hommes et de la commander indirectement. »

« Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un enga­gement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ? »[43]

Dans d’autres passages du Rapport, on laisse entendre que les gens du régiment Chimère sont venus en 1993 sauver une armée rwandaise au bord du gouffre, empêchant sa déroute. Le colonel Tauzin a joué un rôle déterminant dans la « guerre totale » dont parle Quesnot en 1993. Et on l’a fait revenir au Rwanda pour l’opération Turquoise.

Arrivant à la tête d’éléments de Turquoise, il déclare vouloir « casser les reins au FPR » et qu’en cas d’affrontement avec le FPR, les ordres seront « Pas de quartier ! »[44]

« Les officiers français donnèrent le ton et les normes éthiques. Au nom de la neutralité, ils protégèrent les génocidaires. Le colonel Didier Thibaut, un des commandants du contingent français, fut interrogé par les journalistes au sujet des relations entre ses troupes et les soldats et dirigeants politiques accusés de génocide. “Nous ne sommes pas en guerre avec le gouvernement du Rwanda ou ses forces armées, répondit-il. Ce sont des organisations légitimes. Certains de leurs membres ont peut-être du sang sur les mains, mais pas tous. Ce n’est ni mon rôle ni mon mandat de remplacer ces gens-là.” »

« Bien que le contingent français continue d’insister sur son rôle humanitaire, leur interprétation de la crise est fortement biaisée. Le colonel Thibaut minimisait les atrocités perpétrées contre les Tutsi en soulignant les souffrances de la majorité hutu. Il indiquait qu’il y avait dans son secteur des centaines de milliers de réfugiés hutu qui fuyaient devant l’avance des troupes du FPR. Il affirma qu’il y avait moins de Tutsi déplacés, en omettant toutefois de préciser que la plupart des Tutsi qui avaient tenté de s’enfuir avaient été tués ou se cachaient encore. »[45]

Devenu Directeur du Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enseignement militaire supérieur (CEREMS), le colonel Tauzin a été promu général en 2002, et nommé fin 2003 adjoint de l’officier général de la zone de défense sud-ouest, chargé entre autres « de faire mieux connaître et apprécier les armées et la problématique de défense par la population », « de favoriser une meilleure appréhension réciproque du lien qui unit la Nation à ses armées », de « la formation des acteurs de la citoyenneté » et de « la diffusion d’une image commune et positive de la relation “Armée-Nation” » [46].

Rafaëlle Maison

Il est chargé d’améliorer l’image de l’armée auprès de la popu­lation ?

François-Xavier Verschave

Il passe des accords avec des écoles.

Rafaëlle Maison

Tauzin n’était pas à la tête de Turquoise ?

François-Xavier Verschave

C’est l’un des deux ou trois commandants. L’OUA a fait un rapport sur les responsabilités internationales dans le génocide au Rwanda qui a quelques pages très critiques sur la France.

7.5 Colonel Dominique Delort, commandant l’opération Noroît

C’est cet officier qui, avec Laurence Simon, a lancé sur France Inter le 28/03/1993 à 13h15 le thème des « Khmers noirs ».

Voici par ailleurs ce qu’en a dit le général Varret devant la Mission d’information (tome III, vol. 1, p.220) :

« Relevant qu’en février-mars 1993 le DAMI était passé sous les ordres du Colonel Delort, chef de l’opération Noroît, le Président Paul Quilès a demandé quelles avaient été les conséquences de cette modification de la chaîne de commandement sur les relations du DAMI avec la Mission militaire de coopération.

Le Général Jean Varret a répondu que ses autorités l’avaient informé qu’il n’avait plus d’ordres à donner au DAMI.

Le Président Paul Quilès a souligné que cette période, qui fait suite à l’offensive du FPR de février 1993, fut somme toute assez brève et qu’on est revenu rapidement à une situation plus classique dès lors que le Colonel Cussac a eu autorité sur le DAMI et les AMT. Le Président Paul Quilès a demandé au Général s’il était encore présent à ce moment.

Le Général Jean Varret a expliqué qu’après qu’il eut donné des instructions au DAMI, on lui avait indiqué que ses instructions n’étaient pas les bonnes et que le commandement des DAMI lui avait été retiré.

Le Président Paul Quilès a souhaité savoir qui se cachait sous ce “on”.

Le Général Jean Varret a répondu que ce “on” signifiait son Ministre, par le truchement de personnes dont il ne se souvient plus.

M. Bernard Cazeneuve a demandé quelles instructions, considérées comme mauvaises, avait été données par le Général Varret, quelles furent les nouvelles instructions qui les ont remplacées, et qui les avait transmises.

Le Général Jean Varret a fait état de bruits qui circulaient, mais qu’il n’a pu vérifier, selon lesquels le rôle du DAMI PANDA dépassait sa mission d’instruction. Il a déclaré avoir rappelé au DAMI, lors d’une réunion à Kigali, sa détermination à sanctionner tout manquement à la stricte définition de la mission. »

Ce colonel Delort, qui a joué un rôle considérable, a disparu du paysage. Il n’a pas été interrogé par la Mission parlementaire.

Tout cela est très cohérent avec l’hypothèse d’une double hié­rarchie. Les forces spéciales sont placées hors de la hiérarchie officielle. Dès le moment où Varret est mis hors-jeu, le colonel Delort devient com­mandant des hommes du DAMI, qui vivent dans les camps de Bigogwe et Mukamira où ils forment des commandos de l’armée rwandaise, mais aussi, probablement, des gens qui vont former des miliciens.

7.6 Colonel Jacques Rosier

Le colonel Jacques Rosier, commandant du secteur sud du dispo­sitif Turquoise, explique pourquoi les Français ne désarment pas ceux qui accomplissent le génocide : « Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité, nous n’avons pas à intervenir. Sinon, demain, s’il y a des infiltrations de rebelles, on nous fera porter le chapeau. »[47]

« Le colonel Jacques Rosier, chef du détachement du comman­dement des opérations spéciales affecté à l’opération Turquoise [est] un connaisseur du Rwanda, puisqu’il avait été en charge des opérations de la coopération militaire française à Kigali entre juin et novembre 1992. »

Selon Patrick de Saint-Exupéry, il aurait interdit au colonel Duval, alias “Diego”, en train d’aller secourir les survivants de Bisesero, « d’aller plus loin »[48].

Promu général, Jacques Rosier a été entendu par la Mission parle­mentaire, puis n’a plus fait parler de lui.

7.7 Lieutenant-colonel de gendarmerie Michel Robardey

Le Populaire du Centre (Limoges) du 30 novembre 1996 résume ainsi une conférence du lieutenant-colonel Robardey :

« Le lieutenant-colonel Michel Robardey est revenu sur la mission d’assistance technique qu’il a dirigée au Rwanda, entre le mois de septembre 1990 et septembre 1993. [...] Il se souvient de l’attentat aux missiles soviétiques contre l’avion dans lequel se trouvaient deux chefs d’État en avril 1994, celui du Rwanda et du Burundi, deux Hutu, et se demande “à qui peut bien profiter le crime”, sinon à des Tutsi avides de pouvoir. Début 1993, l’armée ougandaise soutient leurs offensives dans l’indifférence internationale la plus totale. « Ils agissaient en toute impunité », note le lieutenant-colonel Robardey.

La communauté Hutu, une population de paysans, peuplait à 90 % le Rwanda à son arrivée pour 9 % de “nobles” Tutsi. Aujourd’hui, le lieutenant-colonel Robardey revient sur la théorie du grand éléphant Tutsi qui consiste à asseoir le pouvoir des Tutsi de la région ougandaise en passant par le Zaïre et, bien sûr, le Rwanda et la Tanzanie. « Rien ne semble pouvoir réfréner leurs ambitions”. »

Michel Robardey était conseiller du chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise. Donnant toute satisfaction, sa mission a été prolongée d’un an à deux reprises. Il « se souvient » d’un attentat qui s’est produit 7 mois après son départ. En 1996, le lieutenant-colonel commandait la gendarmerie en Haute-Vienne.

Débat

Rafaëlle Maison

Les militaires dont on a parlé ont-ils été choisis parmi d’autres ou pour les déclarations qu’on a retrouvées ? A t-on une idée du nombre d’officiers supérieurs au Rwanda qui n’auraient eu aucune activité suspecte ?

François-Xavier Verschave

Il y a sans doute une centaine d’officiers qui ont été impliqués au Rwanda. À part des chefs de file comme Quesnot ou Huchon, on ne peut qu’évoquer l’état d’esprit général, à partir de quelques expressions publiques.

Sharon Courtoux

On peut aussi mentionner qu’un certain nombre se sont confiés à Patrick de Saint Exupéry. Peut-être que certains se posent des questions. Beaucoup, sans doute, ne connaissaient pas l’ensemble de la mission. Même relativement haut placés, ils ont pu ne pas être conscients au début de ce qu’on leur demandait de faire. Patrick de Saint-Exupéry indique que certains ont été comme bouleversés par le jeu qu’on leur a imposé. Jusqu’à un certain grade, il est clair qu’on ne peut pas suspecter a priori tous les éléments de ces forces spéciales d’avoir compris ce qu’ils faisaient, sauf ceux qui participaient directement à des opérations qui peuvent être qualifiées de crimes de guerre.

Il y a pourtant une continuité doctrinale de la part de certains officiers sur la manière de mener la guerre, depuis la guerre d’Algérie jusqu’à la formation de tortionnaires en Amérique du Sud, en passant par un certain nombre de pays d’Afrique. Il est important d’identifier les leaders, les groupes, les modes d’initiation, tout ce qui fait qu’une partie de ces forces spéciales entretient, véhicule cette doctrine.

Rafaëlle Maison

Parmi les militaires relativement gradés qui ont pris la parole, il y a des imprudents. Il y en a d’autres qui se sont tus et qui pourraient un jour parler.

François-Xavier Verschave

Il n’y a pas de Bollardière pour l’instant.

Emmanuel Cattier

Ces prises de parole que l’on qualifie d’imprudence l’étaient-elles vraiment ? Ne faisaient-elles pas plutôt partie d’une guerre médiatique, d’une volonté d’orienter l’opinion ?

Sharon Courtoux

Elles permettent en tout cas de tester l’opinion, de savoir ce qu’elle est capable d’entendre, de supporter.

François-Xavier Verschave

Turquoise a été conçue comme un dispositif destiné à laver l’image de la France. Les gens qui ont justifié la guerre par le discours de la légitime défense de la majorité hutu contre l’envahisseur tutsi sont revenus avec Turquoise. C’est pourquoi ils n’ont pas secouru les survi­vants. C’est pourquoi ils ont laissé tranquilles les miliciens, qui conti­nuaient le travail.

Emmanuel Cattier

Le général Dallaire se demande si les Français étaient tous sur la même longueur d’onde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

[1]. Le rapport de cette partie a été établi à partir d’un dossier paru dans La Lettre de l’Observatoire des transferts d’armements, n° 17, mars 1999, rédigé par Bruno Barrillot.

[2]. MIPR, tome II, Annexes (p.133).

[3]. D’après Saint-Exupéry, 2004 (p.227).

[4]. Prunier, 1997 (p.332, note 136), voir Annexe 2.

[5]. Saint-Exupery, 2004 (p.184).

[6]. Binet, 2003 (pp.48-49), voir Annexe 3.

[7]. Michel Muller, « Trafic d’armes via Paris », in L’Humanité, 31/05/1994, voir Annexe 4.

[8]. « Les mystères de Goma, refuge zaïrois des tueurs rwandais », in Libération, 05/06/1994.

[9]. Chypre est un paradis fiscal bien connu.

[10]. Une photo de l’un des Boeing d’Avistar a été prise à Ostende, aéroport de départ de nombreux trafics d’armes belgo-zaïrois

(http://www.airliners.net/open.file?id=198224).

[11]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.183-184).

[12]. Note du rapport HRW : « Interview avec le personnel de l’aéroport, les hommes d’affaires locaux et les équipages des avions cargo. […] Les dates précises de deux de ces expéditions sont connues : les 25 et 27 mai 1994. »

[13]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.203-204).

[14]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.202-203).

[15]. Saint-Exupéry, 2004 (p.195).

[16]. Lorentz, 2001.

[17]. Voir le courrier reproduit dans les annexes du rapport de la Mission d’information parlementaire.

[18]. Des Forges, 1999 (p.770).

[19]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.183-185).

[20]. Barril, 1996 (p.111).

[21]. Des Forges, 1999 (pp.774-775).

[22]. Barril, 1996 (pp.245-246).

[23]. Dans La Libre Belgique du 11/09/1995.

[24]. Même si l’on est aux antipodes de l’idéologie « gaullo-maoïste » de son auteur.

[25]. Cruse, 1998 (p.264).

[26]. Barril, 1996, un livre écrit « avec le concours » de Jean-Paul Cruse.

[27]. Barril, 1996 (p.327).

[28]. Cruse, 1998 (p.265).

[29]. Barril, 1996 (p.130).

[30]. Cité par Le Monde du 21/04/1998.

[31]. Il est à noter que le Qatar est l’un des rares pays au monde avec qui la France a un « accord de défense », qui l’engage en principe à intervenir automatique-ment en cas d’agression de ce pays. Il y a encore 4 ou 5 pays « bénéficiaires » en Afrique, comme le Gabon ou le Sénégal, et une seule autre exception hors d’Afrique, les Émirats arabes unis.

[32]. Cité par Libération du 29/01/1996.

[33]. Libération du 24/11/1998.

[34]. Interview à Playboy, mars 1995.

[35]. Barril, 1996 (p.117).

[36]. Des Forges, 1999 (pp.762-763).

[37]. Favier et Martin-Roland, 1999 (p.478).

[38]. MIPR, tome III, vol. 1 (p.344).

[39]. Saint-Exupéry, 2004 (pp.281-282).

[40]. Jean-François Bayart, intervention au Colloque La politique extérieure de François Mitterrand, Paris, 13-15/05/1997.

[41]. Saint-Exupéry, 2004 (p.179).

[42]. Cf. « L’affaire Soizeau », dans La Lettre du continent du 29/09/1994.

[43]. MIPR, tome I (p.163, 164-165 et 169).

[44]. Selon Le Monde du 11/07, Libération du 06/07 et Info-Matin du 07/07/1994.

[45]. Rapport de l’OUA, citant Chris McGreal, « French compromised by collaboration in Rwanda », in The Guardian du 01/07/1994.

[46]. Source : 1er RIMa.

[47]. Cité par Libération du 27/06/1994.

[48]. Idem.